
La jeunesse diplômée
reconnaît en Jean-Luc Mélenchon une gauche radicale et interventionniste, qui répond à nombre de leurs préoccupations.
« Une partie de la jeunesse, notamment la plus privilégiée, accepte le registre trash de Mélenchon »
ENTRETIEN. La sociologue et politiste Anne Muxel analyse les motivations du vote LFI, parmi les jeunes issus des classes aisées, urbains et diplômés.
LE POINT Kévin Badeau 26/07/2026
Il ne fait aucun doute que la jeunesse diplômée vivant en ville et issue d’un milieu favorisé votera pour Jean-Luc Mélenchon en 2027, candidat pour la quatrième fois à l’élection présidentielle. Dans notre récente enquête, nous mettons en évidence une corrélation entre déclassement et vote radical. Pour compléter le portrait du jeune électeur bourgeois pro-LFI, nous avons interrogé Anne Muxel, sociologue et politiste, directrice de recherche au Cevipof, le centre de recherche de Sciences Po. Elle décrypte les ressorts idéologiques, générationnels et parfois identitaires de ce vote, entre séduction pour le discours de leader, frustration face à un système économique verrouillé, et écarts subtils avec l’héritage politique familial.
Le Point : Qu’est-ce qui motive une partie de la jeunesse diplômée et favorisée à voter pour Jean-Luc Mélenchon ?
Anne Muxel : Cette jeunesse, que je connais bien pour avoir publié en 2022 une enquête sur les attitudes sociopolitiques des étudiants de Sciences Po (avec Martial Foucault), reconnaît en Jean-Luc Mélenchon une gauche radicale et interventionniste, qui répond à nombre de leurs préoccupations, notamment environnementales. Sur cette question, Mélenchon a toujours été force de proposition : lui et son parti ont su construire une offre politique séduisante pour la jeunesse étudiante favorisée. C’est déjà un premier atout.
Par ailleurs, les questions humanitaires et les inégalités sociales ont toujours constitué une préoccupation majeure pour ces jeunes. Les étudiants de Sciences Po que j’ai en tête sont, par exemple, majoritairement à gauche, mais c’est une gauche qui, pour eux, doit aujourd’hui être beaucoup plus interventionniste que la gauche socialiste dans le champ social et politique, et beaucoup plus protestataire aussi. Cette culture protestataire a gagné du terrain chez les étudiants par rapport au passé, et Jean-Luc Mélenchon sait l’incarner.
Enfin, il y a un troisième élément, sans doute le plus déterminant : la capacité à articuler des combats que d’autres forces politiques mènent séparément. Les écologistes travaillent les questions environnementales, d’autres partis de gauche portent les questions d’inégalités ou les enjeux humanitaires. LFI rassemble le tout.
Et sur la forme, qu’est-ce qui leur plaît ?
Mélenchon incarne aussi un personnage, une personnalité au charisme certain, avec une vraie puissance de discours et une force de conviction qui font sa marque. Il ne se revendique pas lui-même « populiste », mais les ressorts de son leadership le sont clairement : il se pose en chef, en capitaine de navigation, et sa maîtrise du verbe impressionne. Il a surtout su s’adresser très habilement aux jeunes, en étant présent très tôt sur les réseaux sociaux, sur YouTube, faisant un usage à la fois sophistiqué et performant des nouvelles technologies, pour les atteindre là où ils se trouvent.
Ce succès s’explique-t-il aussi car nous serions entrés dans l’ère du « grand ressentiment » des diplômés ? Peter Turchin avance que la surproduction d’élites alimente frustrations et radicalités.
Je suis tout à fait d’accord avec cette grille d’interprétation. Les jeunes issus de milieux favorisés – mais aussi les autres, et de façon encore plus marquée – ne trouvent plus facilement le tremplin vers des postes correspondant à leur niveau de qualification. Le marché du travail est aujourd’hui très concurrentiel, avec de fortes restrictions sur les débouchés, notamment dans le champ scientifique et académique : intégrer l’université ou le monde de la recherche est devenu beaucoup plus difficile, dans un contexte de concurrence internationale accrue. D’où un sentiment de frustration important, qui peut les pousser dans les bras de La France Insoumise. Enfin, à ces difficultés d’insertion s’ajoute désormais un paramètre éthique.
C’est-à-dire ?
Cette frustration face à un système qui ne tient pas ses promesses nourrit aussi, chez une partie de cette jeunesse étudiante, un rejet plus large des règles du jeu économique classique. Ne pouvant plus attendre du marché du travail qu’il récompense automatiquement leur mérite ou leur qualification, beaucoup reportent leurs attentes sur un autre terrain : celui des convictions.
Leurs aspirations professionnelles doivent désormais correspondre à leurs valeurs – écologie, conditions de travail, inégalités sociales, inégalités entre hommes et femmes. Certains refusent ainsi des emplois, y compris au sommet de la hiérarchie et correspondant à leur niveau de formation, au prétexte que ces opportunités ne respectent pas leurs exigences éthiques.
Ce refus n’est pas seulement une posture morale : c’est aussi une manière de reprendre la main sur un système qui les a déçus, en imposant ses propres critères plutôt que d’en accepter les règles. Et c’est précisément ce discours de rupture avec l’ordre économique établi que porte Jean-Luc Mélenchon.
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Dans les témoignages récoltés par Le Point, de jeunes bourgeois pro-LFI affichent leur divergence avec leurs parents libéraux, conservateurs ou sociaux-démocrates. Voter contre son milieu social ou ses parents relève-t-il d’un acte de rébellion juvénile, ou cela trouve-t-il une explication sociologique quasi scientifique ?
En réalité, même s’ils ne votent pas comme leurs parents, ces jeunes restent dans le camp de la gauche. Tous les travaux que j’ai pu mener sur la socialisation politique montrent que la transmission familiale continue d’opérer en matière d’orientation idéologique. Issus d’une gauche plus modérée, ces jeunes n’ont donc pas changé de camp : ils se sont simplement déplacés vers une gauche plus radicale, à la gauche de la gauche de leurs parents.
Et c’est souvent un juste retour des choses : ces mêmes parents, dans leur jeunesse, avaient parfois des engagements d’extrême gauche avant de se ranger, avec le temps, dans une gauche sociale-démocrate. Il n’y a donc pas de rupture franche, mais plutôt la répercussion, au sein même des familles, des tensions et des rapports de force que l’on observe aujourd’hui à l’intérieur du camp de la gauche.
Les cas de rupture véritable – un basculement complet de la gauche vers la droite ou inversement entre parents et enfants – restent minoritaires : de l’ordre de 10 à 15 %, alors qu’on les croit souvent plus fréquents. Les cas de transfuges retiennent l’attention précisément parce qu’ils sont exceptionnels.
Le vote LFI est-il l’indispensable du « starter pack » d’un jeune bourgeois diplômé vivant en ville ?
Oui, c’est documenté par la sociologie électorale : ce sont des urbains, des grandes villes, des grandes métropoles, plutôt engagés dans des études longues. Les jeunes qui ont arrêté précocement leur formation, déjà en cycle professionnel ou en emploi, ne votent pas La France insoumise – a fortiori s’ils vivent en zone rurale ou périurbaine.
Pour toute une partie de ces jeunes, la question du colonialisme et de la dette morale envers des populations longtemps opprimées et exploitées constitue une grille de lecture du monde.
J’ajouterais toutefois que LFI et Mélenchon cherchent aussi à conquérir les catégories populaires, notamment dans les banlieues. Ils tentent d’y attirer une jeunesse souvent issue de l’immigration, notamment par leurs prises de position sur le conflit israélo-palestinien, qui trouvent un écho particulier auprès de ces populations. S’il réussit ce pari, Mélenchon parviendrait à agréger deux jeunesses pourtant très différentes : celle des centres-villes, qui lui est déjà acquise, et celle des banlieues, qu’il cherche encore à capter.
Dans les meetings de La France Insoumise, on observe souvent une jeunesse blanche, alors même que le mouvement met en avant la « nouvelle France », notamment les populations dites « racisées ». Ces jeunes ont-ils le sentiment d’une forme de dette morale ou politique post-coloniale ?
Pour toute une partie de ces jeunes, la question du colonialisme et de la dette morale envers des populations longtemps opprimées et exploitées constitue une grille de lecture du monde. Cette analyse les conduit naturellement vers des forces politiques porteuses d’un discours de repentance, appelant le monde occidental – et la France en particulier – à reconnaître ses responsabilités passées. Ces jeunes de milieux bourgeois et privilégiés sont précisément les plus réceptifs à ce type de discours.
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La jeunesse insoumise est sensible aux discriminations et au racisme. Elle n’a pas semblé être gênée quand Jean-Luc Mélenchon a qualifié ses adversaires réactionnaires de « tout blanc, tout moche » lors d’une prise de parole le 25 mars 2026.
C’est clair que ce n’est pas terrible comme sortie, mais c’est justement la force des leaders populistes : ils s’autorisent à dire des choses absolument inqualifiables, en laissant entendre que c’est du second degré, de la provocation. Jean-Luc Mélenchon maîtrise très bien ce jeu décalé. Il dit des choses choquantes, mais laisse toujours planer le doute sur le premier degré : pour affirmer quelque chose d’aussi énorme, il sait pertinemment qu’il provoque. Une partie de la jeunesse, notamment la plus privilégiée, accepte ce registre trash et décalé, consciente que ce n’est ni totalement admissible ni totalement assumé par celui qui le dit.
Une autre partie de la jeunesse, en revanche, peut prendre ces propos au premier degré. Là, il joue sur le ressentiment, voire sur un racisme anti-blanc. Sa force réside précisément dans cette capacité à réunir des publics très différents autour d’une même phrase grossière et choquante.
« Révolutionnaire à 20 ans, conservateur à 60 », dit l’adage. Ces jeunes pro-LFI finiront-ils par voter à droite ?
Sûrement, pour une partie d’entre eux. La jeunesse est un temps de la vie où l’on adopte des positions plus radicales, porté par une énergie vitale et une volonté de transformer la société – dans un sens ou dans l’autre. N’oublions pas qu’une partie de la jeunesse est aussi attirée par la radicalité de l’extrême droite : si la jeunesse étudiante vote en premier lieu France Insoumise, une autre partie vote de façon privilégiée pour Marine Le Pen ou Jordan Bardella.
Ces jeunes cherchent dans ces leaders populistes un vecteur d’expression pour les forces radicales qui les animent. Les grandes révolutions ont toujours été menées par des jeunes, et les mobilisations actuelles partent bien souvent de la jeunesse universitaire. Il y a dans ce temps de la vie une disponibilité particulière pour l’action radicale et l’envie de changer la société : on croit à des idéaux et on se donne les moyens de s’engager, de lutter pour eux, avec une liberté que l’on n’a plus par la suite.
L’adage porte donc une part de vérité. Mais il ne s’agit pas tant de devenir conservateur que de s’insérer progressivement dans la société : les travaux de sciences politiques l’ont montré, à mesure qu’on s’installe – un métier, un logement, une famille, des enfants –, l’attention se porte davantage sur les questions matérielles, et l’on devient mécaniquement moins radical, sans avoir nécessairement obtenu les changements pour lesquels on s’était battu jeune.