Aller au contenu principal

ÉMEUTES (14) UNE FAILLE BÉANTE AU SEIN DE L’ÉCOLE

« Emeutes : en banlieue, les failles de l’Education nationale »

TITRE L’EXPRESS QUI POURSUIT :

« Les images d’écoles pillées ou incendiées se multiplient. Si l’institution scolaire n’est pas forcément visée en tant que telle, beaucoup d’analystes interrogent sa capacité à intégrer tous les élèves.

« Une forme d’orientation subie est notamment souvent vécue par les élèves des quartiers sensibles comme un moment de rejet et d’humiliation…. »

Incapacité à compenser les inégalités de naissance

Incapable de compenser les inégalités de naissance, le système éducatif doit aussi s’interroger en profondeur sur la nature et le sens des savoirs et des valeurs enseignés, explique l’inspecteur général honoraire Roger-François Gauthier, spécialiste d’éducation comparée, dans une tribune au « Monde ».

ARTICLE

Face aux émeutes urbaines, « l’école semble échouer depuis des décennies à enseigner ce qu’elle appelle l’éducation civique »

Roger-François Gauthier Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale

L’école, qu’ont fréquentée jusqu’à ces derniers jours la plupart de ceux qui plongent nuit après nuit tant de centres-villes dans une violence qui est passée d’une indignation légitime à la destruction aveugle de services publics de proximité et au pillage d’entreprises, doit-elle être désignée au moins comme « témoin assisté » au procès de ceux de ses élèves qui sont les auteurs de ces agissements ?

En première analyse, on n’y songe guère : ces fauteurs de troubles agissent en dehors de tout temps scolaire, qui plus est en période de prévacances, et, dans tous les cas où ils sont mineurs, sont soumis à l’autorité de leurs parents, à qui incombe leur « éducation ». Ce que les représentants de l’Etat répètent à l’envi.

On peut toutefois tenter une autre analyse, en s’intéressant au fait que la France semble être le seul pays qui traverse de graves périodes de ce type, impliquant une part de sa jeunesse. Qu’est-ce qui fait qu’ailleurs, alors que plusieurs éléments objectifs de la vie contemporaine sont similaires – les phénomènes de perte de sens devant l’écroulement de repères antérieurs, qu’ils aient été familiaux ou idéologiques, les troubles de diverses « mondialisations », l’exposition effrénée au culte de l’argent, au harcèlement publicitaire comme aux réseaux sociaux etc. –, les communautés nationales ne sont pas confrontées à des embrasements semblables à ceux qui sévissent en France.

Jeu de dupes

Cette regrettable spécificité, ne peut-on pas la relier, sans prétendre à un lien de causalité, mais dans un constat préoccupant, au fait que le France soit, des pays qui lui sont comparables, selon les enquêtes internationales de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], celle où l’école parvient le moins à contrebalancer les disparités socio-économiques des familles ?

Contre l’Ecole injuste (ESF Sciences humaines, 2022) était le titre du livre que nous publiions avec Philippe Champy, parce qu’il nous semblait devoir être explicitement dit que, tandis que la plupart des pays équivalents ont réalisé diverses formes de « massification » scolaire dans la seconde moitié du XXe siècle, la France n’a pas réussi la démocratisation de son école, au double sens de se construire comme « plus juste » et de fortifier les conditions de la démocratie. Nous craignions que cet immobilisme de l’école échouant au fil des décennies et de tous les gouvernements à se remettre en cause comme injuste ne signe « une sinistre fracture entre les jeunesses et un risque majeur d’explosion sociale face à de révoltantes injustices ».

On dira qu’il ne s’agit pas d’un raisonnement, mais d’un constat de coïncidence, même pas d’une corrélation. Peut-être. Toutefois, quand on regarde la structure et le fonctionnement de l’école de France, ainsi que la logique de toutes les tentatives de réformes, surtout des plus récentes, on constate qu’abondent des éléments disparates d’apparence, mais dont l’addition inconsciente, dont aucun ministre n’a jamais « décidé », peut avoir construit une école qui ne parvienne plus à être vue de bien des élèves autrement que comme un jeu de dupes, les assignant à résidence dans un certain type d’études et de destin. Malgré le discours méritocratique et les invocations permanentes à des « valeurs de la République » en réalité peu mises en œuvre.

On peut dès lors se poser deux types de question : que fait l’école à ses élèves qui puisse en mettre un certain nombre dans une position apparente de rejet de ses propositions ? Mais aussi que ne leur fait-elle pas pour qu’ils se retrouvent dans cet immense désarroi de la violence ?

Doute face aux examens scolaires

A la première question, on répondra, parmi d’autres points qui seraient à relever, que l’affaire se joue au collège et à sa sortie : les élèves comprennent facilement que, tandis que les « élus » (près de 60 %) sont admis au lycée général et technologique, les autres sont envoyés au lycée professionnel souvent contre leur gré, souvent dans des sections qu’ils n’ont pas désirées, souvent dans des sections à la caractérisation ethnique forte, et à partir desquelles il leur sera quasi impossible de rejoindre les autres à l’avenir.

Il serait long de détailler les modalités de l’« orientation » dans d’autres pays, mais on peut par exemple rappeler qu’après un collège similaire au collège français, les élèves italiens choisissent librement le lycée qu’ils veulent, lycées dont les différentes sections sont peu différenciées pour ne pas gêner les reconversions. Les lycées professionnels sont souvent valorisés, à partir du moment où on ne peut y être assigné.

Cherchons un autre point : dans la plupart des pays que nous regardons vivre, on constate qu’il existe, une fois ou deux pendant le cursus, des diplômes, avec des examens dont les formes sont variées, mais qui constituent un véritable enjeu pour les élèves. On sait ce qu’est l’équivalent d’un bachelier à Edimbourg, différemment à Londres, à Helsinki ou à Rome. Qui sait en France ce que signifie être bachelier, grade hétérogène obtenu à la suite de moyennes générales qui sont autant de non-sens ?

Le doute est tel face aux examens scolaires français que la réussite au brevet des collèges n’est pas requise pour aller en 2de, et que le baccalauréat disparaît désormais derrière Parcoursup. Voilà, parmi d’autres, des symboles qu’on a laissés s’éroder en marquant le peu de foi que la République accordait aux repères qu’elle proposait aux jeunes. Qui peut être tenu pour responsable de tout cela ? Les personnels qui mettent en œuvre la politique des savoirs injustes n’ont pas vraiment le choix.

Désolant renoncement

Ces aspects structurels rejoignent bien sûr ce qui est dit plus souvent sur l’absence de mixité sociale dans bien des établissements. Il est vrai que l’existence d’un enseignement privé dont l’essentiel des dépenses est financé par l’Etat, alors que les établissements qui en relèvent peuvent choisir leurs élèves est aussi un des mystères français qu’il est parfois difficile d’expliquer hors des frontières hexagonales !

Mais il est sans doute plus pertinent de se demander si l’école, non contente de ne pas être capable de corriger son injustice structurelle, ne manque pas à amener ses élèves à faire quelque chose des savoirs et valeurs qu’elle est censée leur enseigner. L’école qu’il faut alors interroger, c’est cette école de France qui considère que son rôle est quasi uniquement, en particulier à partir du collège, un rôle d’instruction, alors que la fonction d’éducation est secondaire. L’apprentissage de savoirs souvent hors contextes, et pas l’apprentissage de la vie.

Au lieu d’être un lieu qui enseigne aux élèves à se repérer parmi les complexités du monde en les initiant à la vie personnelle, à la vie démocratique, à la délibération, à l’action, à la prise de responsabilités dans des rôles à définir, l’école de France semble échouer depuis des décennies à enseigner ce qu’elle appelle l’éducation civique, ou à assurer une fonction centrale dans un enseignement moral. Demander à un service national universel de réaliser cette fonction d’éducation aux valeurs communes non seulement signerait un désolant renoncement de l’école, mais renverrait la question de l’éducation à un tout autre âge et contexte.

Dans le même temps, comment ne pas voir tout ce qui est à faire, et qu’il revient à l’école de faire, pour que tous les jeunes perçoivent l’école comme plus irremplaçable que jamais, en ces temps de doute, pour la grande question : l’apprentissage de la liberté ? Et, de cela, quelle ambition pour l’école que d’en être responsable !

Roger-François Gauthier est inspecteur général honoraire de l’éducation nationale et spécialiste de l’éducation comparée.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.