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MARC BLOCH : SON ACTUALITÉ DANS UNE FRANCE DÉFAITE

1. « Les leçons de Marc Bloch pour la France d’aujourd’hui »

TTRE LE POINT QUI POURSUIT : Esprit de capitulation, paralysie administrative, trahison des élites… L’auteur de « L’Étrange Défaite » avait su analyser les raisons de la débâcle en 1940. Son message n’a jamais été aussi actuel.

Pour la première fois, un historien entre sous la coupole de la rue Soufflot. Pourquoi la patrie lui est-elle donc si reconnaissante ? De bien des actes courageux de sa vie certes, mais d’abord de ses écrits. De l’un, en particulier, L’Étrange Défaite, surgi du plus profond des ténèbres françaises, texte posthume, redécouvert après 1990. « Car Marc Bloch, souligne son arrière-petit-fils, Matis Bloch, jeune historien, a été auparavant oublié. »

Voilà l’un des plus grands esprits de son temps, réengagé à l’âge de 53 ans, en 1939, qui à l’été 1940, après un mois de débâcle avec sa Ire Armée, dans un état d’épuisement et de rage qu’on devine, s’assoit à sa table de travail, dans sa maison de la Creuse. Il veut réfléchir. Dans le vif de son âme blessée, il veut comprendre comment la France a pu tomber si bas, pourquoi un pays au passé millénaire a pu en un claquement de doigts s’effondrer dans ses structures, se débander dans ses fibres.

Il n’est jamais trop tard

Texte vertigineux, qui nous atteint encore en plein cœur. Inventaire de circonstance, mais radiographie clinique, qui nous délivre, par-delà le temps, des leçons dont on perçoit la portée immémoriale, sans que Marc Bloch n’ait songé à faire ni la leçon ni la morale. À ceux qui pensent aujourd’hui que la France est sur la pente fatale, engagée dans une partie déjà perdue, ses pages lumineuses, écrites au fond du trou, infligent un démenti cinglant. Dans la défaite, Bloch s’est fait voyant. Dans l’abîme, il a vu clair sur son pays.

Ses pages disent d’abord qu’il n’est, malgré tout, jamais trop tard. Minuit aurait sonné ? La nuit n’est jamais trop noire pour redresser la tête, réanimer un pays à genoux, croire à un avenir moins enténébré, débarrassé, à l’heure où il écrit, du nouveau régime de Pétain, soumis à l’occupant. Aux défaitistes qui verraient aujourd’hui minuit à leur porte, L’Étrange Défaite rappelle que les aiguilles d’un pays tournent vite, dans un sens comme dans l’autre.

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Bloch, en 1940, sans être gaulliste, fut un de Gaulle historien. Ce fut même son inconscient historien. Il coucha sur le papier ce que de Gaulle, au même moment, pensait intimement, mais qu’il ne put ni ne pouvait exprimer, emporté par l’urgence de l’action. Ce sursaut, Bloch y croit profondément, parce qu’il croit profondément à son pays. Et parce qu’il y croit, il dit la vérité sur la France, les vérités les plus désagréables. « Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. » C’est aussi ce souci de vérité, aux heures les plus pénibles, qu’il a laissé en héritage et qui s’impose comme une admonition à tous les tartufes et pleutres de la réalité. « Je tiens la complaisance envers le mensonge, de quelque prétexte qu’elle puisse se parer, pour la pire lèpre de l’âme », écrira-t-il dans son testament. Puissent les maîtres affabulateurs qui refusent à la France cette vérité se reconnaître lépreux.

Il nous rappelle ensuite qu’un pays, ça s’écroule, et, parfois, comme un château de cartes. À la lumière de la Première Guerre mondiale, Paul Valéry, en 1919, dans La Crise de l’esprit, avait ouvert le bal des extralucides : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles. » En 1940, après le premier acte tragique de la guerre suivante, Marc Bloch lui répond peu ou prou : « Nous autres, Français, savons maintenant que nous sommes mortels. » Vérité existentielle, oubliée dans notre confort européen, vérité saisie dans l’urgence par les Ukrainiens, et dont notre continent commence à percevoir l’immuable sentence. Garder à l’esprit qu’on est mortel pour ne pas apprendre un jour qu’on va mourir.

Tranche du C
Devant mon gourbi
Mobilisé du 1er août 1914 à mai 1919, Bloch (ici devant son gourbi) participe notamment à la bataille de la Marne.ARCHIVES FAMILIALES MARC BLOCH/ARCHIVES NATIONALES

Mais pourquoi un pays s’écroule-t-il ? Le 24 février 2022, lorsque la Russie attaqua l’Ukraine, nous avions pensé à ces lignes où Bloch rappelait le pacifisme intégral qui avait berné et endormi les Français, cachant ce Hitler qu’ils ne voulaient voir. Lui qui avait connu les horreurs de 1914-1918 aurait pu devenir l’un de ces capitulards, communiste, socialiste, ou de droite. Or, voilà ce qu’il écrit d’eux : « Ils omettaient de distinguer entre la guerre qu’on décide volontairement de faire et celle qui vous est imposée, entre le meurtre et la légitime défense. Leur demandait-on s’ils nous conseillaient de tendre le cou au bourreau ? Ils répondaient : personne ne vous attaque. » Jusqu’au 10 mai 1940. Jusqu’au 24 février 2022, ils étaient nombreux à affirmer que la Russie ne nous attaquait pas, et en 2026, ils sont encore nombreux à l’affirmer, pour justifier un non-engagement de la France, et ils l’affirmeront encore après une attaque, qu’elle vienne de la Russie, de la Chine, ou d’un autre pays. Dans ces situations stéréotypées, l’histoire peu inventive est amenée à bégayer. Marc Bloch invite à « distinguer » la menace, à bien penser la réalité et ses dangers.

1940, une défaite de l’intelligence

Mais pour bien penser, il faut avoir appris à penser. Marc Bloch cible la faillite de l’éducation à la française et la paresse de penser. En 1943, il rédigera pour la Résistance un texte méconnu mais majeur sur la réforme de l’enseignement, placée au cœur du renouveau. « Qu’il s’agisse de stratégie, de pratique administrative, ou simplement de résistance morale, notre effondrement a été avant tout, chez nos dirigeants et dans toute une partie de notre peuple, une défaite de l’intelligence et du caractère », y écrit-il. Une reconstruction du système pédagogique qui n’est pas la moins urgente, souligne-t-il. « Pour retrouver cette cohérence de la pensée qu’une étrange maladie semble avoir fait perdre », affirme-t-il déjà dans L’Étrange Défaite. Unique occurrence, soulignons-le, de l’adjectif « étrange », renvoyant à ce titre posthume qu’il n’avait pas choisi.

Extrait de « Ich hatte einen Kamarad », poème écrit par Bloch en 1943, où il adapte pour la Résistance la célèbre chanson ­allemande sur 1914.ARCHIVES FAMILLE BLOCH/SP

Tel est le mal français profond : l’incohérence. Or, la cohérence, étymologiquement, est ce qui tient ensemble, ce qui adhère. En 1940, la France ne (se) tient plus, vidée de toute cohésion. Lui, l’universitaire reconnu, ne se défile pas devant la responsabilité des élites. La culture, c’est bien. La partager avec le peuple entier, c’est mieux. La France, admet-il, a échoué dans cette tâche vitale. A-t-elle fait mieux depuis ? Savoir réfléchir, c’est aussi encore mieux, afin de s’adapter au monde nouveau qui vient. Responsabiliser l’élève, développer son sens critique, ne pas l’accabler d’examens : ses réformes visaient à bannir le rabâchage et l’abrutissement. Car Bloch, dans ce vade-mecum rédigé en état de choc, fut un réformiste dans l’âme. Ces réformes auxquelles notre pays se refuse par une allergie nationale.

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Lors de la débâcle et de l’exode, Marc Bloch éprouva « l’atroce nausée » d’un pays livré à ses divisions, ses individualismes, ses peurs mesquines, ce qu’il résume par « l’esprit de petite ville ». L’esprit de la France s’est en effet rabougri. Et Bloch de dénuder les racines de ce rapetissement : « L’incapacité des notables, l’invraisemblable insuffisance de nos méthodes administratives, les ravages de notre affreux académisme. » Pionnier de la simplification ? Il l’appelle déjà de ses vœux.

La perte de l’enthousiasme collectif

Creusant jusqu’au nerf les origines de ce mal, il pointe le délitement du collectif. De L’Étrange Défaite, on n’a retenu qu’un seul passage cité ad nauseam. « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Citation tronquée, qui oublie la suite, laquelle motive ces deux exemples. « Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. »

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Cette force décuplée par le collectif, la France ne semble aujourd’hui la trouver que dans le sport, par éruptions épisodiques, autant d’exceptions, jugées du reste avec mépris, à la loi du calcul, de la division et de l’affrontement. « Les ferments de dispersion que le peuple porte en lui-même », dénonçait de Gaulle au début de ses Mémoires. Cette force collective, en 1940, les totalitarismes l’avaient dérobée aux démocraties, qui n’en étaient plus dépositaires. Dans ses pages, Marc Bloch subodore un affaiblissement démocratique, une vulnérabilité mortelle dont nous percevons souvent les dangers rampants.

Ces archaïsmes qui figent les esprits

Que s’est-il passé pour qu’un pays vainqueur en 1918 s’écroule en 1940 ? « L’histoire est la science du changement. » Sa phrase essentielle de son Apologie pour l’histoire, qui l’incite du reste à l’optimisme, ne s’est jamais mieux appliquée qu’à ce constat. « C’est aussi parce qu’il a été soldat en 1914-1918 que Bloch peut expliquer l’effondrement de 1940, explique le spécialiste de la Grande Guerre Stéphane Audoin-Rouzeau. Il ne cesse de mettre en relation les combattants de 1914 et de 1940, les chefs de 1914 et de 1940. » En vingt-cinq ans, la France a pris un siècle. Elle ne s’est pas gardée de « la paresse de la victoire ». Un pays encore neuf est devenu vieux. Bloch nous met en garde contre tous les archaïsmes, les scléroses qui ont figé la France dans ses structures et ses esprits. Il les a vus, il en a vu l’effet cataclysmique.

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Du lointain passé, cette vigie nous adresse « cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge »« La lâcheté générale était dans les têtes », résume Annette Becker, éditrice de ses textes sur L’Histoire, la Guerre, la Résistance (Quarto). L’historien Henry Rousso abonde : « En 1940, les élites n’ont pas eu le courage de leur patriotisme. Bloch ne prétend pas que les soldats ne se sont pas battus. À ses côtés, il en a eu des contre-exemples. Il déplore l’absence de volonté politique au sommet. » La volonté politique et non seulement militaire. La France a besoin de dirigeants qui ne font pas défaut et qui ne manquent pas à la France.

Miser sur la vertu

Si Marc Bloch châtie bien ce qu’il aime, la France – « J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel » –, il ne désespère jamais d’elle et croit à sa « vertu ». Terme qui en 1940 conservait son acception latine, de force, de caractère et de courage. Certes, il écrivait avant tous les sondages sur la morosité des Français. « Hitler disait un jour à [Hermann] Rauschning : “Nous avons raison de spéculer plutôt sur les vices que sur les vertus des hommes”. » Avec une finesse admirable, très française, Marc Bloch lui répondait : « On pardonnera à un Français, c’est-à-dire à un homme civilisé, car c’est tout un, s’il préfère à cet enseignement celui de la Révolution et de Montesquieu : “Dans un État populaire, il faut un ressort, celui de la vertu”. »

Une société fragilisée a besoin de croire, il lui faut des nouvelles et si besoin, elle les invente.Stéphane Audoin-Rouzeau

Marc Bloch n’a pas, comme de Gaulle, le mot « grandeur » à la bouche. Il ne croit pas non plus au « génie de la patrie ». Il mise sur les Français, aussi fautifs soient-ils, sur leur vertu, qui ne s’obtient que par une alliance de la volonté et de la foi. Chez lui, ce terme prend un sens laïc. S’il peut écrire L’Étrange Défaite, c’est qu’il n’est pas un historien en chambre. Il s’est battu en 1914 et s’est réengagé en 1939. Mais s’il est en capacité de jeter un tel texte, c’est qu’il demeure un historien, qui a déjà signé, notamment, Les Rois thaumaturges et Les Fausses Nouvelles de la guerre.

C’est lui qui, le premier, a élaboré le sujet des fake news, qui n’en était pas encore un en 1921. À cet égard aussi, nous avons tous une dette envers lui. « Le soldat Bloch se rend compte qu’une armée, coupée d’informations, ressemble à la société médiévale qu’il étudie, explique Audoin-Rouzeau. Dès lors, cette armée croit à tout. Il avoue comment, en 1914, épuisé par la retraite, il n’a pu s’empêcher d’accorder du crédit à la nouvelle que les Russes sont à cinq étapes de Berlin. Alors qu’il sait que c’est faux. Une société fragilisée a besoin de croire, il lui faut des nouvelles et, si besoin, elle les invente. » Une découverte majeure, à la croisée de l’histoire et de l’anthropologie.

Ce n’est pas pour rien non plus si c’est dans les tranchées que Bloch eut la prodigieuse idée des Rois thaumaturges : raconter l’histoire de notre pays à partir de cette croyance en un pouvoir royal de guérison. D’où venait cette foi crédule, que Bloch qualifie « d’immense fausse nouvelle » ? De l’État, d’un président, les Français ne sont-ils pas encore les scrofuleux ?

Les ressorts profonds du peuple

Des Rois thaumaturges, on retient cette phrase : « Ce qui créa la foi au miracle, ce fut l’idée qu’il devait y avoir un miracle. » On croit parce qu’on veut y croire. Retournons la phrase pour la guerre suivante, de l’an 1940. Ce qui ne créa pas la foi au miracle – comme le miracle de la Marne en 1914 – ce fut l’idée qu’il ne devait pas y avoir de miracle. Si on n’y a pas cru en 1940, c’est qu’on ne voulait plus y croire. Les jeux étaient faits et rien n’allait plus, déjà. L’abandon. Le renoncement. Malgré un président du Conseil, Paul Reynaud, qui emmena, le 19 mai 1940, son gouvernement d’athées prier pour un « miracle » à Notre-Dame, on ne misait plus que sur un désastre. Leçon : le destin d’un pays est une question de foi. Et de volonté. À méditer.

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« Qu’importe si la tâche est rendue plus difficile. Un peuple libre et dont les buts sont nobles court un double risque. Mais est-ce à des soldats qu’il faut sur un champ de bataille conseiller la peur de l’aventure ? » C’est sur ce mot que s’achève L’Étrange Défaite. Comment ne pas entendre en écho de Gaulle décrivant son saut dans l’inconnu de juin 1940 : « J’entrais dans l’aventure » ?

Plus modestement, Marc Bloch nous a, à son insu, laissé « le meilleur témoignage que l’on peut donner de notre dignité », sa vie, ses textes, sa croyance en « les ressorts profonds de notre peuple, intacts et prêts à rebondir », son appel aussi au sacrifice, « car il n’est pas de salut sans sacrifice ». « Je pense à ceux qui me liront : à mes fils certainement, à d’autres, peut-être, un jour, parmi les jeunes. Je leur demande de réfléchir aux fautes de leurs aînés. » Ardente prière. Héritage qui ne peut être capté ni à droite ni à gauche, comme il le fut et l’est encore. Le récupérer pour son camp serait faire insulte à ce qu’il a écrit sur la France.

Un jour, un historien s’est fait le voyant de son pays et c’était Marc Bloch. Voilà pourquoi il nous hante et nous manque. Voilà pourquoi ce que ce « professeur d’énergie » écrit sur la France a tant de prix. Sa dernière leçon fut celle de son passage des mots aux actes : après avoir écrit L’Étrange Défaite, persécuté parce que juif, insoumis parce que patriote, le vieux Sorbonnard est entré dans la Résistance. Cette panthéonisation célébrera Clio, muse de l’Histoire. Tant mieux. Mais cette même Clio risque aujourd’hui de voir disparaître sa chaîne, la chaîne Histoire, en passe de faire les frais indirects d’un bras de fer entre TF1 et Canal Plus, qui résume l’infime cas qu’on fait d’elle. Affligeant contraste entre les mots et les actes. Le cénotaphe de Marc Bloch qui entrera au Panthéon sera un cénotaphe vide.

  • Les livres de Marc Bloch

L’Étrange Défaite (Folio Histoire).

La Société féodale (Albin Michel).

Les Rois thaumaturges (Folio Histoire).

Marc Bloch (1886-1944). Une biographie impossible, sous la direction d’Étienne Bloch et Alfredo Cruz-Ramirez (Éditions de la Sorbonne).

Marc Bloch. Une biographie intellectuelle, de Peter Schöttler (Gallimard).

Marc Bloch. L’Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin (Seuil).

Marc Bloch. L’Historien combattant, par Jean-Denis Morvan, Suzette Bloch et Laurent Bidot (Tallandier).

La Double Mort de Marc Bloch, d’Alya Aglan (Flammarion).

Défilé du 14-Juillet : l’armée française et ses alliés montrent les musclesSur les lieux du martyre de Marc BlochComment la gauche se prépare à perdre en 2027

François-Guillaume Lorrain

Rédacteur en chef des pages Histoire. Est entré au Point en 1999 où il s’est occupé des pages cinéma avant d’être rédacteur en chef du Postillon. Normalien de la rue d’Ulm, agrégé de lettres modernes, il est aussi l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, romans, enquêtes, parmi lesquels, l’Homme de Lyon (Grasset, 2011), Ces Lieux qui ont fait la France (Fayard, 2015), Ces autres Lieux qui ont fait la France (Fayard 2020), ou Scarlett (Flammarion, 2022) roman sur la genèse du film Autant en emporte le vent. Son ouvrage paru en 2024, Il fallait bien les aider, quand des Justes sauvaient des Juifs en France (Flammarion) vient d’obtenir le prix Guizot, le prix d’Histoire de l’Académie Française

2. « Marc Bloch et les AnnalesEntretien avec Guillaume Calafat »

par  Pauline GuénaJulien Le Mauff,

Marc Bloch a fondé les Annalesavec Lucien Febvre en plaçant l’économique et le social au cœur d’une histoire ouverte aux autres sciences sociales. Guillaume Calafat revient sur l’ambition internationale et interdisciplinaire des Annales, et sur l’héritage d’une approche historique assumant le lien au présent.

Bloch, l’économie et la société

Guillaume Calafat est maître de conférences en histoire moderne à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, rattaché à l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (IHMC), et membre Junior de l’Institut Universitaire de France (2022-2027). Ses travaux portent sur l’histoire de la Méditerranée à l’époque moderne, les circulations maritimes, les naufrages et les pratiques juridiques et de régulation des espaces maritimes. Il est l’auteur d’Une mer jalousée. Contribution à l’histoire de la souveraineté (Méditerranée, XVIIe siècle), paru au Seuil en 2019 et réédité en format poche en mai 2026, ainsi que de Méditerranées. Une histoire des mobilités humaines (1492-1750) (Points, 2023), co-écrit avec Mathieu Grenet. Membre de la rédaction de la revue Annales. Histoire, Sciences Sociales depuis 2015, il en est le directeur depuis 2024.

Marc Bloch, historien de l’économie

C’est en tant que professeur d’histoire économique que Marc Bloch est élu professeur à la Sorbonne, en 1937. Comme le rappelle Guillaume Calafat, ce domaine était jusque-là surtout investi par les juristes et les économistes. Créée en 1921, la chaire d’histoire économique de la Sorbonne est auparavant occupée par Henri Hauser, spécialiste du protocapitalisme et de l’histoire économique de l’époque moderne – et futur contributeur des Annales. Quand Marc Bloch prend sa suite, il s’inspire des écoles anglaise et surtout allemande, et collabore avec des correspondants en Italie, où, comme en France, l’histoire économique en est à ses débuts.

Selon sa vision de l’histoire économique, Marc Bloch reprend l’ambition d’étudier les phénomènes dans la longue durée, comme le sociologue François Simiand invitait à le faire en 1903, en passant par des enquêtes collectives. Bloch s’intéresse en particulier aux structures agraires, et développe une histoire régressive. Ainsi, dans ses archives, souligne Guillaume Calafat, « on le voit s’intéresser au cadastre napoléonien comme aux plans parcellaires des XVIIe et XVIIIe siècles, pour remonter ensuite dans le temps et travailler sur les phénomènes d’enclosures, de remembrement, les structures de la petite propriété dans la France rurale du XIIIe et du XIVesiècle ».

L’aventure des Annales

Le projet de revue dont résultent les Annales est pensé avec Lucien Febvre dès les années 1920, et discuté entre autres avec Henri Pirenne. Elles portent ces questionnements « en mettant l’accent sur l’économique et ce mot qui est très utile :  social, qui permet de parler de la société comme un tout », confirme Guillaume Calafat. Revue militante, qui revendique d’enjamber les périodes comme les disciplines, elle se rapproche aussi de la Revue de synthèse historique créée en 1900 par Henri Berr.

Publiée par Armand Colin, la revue prend ainsi le nom d’Annales – sur le modèle des Annales de Géographie qui partagent le même éditeur. L’ambition de Bloch et de Febvre reste de construire une revue internationale, grâce à des correspondants étrangers, mais aussi de relier présent et passé. Ainsi, rappelle Guillaume Calafat, les fondateurs des Annales espèrent toucher un public d’hommes d’affaires et d’hommes politiques, suivant un modèle de « conseillers du Prince ». Bien que considérée comme pionnière et lue à l’étranger, la revue est pourtant relativement confidentielle.

Les Annales et l’héritage de Bloch, de 1945 à aujourd’hui

Après la mort de Bloch, Lucien Febvre porte la revue, qu’il dirige seul jusqu’à sa mort en 1956. Fernand Braudel en reprend la direction. Bien qu’ils ne se soient croisés que quelques fois, Braudel continue de s’intéresser comme son aîné au capitalisme, au mercantilisme, et plus largement au projet d’« unité des sciences sociales par la longue-durée ».

Par son rôle dans les Annales, mais aussi les collections qu’il dirige, ou encore la création en 1947 de la 6esection de l’École pratique des hautes études (qui devient ensuite, en 1975, l’École des hautes études en sciences sociales), Braudel porte un projet imprégné par le travail de Bloch. Mais ce travail se poursuit aussi ailleurs, par exemple à la Sorbonne, où Ernest Labrousse – auteur avec Braudel d’une vaste synthèse sur l’histoire économique de la France – succède à Bloch, à la chaire d’histoire économique.

Quant aux Annales, elles connaissent différentes phases, tout en poursuivant le projet initial de lien entre présent et passé. Aujourd’hui centrées sur la question du social comme manière de toucher tous les domaines, elles conservent, d’après leur actuel directeur Guillaume Calafat, « le cœur de ce que Bloch et Febvre avaient appelé l’histoire-problème, c’est-à-dire au fond moins l’érudition pour elle-même que la manière dont l’histoire permet de poser de nouvelles questions, d’ouvrir de nouveaux champs ». En cela, leur travail pensait déjà les conditions de leur dépassement, tout en affirmant le lien fondamental entre l’histoire et les autres sciences sociales.

3. « Marc Bloch, l’histoire au Panthéon »


 Pauline GuénaJulien Le Mauff

Figure tutélaire, résistant et père des Annales, Marc Bloch entre au Panthéon en 2026. L’occasion de comprendre son héritage multiforme à travers le regard des historiens d’aujourd’hui.

Le 23 juin prochain, Marc Bloch fera son entrée au Panthéon. Derrière l’hommage solennel, voire consensuel, le rite républicain, qui élève pour la première fois un historien de métier au rang de « grand homme », agit comme un révélateur. Il expose, en effet, les tensions accumulées depuis près d’un siècle entre l’œuvre savante et multiforme du médiéviste, les témoignages de l’intellectuel d’une guerre à l’autre, la mémoire héroïque du résistant mort pour la France, et des usages politiques toujours disputés. Aussi paraît-il nécessaire d’explorer ces tensions, en partant du postulat que la célébration ne saurait y suffire, et se présente comme un moment propice pour revisiter, avec les outils de l’historien, la fabrique et les enjeux d’un tel héritage.

Figure tutélaire du métier, co-fondateur des Annales, résistant fusillé par la Gestapo, Marc Bloch incarne une certaine idée de l’historien engagé. De son vivant, cette stature n’allait pas de soi : intellectuel éminent, son tempérament ambitieux agaçait certains pairs. Plus encore, l’antisémitisme des années 1930 n’épargne pas son parcours. Ce n’est qu’après sa mort et la fin de la Seconde Guerre mondiale que commence le travail de « canonisation » relevé par Olivier Dumoulin dès 2000, et avant tout mené dans le cadre éditorial des Annales et sous la conduite de son collègue et ami Lucien Febvre.

La redécouverte progressive de l’œuvre de Marc Bloch, rééditée en particulier par la maison Gallimard à partir des années 1980, n’a pas épuisé les débats sur sa spécificité. Le parcours de ses travaux les plus emblématiques permet de mesurer ce processus. Ainsi, étudiant en 1924 le pouvoir guérisseur attribué aux monarques français et anglais dans Les Rois thaumaturges, Marc Bloch pouvait-il imaginer que son propos continuerait à faire référence au XXIe siècle, non seulement pour les historiens du politique, mais pour les chercheurs en sciences sociales, anthropologues, sociologues ou politistes Le statut de « classique » se construit dans une réception plastique, par les usages et appropriations successives, génération après génération. De même, les usages publics de la figure de Marc Bloch ne doivent pas faire passer à l’arrière-plan les travaux pour lesquels il était reconnu de son vivant, en particulier sur la féodalité, sur l’histoire économique et sociale, et l’entreprise ambitieuse que constitue la création des Annales en 1929.

À la fin du XXe siècle, et tout particulièrement après la republication du témoignage de Marc Bloch sur la drôle de guerre – L’étrange défaite, reparu chez Gallimard en 1990 – le travail de légitimation savante se double d’une reconnaissance nationale. Celle-ci n’est toutefois pas sans risques, et l’entreprise commémorative tend à figer une « icône », mettant l’accent sur le résistant et le martyr. Dans un contexte politique troublé par les débats sur l’identité et la place de la nation, Bloch a ainsi pu être saisi par des usages politisés, incarnant une figure républicaine exemplaire. Ceux-ci apparaissent cependant illégitimes, tout particulièrement lorsqu’ils effacent les réalités de la persécution antisémite, de l’engagement antifasciste et de la clandestinité résistante. Ainsi, les réflexions morales et les critiques adressées par Bloch à l’égard des élites françaises de l’entre-deux-guerres s’étendent-elles, aussi, aux travers d’un système scolaire alors incapable de remplir sa mission civique.

Aussi l’entrée au Panthéon est-elle l’occasion de mettre en lumière, à partir des engagements multiples de Marc Bloch, le « rôle social » de l’historien, sa mission civique et son rapport aux pouvoirs. Mais ce choix politique éclaire aussi les facettes les moins connues, ou les dernières recherches sur le parcours de Bloch, objet de l’attention d’une communauté historienne qui se considère son héritière, et dont le parcours intellectuel comme la mort tragique font l’objet de nouveaux récits. Ni célébration d’une icône, ni remise en question de son héritage, le présent dossier propose de suivre la leçon de Bloch lui-même, dessinant une histoire qui regarde le passé depuis le présent, « science des hommes dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants » (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien).

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4. “Marc Bloch. Une biographie intellectuelle” : le parcours passionnant d’un historien “objet d’un culte unanime”

Peter Schöttler, directeur de recherche honoraire au CNRS, retrace la vie d’une icône française, brillant intellectuel et résistant assassiné en 1944. Il apporte de nombreux éclairages sur le parcours de celui qui va entrer au Panthéon le 23 juin.

TELERAMA ( Par Gilles Heuré )

«Marc Bloch a-t-il existé ? », se demande Peter Schöttler à la fin de son livre. C’est qu’au-delà de l’icône aujourd’hui légitimement célébrée, l’auteur tenait, dans cette superbe « biographie intellectuelle » de l’historien assassiné en 1944, à retracer le parcours d’un professeur médiéviste internationalement réputé qui sacrifia sa vie par conviction en entrant dans la Résistance. « Sans doute, écrit-il, aucun historien du XXᵉ siècle ne fait-il l’objet d’un culte aussi unanime, tous camps intellectuels et politiques confondus. »

Peter Schöttler, directeur de recherche honoraire au CNRS qui a enseigné à Paris, Berlin, Princeton et Vienne, apporte de nombreux éclairages sur la vie de Marc …

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