
ARTICLE – « Lyhanna mérite mieux qu’une nouvelle loi votée dans l’urgence »
Par Vanina Méplain 24/06/2026 MARIANNE
Vanina Méplain, avocate spécialiste du droit des victimes, met en garde, dans une tribune, contre les réponses législatives impulsives après un drame. La professionnelle du droit appelle plutôt à renforcer les moyens humains de la justice, la formation des professionnels et la prévention des violences sexuelles.
La mort de Lyhanna a provoqué une onde de choc légitime. Comme beaucoup, j’ai d’abord ressenti de la sidération, puis de la colère. Et comme beaucoup d’avocats engagés aux côtés des victimes, j’ai vu se rejouer un scénario que je connais trop bien : l’émotion nationale, les déclarations solennelles, la recherche immédiate de coupables et, déjà, la question lancinante qui agite les commentateurs : que pèse le manque de moyens de la justice face à ce que d’aucuns appellent, un peu vite, la « fainéantise » des magistrats ?
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Je ne crois pas qu’il soit possible ni même utile de trancher cette équation avec précision. Selon moi, aucun de ces deux facteurs ne suffit, à lui seul, à expliquer un tel drame, et que les opposer revient à se tromper de débat. Ce qui m’inquiète bien davantage, c’est la tentation, déjà perceptible, de répondre à cette affaire par une nouvelle loi. Je ne pense pas que ce soit la bonne réponse. Notre arsenal juridique en matière de violences sexuelless’est considérablement renforcé depuis dix ans. Le problème n’est pas l’absence de texte. Le problème, c’est ce qui se passe ou ne se passe pas entre le dépôt d’une plainte et son traitement effectif.
AUGMENTER LES MOYENS HUMAINS
Légiférer encore serait céder à la facilité de l’effet d’annonce. Ce dont nous avons besoin, ce sont des moyens humains et une formation à la hauteur de l’enjeu. Des professionnels formés, d’abord. Formés à comprendre qu’il n’existe pas de « petite » atteinte sexuelle. Rappelons-nous que la première condamnation de Dominique Pelicot ne concernait pas les viols de Mazan, mais des faits qui, à l’époque, ont pu sembler mineurs : il avait été surpris en train de filmer sous les jupes de femmes dans un centre commercial. Cette affaire aurait dû alerter. Elle n’a, pendant des années, alerté personne. Combien de drames pourraient être évités si chaque signalement, chaque plainte, même pour des faits estimés comme « anodins », était traité avec le sérieux qu’il mérite ?
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Formés également à comprendre la temporalité des victimes. Une victime d’atteinte sexuelle peut avoir besoin de plusieurs années, parfois de plusieurs dizaines d’années, pour sortir de la sidération et trouver la force de porter plainte. Un système qui n’intègre pas cette réalité dans son fonctionnement continuera de laisser filer des dossiers, des alertes, des opportunités d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
De la prévention obligatoire, ensuite. Il est impératif de mettre en place des sessions de formation et de sensibilisation obligatoires dans les écoles et les lycées. On ne protège pas durablement les enfants et les adolescents en réagissant après le drame. On les protège en leur donnant, en amont, les mots et les repères pour reconnaître une situation dangereuse et la signaler.
UNE JUSTICE DÉBORDÉE DEPUIS #METOO
Il faut aussi avoir l’honnêteté de dire ce qui ne se dit pas assez : depuis #MeToo, notre justice n’a plus les moyens de faire face à la multiplication des plaintes et des révélations. L’évolution institutionnelle ne suit pas l’évolution de la société. La parole s’est libérée, les signalements ont explosé et les effectifs, les budgets, les outils n’ont pas suivi au même rythme. Aujourd’hui, le chemin procédural reste tellement semé d’embûches que seules 5 % des plaintes pour violences sexuelles aboutissent à une condamnation.
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Ce chiffre, à lui seul, devrait suffire à mettre tout le monde d’accord sur l’urgence d’agir sur les moyens, pas sur les textes. Mon inquiétude, aujourd’hui, n’est pas tant l’absence de réaction que sa fragilité. Nous connaissons par cœur ce scénario : l’indignation, les annonces, les promesses… Puis, en quelques mois, le retour au silence et à l’inaction, jusqu’au prochain drame. Cela fait maintenant près de dix ans que nous vivons ce cycle. Il est temps d’en sortir.
Mon souhait, c’est que l’affaire Lyhanna marque enfin le point de départ d’un cercle vertueux qui reposerait sur cinq piliers indissociables : la prévention, pour agir avant le drame ; la sanction, pour que la loi soit appliquée avec fermeté et cohérence ; le soin, pour accompagner les victimes sur le temps long qui est le leur ; et, plus largement, la lutte contre le patriarcat et la culture du viol, sans laquelle aucune réforme, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffira à changer durablement les choses. Lyhanna mérite mieux qu’une nouvelle loi votée dans l’urgence et oubliée six mois plus tard. Elle mérite que nous donnions enfin à la justice, et à celles et ceux qui la protègent, les moyens d’agir.