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LIRE « BIFURCATIONS, RÉINVENTER LA SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE PAR L’ÉCOLOGIE » – RETOUR VERS LE PRÉSENT ET LE RÉEL ?

Exploration de notre monde turbulent – PRÉSENTATION

Économie, écologie, territoires : Pierre Veltz poursuit et actualise dans cet essai son exploration de notre monde turbulent, mariant une approche fine des univers techniques et une vision socio-économique de grande ampleur.

Le sujet qui va dominer les décennies à venir est celui de la crise écologique. Mais les récits du futur sont extrêmement divergents. Partant de ce constat, l’ouvrage esquisse nos avenirs possibles, autour d’une question centrale qui est celle du devenir de l’industrie.

Entre ceux qui prônent le micro-­localisme et ceux qui pensent géopolitique, entre ceux qui rêvent de permaculture généralisée et ceux qui ne voient le salut que dans la high-tech, les lignes de fracture sont profondes.

Mais ­partout, dans la jeunesse, monte la demande de sens. Où allons-nous, où voulons-nous aller ensemble ? Et aussi : qu’attendons-­nous pour engager vraiment le grand chantier et soigner notre dépression collective par l’action ?

Présentation de l’ouvrage par Pierre Veltz :

Dans ce nouveau livre, qui recoupe de nombreuses discussions que nous avons eues à l’Académie des technologies sur la sobriété, je prolonge et j’actualise les réflexions présentées dans mes ouvrages précédents (La société hyper-industrielle et L’économie désirable). 

Le constat de base est que le sujet qui va dominer les décennies à venir est évidemment celui de la bifurcation écologique, mais que nous manquons cruellement d’un récit global articulant les diverses facettes de nos politiques et répondant, au-delà des aspects techniques, à la demande de sens qui monte dans la société, et notamment chez les jeunes. Le livre est découpé en 4 parties.

  • Le rôle central de l’industrie : je souligne l’absurdité de la vision pourtant très répandue de « sortie de l’industrie ». Elle fait partie du problème mais elle est aussi au cœur des solutions, et des chantiers exaltants sont ouverts.
  • L’articulation entre efficacité et sobriété. La recherche de process plus éco-efficaces est cruciale, prioritaire, mais elle ne suffira pas, notamment à cause de la force des effets rebonds. Il faut donc passer par une case « sobriété ». Mais celle-ci ne se limite absolument pas aux comportements individuels : j’essaie de préciser les idées de « sobriété systémique » et de « sobriété structurelle »
  • Les exemples du bâtiment et des mobilités me permettent d’insister sur les temporalités de l’action (faire vite et cibler les champs où les progrès potentiels sont substantiels), mais aussi sur les limites des visions comptables étriquées de la décarbonation.
  • A moyen terme, quelle société voulons-nous ? Comment les enjeux de court terme s’articulent-ils avec des enjeux de fond (avenir du travail et de l’emploi, digitalisation, nouveaux modes de vie).

ENTRETIEN

Entretien avec l’ingénieur, sociologue et économiste Pierre Veltz qui, dans son livre Bifurcations, réinventer la société industrielle par l’écologie (L’Aube, 2022), interroge notre inaction collective face au dérèglement climatique, tout en nous invitant à nous remobiliser collectivement, en embrassant la « bifurcation » industrielle nécessaire à la transition écologique.

Vincent Edin. 29 novembre 2022

Usbek & Rica : Désapprouvez-vous les étudiants d’Agro Paris Tech qui appellent à déserter le monde industriel et approuvez-vous la démarche de rébellion de l’intérieur des X contre le centre de recherche à Saclay financé par LVMH ?

Pierre Veltz : Nous devons bien sûr sortir de cette vision de la modernité qui isole radicalement les humains d’une « nature » extérieure, mise à notre service. Mais on ne peut pas changer de monde du jour au lendemain. Si on veut changer en profondeur, il faut y aller graduellement. C’est le paradoxe de la « radicalité réformiste ». Ainsi, l’enjeu est de transformer l’industrie, pas de l’anathémiser. Notre vie quotidienne en dépend dans ses moindres recoins.

Concernant les jeunes diplômés de l’Agro, je ne fais pas partie des gens qui ont ricané en entendant leur discours. Je respecte et même je comprends leur choix.  

Mais il y a tellement à faire pour écologiser l’agriculture, qui doit se transformer profondément… Chacun suit sa voie, mais il ne faudrait pas que tous les jeunes créatifs choisissent de se mettre à l’écart. « Déserter » a une connotation négative, je ne reprends donc pas ce terme, mais quelque part l’attitude de retrait revient à accepter la catastrophe.

« Les jeunes ne veulent plus faire des choses qu’ils ne comprennent pas, avec lesquelles ils ne sont pas alignés et c’est très encourageant pour la suite »

Quant à l’X, je pense qu’à l’époque où j’étais élève de cette noble école, j’aurais sûrement fait partie des contestataires ! Aujourd’hui, je ne pense pas que l’arrivée d’un (petit) labo de LVMH soit un problème. Je préfère que Bernard Arnault mette (un peu) d’argent pour supporter l’enseignement supérieur que de le consacrer seulement à des monuments à sa gloire comme la Fondation Louis Vuitton. Je retiens de cela l’aspect positif, très positif, qui est la demande de sens de la jeune génération. Les jeunes ne veulent plus faire des choses qu’ils ne comprennent pas, avec lesquelles ils ne sont pas alignés et c’est très encourageant pour la suite.

Mais vous comprenez qu’à ne jamais être entendu par les grandes industries actuelles, sauf à jeter de la soupe sur des Van Gogh ou à s’enchaîner au filet de Roland-Garros, certains trouvent plus simple de déserter ?

Votre question renvoie au fameux triptyque d’Albert Hirschman. Face à une situation de crise il y a trois solutions : exit, voice, loyaltyVoice : se faire entendre, râler fort, n’est pas choquant, au contraire. Les entreprises et les Etats ne bougeant que sous la contrainte, il faut les secouer et les actions spectaculaires sont légitimes dans cette perspective. Ceci dit, certaines sont plus malignes que d’autres. Loyalty, cela peut être baisser la tête, mais c’est aussi essayer de changer le système de l’intérieur. En modifiant les modes de conception, de production, en se retroussant les manches dans l’immense chantier des transformations. C’est là où va ma sympathie, car nous n’avons pas d’autre voie … L’exit, qui consiste à sortir du système est une démarche que je respecte, je le répète. Les initiatives marginales peuvent d’ailleurs à la longue transformer les choses.

Mais nous avons aussi besoin de faire vite des changements de très grande échelle, de renouveler rapidement et radicalement le système énergétique, par exemple. Si tous les ingénieurs se réfugient dans les Cévennes, on n’y arrivera pas.  

Votre essai s’empare également de la question de l’industrie telle qu’elle est et de ce qu’elle devrait être. Vous vous appuyez sur les chiffres de l’INSEE pour dire que le made in France représente 81 % de la consommation totale des Français, mais seulement 36 % des biens manufacturiers. Est-ce possible d’envisager que le second chiffre rattrape le premier ?

Non. Précisons que dans les 80 %, il y a toutes les activités de proximité (services, boulangers, garagistes, etc.). Nous ne sommes pas complètement sortis du monde à trois étages que décrivait l’historien Fernand Braudel(avec un rez-de chaussée comme économie d’hyper-proximité, un premier étage d’échelle plutôt nationale et un dernier étage d’échanges mondialisés). Le problème est celui des 36 % ! C’est bien sûr trop peu, même s’il ne faut pas oublier qu’une part essentielle de nos importations est « intérieure » à l’espace européen. Notre premier partenaire commercial est l’Allemagne, pas la Chine. Irons-nous à 80 % de « made in Europe » ? C’est peu probable. Mais nous sommes à l’orée d’un changement très important, encore mal perçu. 

L’avantage comparatif des pays pauvres, qui a été aussi celui de la Chine au moment de son décollage, à savoir le bas coût de la main-d’œuvre et les faibles contraintes environnementales, commence à s’éroder sérieusement. On va désormais fabriquer des jeans et des chemises avec des robots, à coût compétitif, sur notre sol. Plutôt que de faire voyager les produits ou les composants sur de longues distances, nous pourrons les produire à la demande à peu près n’importe où, en partant par exemple de « jumeaux numériques ».

« Nous commençons à assister à des retours d’usines, même dans des régions de forte désindustrialisation comme le Nord ou les vallées vosgiennes »

Nos pays riches retrouvent ainsi un avenir industriel, d’autant plus que les nouvelles usines, très automatisées, ont besoin pour fonctionner d’un tissu de compétences et de services très pointus. L’enjeu numéro un de l’industrie moderne, soit dit au passage, c’est la fiabilité des machines, car ce sont elles qui assurent la productivité, d’où l’importance cardinale prise par la maintenance aujourd’hui.

Nous commençons à assister à des retours d’usines, avec ou sans incitations publiques fortes, même dans des régions de forte désindustrialisation comme le Nord ou les vallées vosgiennes. Mais attention ! Nous n’aurons pas le grand retour des cols bleus, car ces redéveloppements ne vont pas créer des masses d’emplois. Les nouvelles unités sont plus petites qu’avant et très automatisées, elles génèrent surtout des emplois indirects, à leur périphérie. Il faut cesser de voir l’industrie seulement dans les usines. Il y a désormais beaucoup de services en amont, en aval et même en latéral de la fabrication. D’autre part, il est clair que les créations massives d’emplois de demain seront dans les services à la personne. Cela n’est pas contradictoire avec une réindustrialisation forte, essentielle pour le niveau technologique et la souveraineté

Autre mutation importante, on apprend en vous lisant qu’un Français se déplace (hors aérien) en moyenne de 15 000 km par an, soit 40 km par jour. C’est quatre fois plus que dans les années 1960, mais cela ne bouge plus : la société de l’hyper mobilité atteint sans doute ses limites. L’avenir est-il dans, si ce n’est dans le repli, a minima dans les moindres déplacements ?

Le repli ou la « démobilité » me posent problème. Dans le chapitre du livre intitulé le carbone et la vie, je rappelle qu’on ne peut pas tout ramener à des comptes d’apothicaires du carbone. L’accès à la mobilité et aussi à des logements agréables à vivre sont des droits. Il faut préserver l’ouverture au monde qui fait partie de la nouvelle « habitabilité » que nous voulons développer. Pour autant, nous arrivons à la limite d’un système résultant de décennies de bas coût du pétrole. Comme le dit le sociologue Jean Viard « nous sommes passés du monde à 5 km à un monde à 30 km ».

« Notre modèle d’étalement urbain, de fragmentation de l’habitat en une multitude de lotissements sans services ni transports collectifs, n’est pas soutenable »

J’ai grandi dans le premier de ces mondes et il nous paraissait improbable d’aller travailler à 40 km, ce qui est désormais courant. Le problème est que cela s’est fait presque exclusivement avec le développement de l’automobile et même de l’autosolisme. Notre modèle d’étalement urbain, de fragmentation de l’habitat en une multitude de lotissements sans services ni transports collectifs, n’est pas soutenable. Les émissions de gaz à effets de serre ne se produisent pas majoritairement dans les centres urbains, où se font pourtant les investissements (trams, métros, voies cyclables) mais dans les grandes périphéries de nos métropoles.

Pour décarboner, il faudra bien sûr étendre les réseaux de transports collectifs lourds dans ces espaces, mais cela prendra du temps. En attendant, la décarbonation de l’automobile et les innovations permettant de passer de l’autosolisme au partage des mobilités sont incontournables. Des expériences comme Ecov, service public de covoiturage, dans le domaine de la mobilité partagée en voiture dans les zones peu denses sont très intéressantes. Un monde de cyclistes débarrassé des voitures est une utopie irréaliste, en dehors des centres-villes.  


Pas de justice écologique sans justice sociale, affirmez-vous. Vous rappelez un chiffre qu’on porte insuffisamment dans le débat public : les 50 % de Français les moins fortunés ont un bilan carbone inférieur à 5 tonnes par an et peuvent transitionner vers le 2 tonnes sans un changement drastique de mode de vieCette mise en lumière des inégalités pourrait-elle changer les politiques publiques ?

Je constate avec plaisir que ce sujet naguère absent du débat public revient en force. On en a parlé au niveau international lors de la COP 27 avec la demande adressée aux pays riches d’aider massivement les plus pauvres. L’étude de l’Observatoire des inégalités, animé par Thomas Piketty, Lucas Chancel et d’autres, pointe des différences d’émissions très fortes non seulement entre pays, mais aussi à l’intérieur des pays. Il faut en retenir les ordres de grandeur. C’est la classe moyenne supérieure qui est au cœur des enjeux. Les hyper-riches sont aussi des hyper-pollueurs, mais ils ne sont pas très nombreux. Exiger de Bernard Arnault et de ses congénères qu’ils troquent leurs jets contre des vélos ne changerait pas vraiment la donne.

« Arrêtons donc de prêcher la sobriété à ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts »

En revanche, quand on constate que les habitants du VIIème arrondissement de Paris ont une consommation énergétique équivalent au double de ceux du XIXème, cela interroge.  

Arrêtons donc de prêcher la sobriété à ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Et regardons de près les impacts sociaux de nos politiques. Les « zones à faibles émissions » dans les centres urbains, par exemple, partent d’une bonne intention, mais il est socialement régressif d’empêcher les banlieusards disposant de véhicules anciens et polluants de pénétrer dans les cœurs de ville, sans offre nouvelle de transports en commun, et sans l’appui d’un politique vraiment massive d’aide au passage à la voiture électrique. On voudrait passer aux « gilets jaunes » acte 2 qu’on ne s’y prendrait pas autrement.  

Votre livre est empreint d’un optimisme peu usuel sur le sujet, et ce d’autant que vous rejetez le technosolutionnisme béat. D’où vous vient cette conviction que le meilleur est à venir ?

Je ne sais pas si le meilleur est à venir… mais je crois qu’on peut encore éviter le pire ! Avant de parler d’optimisme, Je voudrais quand même rappeler l’idée centrale du livre. Pour sortir du monde thermo-fossile, il faut d’abord poursuivre les efforts d’efficacité : produire avec moins d’émissions, avec moins de matériaux, recycler davantage, imaginer des produits moins inutilement sophistiqués (par exemple des voitures plus légères, plus simples, avec moins d’électronique inutile…). Mais le problème est que toutes les améliorations d’efficacité sont rattrapées et souvent effacées, noyées dans l’explosion de la demande. Par exemple, chaque vol aérien est beaucoup plus efficace qu’il y a trente ans, mais le nombre de vols a explosé ! Seule solution donc : la sobriété du côté de la demande. Mais attention : celle-ci n’est pas seulement une affaire de comportement individuel. C’est toute notre organisation sociale qui est orientée vers la non-sobriété.

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Pour reprendre l’exemple des mobilités, l’habitant d’un lotissement lointain qui doit aller travailler ou se faire soigner au centre de Paris ou de Lyon ne prend pas sa voiture par pure malignité anti-écologique ! Il n’a en général pas d’autre choix, parce que notre aménagement du territoire est ce qu’il est. Je parle donc de sobriété « systémique » (pardon pour le jargon), à améliorer en priorité, dans quantité de domaines. Enfin, à moyen terme, il y a un troisième niveau, que j’appelle « structurel ». En effet, Il ne s’agit pas seulement de « verdir » progressivement toutes nos activités, sans toucher à la liste des secteurs que nous privilégions. Il faut nous interroger sur cette liste elle-même. Que pourrait être une économie qui répondrait à nos besoins fondamentaux, qui permettrait le plein développement de nos capacités, et qui serait en même temps structurellement sobre ? J’esquisse une réponse autour de l’idée d’une économie que j’appelle « humano-centrée », privilégiant les domaines comme la santé, le bien-être, l’éducation, le loisir, le logement de qualité, etc. Qu’est ce qui me donne de l’optimisme ?  

« Consommer moins mais mieux nous amène vers des vies élargies, et non pas rétrécies »

C’est ce que je vois au quotidien, dans les bureaux d’études, les usines, les villes, avec des ingénieurs, des urbanistes, des managers, des femmes et des hommes qui mettent en œuvre des solutions nouvelles et inventives. Et dans la société, un nombre croissant de personnes qui comprennent qu’il faut changer nos modes de vies, que consommer moins mais mieux nous amène vers des vies élargies, et non pas rétrécies

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