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DROIT D’ASILE – LA FRANCE DANS LE « EN MÊME TEMPS » : DIRE ET NE PAS FAIRE

Droit d’asile : le grand détournement

Par Rachel Binhas 22/07/2026 MARIANNE

Quand la Suède, l’Allemagne ou le Danemark durcissent leur politique de l’asile, la France se montre plus généreuse. Problème : l’État providence et l’intégration ont leurs limites. Et le Pacte européen sur la migration et l’asile est loin de tout régler.

Ils ont osé. « Scrap the asylum system – and build something better » (« Abandonner le système d’asile – et bâtir quelque chose de mieux »), titrait l’hebdomadaire britannique libéral The Economist en 2025. « Schaffen wir das noch mal ? » (« Peut-on encore y arriver ? ») s’interrogeait le magazine allemand de centre gauche Der Spiegel, en 2023, faisant référence à la phrase d’Angela Merkel « Nous y arriverons ! » à propos de l’accueil des réfugiés en 2015. Cette institution de la presse progressiste d’outre-Rhin mettait en avant l’idée d’un « meilleur contrôle de l’immigration » face aux flux : « Le nombre de demandes d’asile augmente et l’on débat à nouveau d’un plafond. »

À lire aussi : « Les gouvernements successifs n’ont cessé d’envelopper la réalité migratoire dans un coton de mythes rassurants »

L’actuel système de l’asile et les capacités d’accueil des États préoccupent désormais bien des dirigeants et des peuples. Mais, dans l’Union, un pays d’irréductibles, la France, résiste encore et toujours au débat. Pourtant, 64 % des Français interrogés (étude Elabe, 2023) estiment « qu’il faut revoir les règles du droit d’asile en France, quitte à ne plus respecter les règles européennes et internationales actuelles ». Car le système repose sur des règles juridiques nationales, internationales et européennes. Le préambule de la Constitution de 1946 réserve l’asile aux opposants politiques – les « combattants de la liberté » – fuyant les persécutions. C’est ce qu’on appelle l’asile constitutionnel.

…/…

ANALYSE

Depuis le 12 juin 2026, le Pacte européen sur la migration et l’asile est effectivement entré dans sa phase d’application en France,

ce qui change assez profondément le cadre juridique. 

1. Ce que dit essentiellement Marianne

Le titre — « Droit d’asile : le grand détournement » — suggère une thèse précise : le droit d’asile, conçu pour protéger des personnes persécutées, serait progressivement utilisé comme voie d’entrée et de maintien sur le territoire par des personnes dont la demande ne correspondrait pas à la vocation originelle de l’asile.

Marianne place cette évolution dans un contexte européen : Suède, Allemagne, Danemark et d’autres États ont durci leurs politiques, alors que la France serait confrontée à une situation différente. 

Il faut toutefois distinguer trois choses :

  1. le droit de demander l’asile ;
  2. l’obtention d’une protection internationale ;
  3. le maintien sur le territoire après un rejet.

C’est justement en mélangeant ces trois niveaux que le débat public devient souvent trompeur.


2. Le premier élément qui mérite d’être ajouté à l’article : les chiffres français

Et ici, il y a une donnée extrêmement importante.

En 2025, la France a enregistré 145 270 demandes d’asile à l’OFPRA, soit –5,5 % par rapport à 2024.

Mais simultanément, les décisions favorables ont fortement augmenté.

Ce sont les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur et de l’OFPRA. 

Et c’est un changement majeur.

En 2021, le taux synthétique de protection était de 39,2 %.

Il est passé à :

  • 41,4 % en 2022 ;
  • 44,7 % en 2023 ;
  • 49,4 % en 2024 ;
  • 52,1 % en 2025.

Autrement dit, la France n’est pas simplement confrontée à davantage de demandes : elle accorde proportionnellement davantage de protections.


3. Mais attention à un contresens possible

Dire :

« Plus d’une demande sur deux est acceptée »

est vrai statistiquement dans le calcul synthétique, mais peut être trompeur si on le comprend comme :

« 52 % des personnes qui arrivent en France obtiennent l’asile ».

Ce n’est pas ce que signifie le chiffre.

Le taux synthétique rapproche les décisions de protection de l’activité de l’OFPRA et de la CNDA, en tenant compte du décalage entre première instance et recours.

Et si l’on regarde la population des demandeurs hors mineurs accompagnés, le taux de protection est de 47,1 %

Il faut donc être très prudent avec les formulations politiques du type « un migrant sur deux obtient l’asile ».


4. Le phénomène le plus spectaculaire : les réexamens

C’est probablement l’un des éléments les plus importants pour approfondir l’article de Marianne.

En 2025 :

les premières demandes diminuent fortement, mais les réexamens explosent.

L’OFPRA indique :

  • premières demandes : –14,4 % ;
  • réexamens : +43 % ;
  • les réexamens représentent désormais 23,2 % de la demande totale, contre 15,3 % en 2024. 

Au niveau des GUDA, le ministère recense 35 960 réexamens, en hausse de 30 %. 

Pourquoi est-ce important ?

Parce qu’un réexamen n’est évidemment pas automatiquement un détournement.

Il peut correspondre à une personne qui :

  • apporte de nouveaux éléments ;
  • fait valoir une évolution de la situation dans son pays ;
  • connaît une nouvelle persécution ;
  • ou dispose d’éléments qui n’avaient pas été présentés auparavant.

Mais une forte croissance des réexamens pose nécessairement la question :

Le système est-il utilisé pour prolonger le séjour lorsque la première demande a échoué ?

C’est une question légitime d’efficacité administrative, mais les statistiques disponibles ne permettent pas de conclure que les réexamens seraient majoritairement frauduleux.


5. Un autre élément qui change beaucoup l’analyse : les nationalités

Le classement 2025 est lui aussi instructif.

Parmi les primo-demandeurs aux GUDA, on retrouve notamment :

  • Ukrainiens ;
  • Congolais ;
  • Afghans ;
  • Haïtiens ;
  • Guinéens ;
  • Turcs ;
  • Ivoiriens ;
  • ressortissants de RDC ;
  • Géorgiens ;
  • Nigérians ;
  • Sri-Lankais ;
  • Somaliens.

Et certaines nationalités obtiennent des taux de protection extrêmement élevés à l’OFPRA.

En 2025 :

  • Ukraine : 88,9 %
  • Haïti : 89,3 %
  • Afghanistan : 57,2 %

Ces trois nationalités représentent ensemble 51 % des protections accordées par l’OFPRA

Cela relativise considérablement l’idée d’un système simplement constitué de demandes opportunistes.

Une partie importante de la hausse des protections est liée à des situations géopolitiques réelles.


6. Mais il existe bien un problème structurel : l’écart entre asile et éloignement

C’est là que la thèse de Marianne devient beaucoup plus intéressante.

Une personne dont la demande est définitivement rejetée est censée quitter le territoire, sauf autre droit au séjour ou obstacle juridique à l’éloignement.

Or l’efficacité de l’éloignement est très faible.

Le problème est ancien : les OQTF sont difficiles à exécuter en raison notamment :

  • de l’absence de laissez-passer consulaire ;
  • du refus du pays d’origine de reprendre ses ressortissants ;
  • des recours ;
  • des situations familiales ;
  • de l’impossibilité juridique de renvoyer quelqu’un vers certains pays ;
  • de l’absence de coopération diplomatique ;
  • de la disparition des personnes dans la nature.

Le Monde estimait ainsi que seulement 6,4 % des OQTF aboutissaient à une expulsion en 2023. 

C’est ici que se trouve le véritable « détournement » potentiel.

Pas nécessairement :

« des gens mentent pour obtenir l’asile »

mais plutôt :

« une procédure dont l’issue est négative ne produit pas nécessairement un départ effectif ».

C’est très différent.


7. Le paradoxe français

On peut résumer le problème par cette chaîne :

Demande d’asile

Délai d’instruction

Recours éventuel

Protection accordée OU rejet définitif

Si rejet : obligation de départ

Mais éloignement effectivement réalisé dans une proportion limitée

C’est cette dernière rupture qui donne au système son caractère particulièrement complexe.


8. Et le nouveau Pacte européen change la donne

C’est probablement le complément le plus important à apporter aujourd’hui à l’article de Marianne.

Depuis le 12 juin 2026, le Pacte européen sur la migration et l’asile est entré en vigueur dans sa mise en œuvre française. Le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire d’application destinée notamment aux préfectures, à l’OFPRA, à l’OFII et aux juridictions. 

Le décret français du 6 juin 2026 adapte notamment le CESEDA aux nouveaux règlements européens. 

Cela signifie que l’article de Marianne intervient précisément au moment où le système européen est en train de changer.


9. Le nouveau système : accélérer le tri

Le Pacte repose notamment sur une logique de :

filtrage → procédure adaptée → décision → éventuel retour.

Avec notamment :

Pays d’origine sûrs

L’UE a instauré une approche commune permettant d’accélérer le traitement de certaines demandes.

La logique est :

pays considéré comme sûr ≠ demande automatiquement rejetée.

C’est essentiel.

Une personne provenant d’un pays sûr conserve le droit à un examen individuel.

Mais la procédure peut être accélérée.


10. Le cas particulier des pays de transit

Autre évolution fondamentale :

le système européen cherche davantage à déterminer quel État est responsable de l’examen de la demande.

C’est la logique qui remplace progressivement le vieux système Dublin.

Or l’expérience française montre les limites du mécanisme.

Entre 2015 et 2024, la France n’aurait réussi à effectuer qu’environ 10 % des transferts Dublin décidés. 

Cela signifie que même lorsqu’on identifie juridiquement un autre État européen comme responsable :

cela ne signifie pas que la personne y sera effectivement transférée.


11. C’est probablement le véritable problème systémique

Si l’on veut aller au-delà de la polémique de Marianne, je formulerais ainsi le problème :

Le système européen souffre de trois « entonnoirs ».

Premier entonnoir : l’entrée

L’Europe peine à empêcher toutes les entrées irrégulières.

Deuxième entonnoir : l’instruction

Les demandes doivent être examinées individuellement, avec des garanties juridictionnelles.

Troisième entonnoir : le retour

Même après une décision définitive de rejet, l’éloignement peut être extrêmement difficile.

C’est ce troisième entonnoir qui est le moins souvent traité.


12. Une précision importante contre la thèse du « détournement »

Il serait néanmoins excessif d’en conclure que le droit d’asile français serait devenu une simple filière d’immigration.

Les chiffres de 2025 montrent au contraire que la protection internationale est accordée à un nombre historiquement élevé de personnes, notamment parce que certaines crises internationales justifient objectivement une protection. 

L’OFPRA a d’ailleurs enregistré 95 200 entretiens en 2025 et rendu 156 509 décisions, niveau décisionnel record. 

On ne peut donc pas sérieusement parler d’un système dans lequel « tout le monde obtient l’asile ».


13. En revanche, trois vrais problèmes méritent une enquête approfondie

① L’utilisation des réexamens

+43 % en 2025.

C’est suffisamment spectaculaire pour justifier une étude précise :

  • combien sont recevables ?
  • combien aboutissent à une protection ?
  • combien servent effectivement à prolonger le séjour ?
  • quelles nationalités sont concernées ?
  • quels nouveaux éléments sont invoqués ?

② Le délai entre demande et décision

Même lorsque le système accélère, plusieurs mois peuvent s’écouler.

Pendant cette période :

  • hébergement ;
  • allocation ;
  • soins ;
  • scolarisation éventuelle des enfants ;
  • prise en charge administrative.

La question financière mérite donc d’être étudiée séparément.


③ Le devenir des déboutés

C’est probablement le cœur du problème politique.

Il faudrait croiser :

demandes d’asile → décisions négatives → OQTF → recours → éloignements réellement effectués.

C’est cette chaîne complète qui permettrait de mesurer le véritable « rendement » du système.


14. Mon jugement sur le titre de Marianne

« Grand détournement »

Comme formule journalistique : elle frappe juste sur une difficulté réelle.

Comme description juridique : elle est trop générale.

Comme diagnostic politique : elle met le doigt sur une vraie faiblesse du système.

Mais le problème n’est pas nécessairement que le droit d’asile serait massivement fraudé.

Le problème beaucoup plus documenté est :

la frontière entre protection internationale, migration irrégulière et maintien sur le territoire est devenue extrêmement poreuse dans ses conséquences pratiques.

Et surtout :

un rejet de la demande d’asile ne garantit pas le retour.

C’est cette dissociation entre décision juridique et résultat matériel qui est probablement le problème majeur.


15. Et il y a une donnée nouvelle à surveiller absolument en 2026

Le Pacte européen vient justement essayer de résoudre cette contradiction.

Il introduit une architecture plus rapide et plus européenne, avec notamment :

  • procédures aux frontières ;
  • filtrage ;
  • pays sûrs ;
  • nouvelle répartition des responsabilités ;
  • accélération de certaines procédures ;
  • mécanismes de solidarité ;
  • nouvelles règles de retour.

La France a officiellement commencé son application le 12 juin 2026

Nous sommes donc à un moment charnière : les chiffres 2025 décrivent essentiellement l’ancien système, tandis que les résultats 2026-2027 permettront de vérifier si le nouveau système résout réellement le problème dénoncé par Marianne.

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