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LIBERTAIRES ET TOTALITAIRES

ARTICLE

La lutte permanente entre libertaires et totalitaires

PROPOSÉ PAR JEAN MARC SAURET

Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire, il a toujours existé une lutte acharnée entre ceux qui avaient établi un ordre sociétal au service de leur propre intérêt et quelques autres qui ne voulaient pas s’y soumettre. Ceux-ci pensaient pouvoir vivre « à part » une vie plus libre dans un entre-soi autorégulé. Tout le monde se souvient d’actions individuelles, comme celles d’esclaves tel Esope, de philosophes comme Diogène, mais aussi de grands mouvements sociaux comme la révolte des gladiateurs romains sous l’organisation et le charisme d’un Spartacus. Les histoires de populations résistantes à un ordre établi sont légions. Et même la culture française en a tiré une certaine identité, dans la légende du gaulois réfractaire résistant dans son petit village d’Armorique.

Issue des fontes de l’histoire, cette posture résistante s’est installée dans l’inconscient collectif. Ainsi les Robins-de-bois ne sont pas seulement une légende mais la mythification de groupes résistants et solidaires, cachés et actifs. On se souvient des jacqueries au moyen âge souvent repérées autours de figures emblématiques comme Mandrin. Pour l’élite, le héros est rassurant car il montre une figure acceptable par la société dominante, celle d’un rassemblement populaire autour d’un leader. Ici, le peuple reste idiot… Or, ce n’était pas systématiquement le cas et nombre de jacqueries ont été des mouvements déterminés dans un rassemblement sans leader.

Ainsi, les libertaires du dix neuvième siècle sont les fils des jacqueries qui les ont précédées. Les groupes marginaux et discrets ont proliféré avant eux, comme des confréries. Je pense tout particulièrement à celle des bâtisseurs et tailleurs de pierres qu’on appelait les « corps francs » car ne dépendant que d’eux même et ne reversant de taxe à personne.

Chaque fois qu’un village déclarait son autonomie, il était vite remis sous la coupe d’un puissant de ce monde. Les villages avaient donc pris l’habitude de « pactiser avec le diable » pour ne pas être mis en servilité. On comprend bien la démarche. Je repense à l’histoire de ma ville natale, Montauban, qui au douzième siècle s’appelait Montoriol, « le mont doré » (c’est encore le nom d’un quartier de la ville) et qui appartenait à l’abbaye bénédictine du même nom. Les taxes y étaient telles que les habitants sont allés rencontrer Jourdan, le conte de Toulouse, pour se mettre sous sa « protection ». Les maffias n’ont donc rien inventé…

Celui-ci leur accorda ce droit à la condition qu’ils se mettent au service de la protection du Roy. Il leur donna le nom de Montalba (« mountalba », le mont des saules) et construisirent à côté de Montoriol la première bastide de France (construction en carré). Ils ne subirent plus que de faibles taxes.

Effectivement, l’art du compromis a permis d’éviter de nombreux affrontements et destructions. Il est assez fréquent de voir que l’histoire ne retient pas souvent l’action populaire dans ces reconstructions. Elle personnalise l’affaire en l’attribuant à un personnage haut en couleur (ou lui conférant des couleurs qu’il n’a pas). La culture du héros, du grand personnage est toujours prégnante : elle permet le maintien de l’ordre établi. Nous gardons en mémoire cette posture politico-culturelle majoritaire comme si un peuple sans leader resterait incompétent et incapable. 

Les groupes dissidents se sont installés en opposition à des systèmes totalitaires et totalisants. Ils apparurent soit à l’occasion de phénomènes économiques et sociaux, soit dans l’ombre de l’histoire officielle. C’est la plupart du temps la consistance de leurs convictions qui en firent leur système identitaire et leur influence, jusqu’à l’installation de leur résistance (cf, Serge Moscovici : « Influence des minorités actives »). La plupart disparurent dans le sang et les larmes.

Le dix-neuvième siècle a vu l’émergence de groupes libertaires qui ont produit la commune de Paris par exemple. Ils se sont fait massacrer d’ailleurs, laissant la place à des mouvements intellectuels et idéologiques, comme les marxistes, lesquels participèrent à l’effacement, voire par la mort, desdits « dissidents » libertaires.

Des systèmes économiques s’en sont inspirés et ont longtemps vécu sur ces principes libertaires et égalitaires. Je pense au Familistère de Guise créé par Godin, ouvrier et fils d’ouvrier, en 1859 et qui n’a fermé qu’en 1968. Sa définition était « un établissement où plusieurs familles ou individus vivent ensemble dans une sorte de communauté et trouvent dans des magasins coopératifs ce qui leur est nécessaire » (sic).

Mais avec le vingtième siècle et le développement de médias de masse, comme les journaux du soir, la radio puis la télévision, il devenait incontournable de les percevoir. Ainsi émergeaient les mouvements populaires des années vingt, puis les mouvements planétaires comme ceux des beatniks, mouvement de la « beat generation » (génération de vagabonds du rail, née dans les années trente) avec des figures emblématiques comme celle de l’auteur Jack Kerouac. Il manifestait déjà l’opposition au conformisme dit « bourgeois » et à son système de consommation et de valeurs, accompagné de répressions liberticides.

Lui succéda un ensemble de mouvements étatsuniens, comme celui des hippies, celui des droits civiques et de libération sexuelle. Ils se caractérisaient aussi par un rejet radical de l’autorité liberticide des dominants. On peut décemment le résumer ainsi.

Ces mouvements eurent une certaine résonance dans le monde occidental. Il furent alors plus larges et toujours dans une demande de libération de classe et d’égalité des droits. Tous réclamaient une certaine autonomie et une autodétermination. Tous ces mouvements laissent des traces et des « petits ». Ils ont produit l’émergence de « communautés égalitaires et libertaires » toujours vivantes pour certaines aujourd’hui. Du moins, elles s’en réclament comme les communautés célèbres « the farm » dans le Tennessee, « Aurobindo » en Inde, « l’Ecovillage d’Ithaca » dans New York, « Finca Bellavista » au Costa Rica ou « Twins Oak » en Virginie, etc… La liste est particulièrement longue mais peu sont visibles car justement ces personnes qui les font vivre ne recherchent ni le pouvoir, ni la notoriété. Ils vivent dans l’ombre, hors de la « civilisation ».

Aussi, très peu de média en parlent bien que ces réalités soient bien vivantes. Elles relèvent d’un désir de sortir d’une société de consommation et de pensée unique. C’est justement celle que tente d’imposer le néolibéralisme. C’est ce que révèle le logo « TINA » que promouvaient Thatcher et Reagan : « There Is No Alternative ! ». Une illusion totalitaire réfutée par les « éveillés » ! (Pour préciser et approfondir, je renvoie à mon article sur le municipalisme libertaire)

Mais l’opposition continue encore. Vers la fin des années quatre vingt dix, une importante société américaine confia à un sociologue, Paul Ray, et à une psychologue, Ruth Anderson, une étude afin d’identifier un nouveau segment de consommateurs encore non ou peu actif. Ils prirent le temps pour cela et découvrirent qu’environ trente trois pour cent de la population américaine s’était retirée d’une consommation récurrente et avait adopté un comportement sobre. Ces personnes développaient en outre des qualités relationnelles et culturelles centrées sur des valeurs féministes, écologiques, humanistes et spiritualistes. S’ils ne consommaient pas, c’était par principe et par choix idéologique. Ces acteurs sociaux les ont appelés les « culturals créatives », abusivement traduit en français pas les « créatifs culturels ». L’expression de « créateurs de culture » serait plus appropriée.

Ils ont prolongé leur étude vers l’Europe, l’Asie et l’Australie et se sont rendu compte que le phénomène y était tout aussi présent. Ils ont donc refait une évaluation quelques années plus tard aux USA et se rendirent compte que le phénomène s’était développé et touchait maintenant quarante pour cent de la population. Ils s’aperçurent de plus que ce courant avait donné naissance à des groupes constitués, coordonnés, installés et communicants. Ces groupes rejoignent les communautés marginales citées plus avant. Ils correspondent ensemble.

C’est dans cette période qu’observant l’évolution sociétale en France dans une post modernité installée, je découvris l’émergence de comportements localistes, centrés sur l’ici et le maintenant, « déconsommateurs » et humanistes (les amap et circuits courts en témoignent). En accord avec les réflexions de la psychanalyste canadienne, Hélène Richard, je penchais donc pour l’émergence d’une alternation culturelle constituant ce temps d’après la post modernité. Elle n’était, pour Hélène Richard, qu’une période de transition entre modernité et « temps d’après », comme l’a été la renaissance entre la période gnostique et la modernité. A partir de là, ces mouvements n’étaient plus marginaux, mais concernaient la société tout entière, dans des proportions souvent honorables (je renvoie à mes articles dits « essentiel » dans ce blog, sur ce phénomène : « Postmodernité et alternation culturelle »)

Plus récemment, la chroniqueuse, sophrologue et conférencière, Laurence Roux-Fouillet publiait un billet où elle remarquait ceci : « Mais que se passe-t-il au pays du travail, écrit-elle ? Le désamour entre les Français et leur boulot se confirme – et ils ne sont pas les seuls, l’épidémie se répand un peu partout dans le monde… »

Depuis juillet 2020, se développe aux Etats-Unis, une vague massive de démissions. C’est comme une lame de fond qui ne semble pas s’arrêter. En effet, de plus en plus de salariés (et la très grande majorité des « millenials », ces jeunes nés aux alentours des années 2000) quittent volontairement leur job pour aller vers « une vie meilleure ». Ils la veulent avec moins de contraintes et plus de sens. C’est là une caractéristique des « alternants culturels ». Leur motivation est sans appel : « ils ne veulent plus passer leur vie à la perdre » (sic). C’est là, en tout cas, la vision du travail dont ils témoignent.

D’autres pays, comme le Japon, l’Angleterre ou l’Australie suivent ce même mouvement. La France n’est pas en reste, même si les raisons en sont sans doute différentes. Chaque population dispose de sa propre culture. En 2021 la DARES a enregistré plus de 500 000 démissions par trimestre, dont 80% de salariés en CDI (mais aussi, sur l’année, plus de 450 mille ruptures conventionnelles, une autre manière de se séparer « bons amis »). Tous ces chiffres montrent une hausse notable par rapport aux années précédentes. 

Le monde bouge en quête de sens. Il semble passer de la matérialité à plus de spiritualité, et de l’organique à l’éthérique. Les valeurs postmodernes d’hyperconsommation semblent totalement révolues et rejetées. Ce n’est pas une résistance. Il s’agit plutôt d’un autre usage (mais autrement) des moyens de ce monde pour une meilleure réalisation de soi. « Vous ne nous avez pas entendu ? Eh bien ce sera sans nous ! Notre vie est désormais ailleurs. » semblent déclarer ces millenials… Le phénomène des gilets jaune fait symptôme.

Désormais, ce n’est plus une opposition entre libertaires et totalitaires, c’est l’effondrement du néolibéralisme. De plus en plus de publications sortent sur les manipulations du néolibéralisme pour effondrer ces résistances et toutes celles qui pourraient advenir. Je pense aux travaux de Noam Chomsky sur « la construction du consentement », à ceux de sociologues comme Dany-Robert Dufour sur le commentaire de Mandeville accompagnant la publication de sa fable des abeilles. On trouve là le catéchisme des néolibéraux (« Baise ton prochain » Ed Acte sud). On peut y ajouter aussi tous ces ouvrages sur la collapsologie, l’effondrement de la société néolibérale capitalistique.

Si ce phénomène d’opposition tellement ancien de résistance libertaire aux totalitaires dominants est toujours présent, le système dominant s’effondre. Les manœuvres néolibérales de ces détenteurs du pouvoir et confiscateurs des libertés et de la vérité pour se maintenir dans leurs privilèges, est en train de s’épuiser, parce qu’il est maintenant bien repéré. Le monde meilleur pourrait venir très vite et certainement dans des douleurs et mouvement radicaux. Ce que Michel Maffesoli nomme « l’ère des soulèvements » ! C’est à nos portes, comme aux leurs. Alors, patience ?… ou impatience ?

P.S. : Pour mieux comprendre la dynamique néolibérale qui nous impose restrictions et comportements idiots, il faudrait lire ce magnifique ouvrage du sociologue Dany-Robert Dufour : « Baise ton prochain – Une histoire souterraine du capitalisme » (Essai Babel, Acte sud 2019) où il met en perspective le texte de Bernard de Mandeville « Recherche sur l’origine de la vertu » (1714) qui accompagnait la publication de sa fameuse « Fable des abeilles« , deux œuvres qui faisaient l’apologie d’un certain amoralisme « utile » et devenu une « évangile » du néo-libéralisme …

Jean-Marc SAURETLe mardi 11 octobre 2022

Lire aussi : « Le municipalisme libertaire, une solution déjà en marche« 

1 réponse »

  1. Je visionnais sur la toile l’invective d’un passant à l’attention de la maire de Paris. Son service d’ordre tentait de l’éloigner mais il maugréait toujours un propos lucide et pertinent. Que se passe-t-il ?
    Quand les dirigeants s’occupent plus de leurs mandats que des gens et des situations dont il ont la charge, les gens du peuple font sans eux. D’abord, ils rouspètent vivement, puis ils commencent à se débrouiller tous seuls, à construire en petit et par morceaux dans l’entre-soi, puis ils renversent la table et se débarrassent des « rois » et de leurs appareils. Ce sont les trois phases de l’exaspération ! Nous sommes bien à la première étape. Ensuite les gens marchent vers un « communalisme libertaire ». Nombre de communes sont déjà en mouvement …

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