Aller au contenu principal

Cynisme et populisme

Revue Des Deux Mondes

Nationalismes, populismes, cynisme

En juillet 2019, Eryck de Rubercy a rencontré, pour la Revue des deux mondes, Peter Sloterdijk à Berlin. Nous reprenons l’essentiel de ce cet échange avec le philosophe qui porte un regard acéré sur les nationalismes, dont le cynisme, à la lumière des populismes qui fleurissent un peu partout en Europe, est le foyer dominant.

Le lien entre le cynisme et le populisme est interrogé. Ce lien consiste, pour le philosophe, dans un « geste de désinhibition qui, assez souvent, accompagne des propos de tendance populiste ». Il parle d’ »entropie morale ».

Car la morale connait une tendance vers l’indifférence complète. « Mais ce qui est drôle dans le phénomène du populisme, c’est que cette indifférence et ce nihilisme latent vont de pair avec l’attitude d’une exigence très poussée ».

« La politique ne peut pas et ne doit pas être le domaine des experts et des spécialistes »

« Il existe toujours pour un intellectuel la tentation de vouloir transformer la société tout entière en un séminaire de sociologie et l’on éprouve un malaise permanent face à l’état d’éducation politique et même d’éducation tout court chez ceux qui exercent leur droit de vote ».

Le philosophe rappelle que depuis Aristote, on sait que « la politique ne peut pas et ne doit pas être le domaine des experts et des spécialistes et que les opinions politiques d’Albert Einstein ne sont pas nécessairement plus pertinentes que celles d’une femme de ménage ».

T.L.

ENTRETIEN

Peter Sloterdijk : « Le cynisme est la fuite en avant de la mauvaise conscience »

Revue des Deux Mondes – Depuis la parution en 1983 de votre premier livre, Critique de la raison cynique, le concept de cynisme revient presque tout le temps dans votre œuvre. Est-ce parce que le cynisme vit à vos yeux une sorte d’actualité permanente ?

Peter Sloterdijk – Oui, le cynisme, c’est pour ainsi dire l’ombre qui accompagne inévitablement une civilisation fondée sur des valeurs universalistes. L’idéologie occidentale de l’universalisme est condamnée à produire ses propres contradictions, dont une partie se manifeste dans le phénomène du cynisme comme acte de parole aussi bien que mode de pensée. C’est la fuite en avant de la mauvaise conscience.

« La morale connaît une sorte d’entropie, à savoir une tendance vers l’indifférence complète. »

Revue des Deux Mondes – Mais quel lien établissez-vous entre le cynisme et le populisme, si l’on considère le populisme comme le stade actuel du malaise dans la civilisation ?

Peter Sloterdijk – S’il y a un lien, il consiste dans un geste de désinhibition qui, assez souvent, accompagne des propos de tendance populiste. C’est une tendance pour ainsi dire d’entropie morale. Car la morale, elle aussi, connaît une sorte d’entropie, à savoir une tendance vers l’indifférence complète. Mais ce qui est drôle dans le phénomène du populisme, c’est que cette indifférence et ce nihilisme latent vont de pair avec l’attitude d’une exigence très poussée. Ainsi en demande-t-on toujours plus, tout en sachant que la seule fonction des postulats est de créer un sentiment de gêne chez les autres. On projette sa propre insatisfaction.

Revue des Deux Mondes – En affirmant que le populisme est aussi la forme agressive de la simplification, voulez-vous dire que notre époque manque décidément de politiciens sérieux qui soient à la hauteur des problèmes ?

Peter Sloterdijk – Il existe toujours pour un intellectuel la tentation de vouloir transformer la société tout entière en un séminaire de sociologie et l’on éprouve un malaise permanent face à l’état d’éducation politique et même d’éducation tout court chez ceux qui exercent leur droit de vote. Sous sa forme passive comme sous sa forme active, le droit de vote inclut la licence de se comporter de manière rétive et de jouer avec le feu. Ainsi y a-t-il toujours chez les simples un malaise dans la civilisation qui est d’autant plus prononcé chez ceux qui savent quelque chose. Par ailleurs, depuis Aristote, on sait que la politique ne peut pas et ne doit pas être le domaine des experts et des spécialistes et que les opinions politiques d’Albert Einstein ne sont pas nécessairement plus pertinentes que celles d’une femme de ménage. Et puis, une fois qu’on a compris le populisme comme une forme agressive de la simplification, on sait aussi pourquoi ses adeptes acceptent par avance son absence de résultats.

Revue des Deux Mondes – Pourquoi croyez-vous que l’Union européenne soit finalement la première entité à se montrer résistante au populisme ?

Peter Sloterdijk – Le « populisme » fait tache d’huile à l’Ouest mais cela varie selon les nations. Il y en a plusieurs en Europe, comme la Suède ou la Suisse, par exemple, qui s’en sortent relativement bien. En Suisse, le populisme, sous sa forme la plus primitive, n’existe pratiquement pas. Certes, il y a ce parti de M. Blocher, peu sympathique mais qu’on peut finalement classer quelque part sur la gamme des phénomènes normaux. L’Allemagne fait figure de nouvelle venue au niveau des mouvements populistes. On l’a d’abord très peu remarqué parce que les populistes représentaient au départ les frustrés de Mme Merkel et les déçus de la social-démocratie qui se sont regroupés autour d’une proposition anti-européenne et surtout anti-euro.

« L’Europe demeure jusqu’à nouvel ordre la seule et unique structure politique à atteindre une taille suffisante sans pratiquer les mauvaises manières de l’impérialisme. »

En effet, la monnaie commune a curieusement provoqué une réaction populiste. Je dis « curieusement » parce que les questions de monnaie sont normalement trop compliquées pour que les jugements populaires puissent atteindre cette matière délicate. Mais c’est bien ainsi que cela s’est passé : les fondateurs du parti Alternative für Deutschland – qui, entre-temps, en sont tous partis – avaient publié un programme anti-européen, ou pour une « Europe différente », comme on dit (une façon d’affirmer qu’on serait très européen si l’Europe était tout à fait différente de ce qu’elle est). Ce sont des arguments que l’on a aussi entendus à propos de l’ancien franc et qui venaient du Front national, devenu depuis le Rassemblement national – à croire qu’on aime bien se rassembler, en France. Quoi qu’il en soit, l’Europe demeure jusqu’à nouvel ordre la seule et unique structure politique à atteindre une taille suffisante sans pratiquer les mauvaises manières de l’impérialisme.

Revue des Deux Mondes – Comment se fait-il alors que les deux pro-jets – l’un européen, l’autre américain – dans lesquels se sont matérialisés tant d’expériences démocratiques et de motifs culturels de valeur soient, selon vous, en désagrégation pour le premier et à la limite de la dépression pour le second ? N’y a-t-il là pas un paradoxe ?

Peter Sloterdijk – Cela semble un paradoxe uniquement si l’on croit vraiment et naïvement à la terminologie politique actuelle fondée sur le concept d’État, le concept de République et le concept de démocratie. Trois termes qui sont trompeurs parce que l’État fait tout sauf se tenir debout dans un état statique. État statique qui est dérivé de status, ce qui veut dire « état permanent » ou « stabilité ». Or la nature même des États modernes, c’est la mobilisation permanente et non l’État étatique. La res publica est aussi un concept trompeur en ce sens qu’il y a trop de choses politiquement décisives qui ne passent pas par l’espace public. On pourrait presque dire que la plupart des décisions qui touchent la vie des majorités sont prises derrière des portes fermées. C’est une réalité théâtrale sous un aspect caché, secret, clandestin ou privé. Enfin, le concept de démocratie évoque des fantasmes qui ne sont pas du tout pertinents face à la réalité de la démocratie. […]

4 réponses »

  1. Les Populistes, les nationalistes…, ne sont pas les seules à perdre cette sensibilité de non reproduction d’un passé peu glorieux. Les listes d’appartenances et de codes de reconnaissances par ses pairs sont longues. Certaines personnes sont dans une démarche de solution réelle. Notre esprit critique, de la réflexion ne se questionnant pas de manière constructive, difficile d’y voir des projets de société relevant de l’intérêt collectif.
    Camper, enfermés dans nos couloirs, les perspectives des visions à longs termes sont quasiment incertaines parce que parasitées en permanence par l’autre, guide de mes opinions, de mes choix, de mes décisions.
    L’empathie devenant une forme de compassion exagérée, il est presque improbable de laisser place à la réflexion qui a besoin de temps.
    Les réponses émotionnelles malgré faiblesses et inefficacités continuent à chercher recours auprès de la pression sociétale nommée : « confort personnel ».
    Sommes nous dans une démarche de changement ? Ou allons-nous nous retrouvez une fois de plus dans nos travers ? REBIS à chaque fois, ça fini par laisser des traces.
    Et à chaque catastrophe nous voyons naître un balancier de lots de résolutions « pitch ».
    Serons nous en adéquation cette fois avec le faire peuple? Dans ce monde qui se construit dans le regard et la peur de l’autre ou les intérêts d’une personne sont différents à ceux des autres. COMMENT peut-on s’imaginer faire une société quand les figurants sont de plus en plus fidèles à l’ambiguïté.
    Ne sommes nous pas dans une crise de la perte de la pensée, des faits et du réel?
    Période anxiogène très étrange ou la forme a pris plus de place que le fond….

    J'aime

  2. Article complémentaire suggéré

    Peter Sloterdijk, un philosophe pro-européen contre les « obscurantistes »

    Par Aliocha Wald-Lasowski,publié le 28/03/2019 L’Express

    « Face aux manipulateurs anti-démocratiques, se tiennent « les amis de la vérité », selon l’expression de Sloterdijk. Devenus minoritaires, ils sont seuls capables de donner un nouveau souffle à la démocratie.

    Le penseur allemand Peter Sloterdijk dans son nouveau livre prend à bras-le-corps l’actualité européenne, à quelques semaines des élections.

    En Allemagne, deux penseurs dominent aujourd’hui la scène intellectuelle, Jürgen Habermaset Peter Sloterdijk. Le premier s’inscrit dans le sillage de Kant, alors que le second est plutôt adepte de Nietzsche. Comme Nietzsche dans ses traités, Sloterdijk, qui dirige l’École des Beaux-Arts de Karlsruhe et anime des émissions sur la télévision allemande, décrypte les idéologies dominantes, et en dégage l’archéologie souterraine.  

    Ainsi, son nouvel essai Réflexes primitifs. Considérations psycho-politiques sur les inquiétudes européennes alerte les citoyens européens. Car le danger qui menace en profondeur notre équilibre social et politique, malgré l’avancée culturelle et démocratique du Vieux-continent, est là – imminent et peut-être encore esquivable. Pour peu que nous le voulions. Selon le philosophe, le trait mental et psychologique qui caractérise notre période actuelle, c’est l’imposture, qui est devenue l’esprit du monde. 

    Imposture? Entre 1990 et aujourd’hui, un tournant régressif se développe, jusqu’à la fabrication simpliste et « psychopolitique » de la colère sociale, cette fameuse « banque de la colère » manipulée et récupérée par les extrêmes populistes. La désillusion de la population laborieuse, qui travaille dur et se retrouve les mains vides, se transforme dans tout le continent en rage contre le « système » dans son ensemble. A cette tension s’ajoutent quatre facteurs, explique Sloterdijk, qui analyse la crise de l’hémisphère occidental : révolution des réseaux de communication par Internet, lutte contre le terrorisme, langage néomoraliste du politiquement correct et déchaînement du flot des réfugiés. « Ces quatre évolutions vont de pair avec les mutations profondes dans les relations entre domination et mensonge », précise Peter Sloterdijk. 

    Pression migratoire et crise identitaire

    L’obscurantisme cynique règne dans tous les domaines. Sur la toile numérique, le factuel éclipse le vrai par un tourbillon de fake, de faussetés grossières. Le terrorisme orchestre le mensonge en technique de communication pour déstabiliser l’échiquier géopolitique. De leur côté, brandissant l’étendard du politiquement correct, les minorités réactives imposent une censure permanente et exercent, selon Sloterdijk, une police inquisitoriale du langage. Enfin, l’universalisme européen est aussi mis à mal par les turbulences juridiques et politiques, devant la pression migratoire, entre crise des appartenances identitaires et querelle sur l’ajustement des frontières. Entre promesse et désillusion, l’inflation idéologique condamne le réalisme démocratique à la faiblesse. Seul le réalisme politique peut construire et bâtir la réalité de l’Europe. 

    Ce qui exaspère fondamentalement Sloterdijk, c’est aussi la sournoise et cruelle dénonciation des élites européennes, cible facile : « L’État actuel et son débat public font l’effet d’une réunion entre ceux qui gagnent le mieux leur vie, ceux qui ont des formations élevées et les sensibles éduqués. Qui s’en sent exclu n’a pas besoin d’explications au fait qu’il ne considère pas « leur » système comme le sien. » 

    De la rencontre entre cynisme anti-élite et mensonge grossier, naît le populisme, « stade actuel du malaise dans la civilisation », précise l’auteur. Ce populisme donne naissance aux désinhibitions qui rappellent les pires années de l’Europe au siècle passé. Face aux manipulateurs anti-démocratiques, se tiennent « les amis de la vérité », selon l’expression de Sloterdijk. Devenus minoritaires, ils sont seuls capables de donner un nouveau souffle à la démocratie. 

    L’intelligence contre les passions

    C’est à eux que Sloterdijk s’adresse, Européens convaincus et défenseurs du réalisme européen. Ca veut dire quoi, le réalisme européen? Quels conseils le philosophe peut-il leur donner, en ces temps de tempête ? Face à la haine frénétique et à la désinhibition des « réflexes primitifs », Sloterdijk rappelle le mot de Paul Valéry : « Le bon esprit est sec. » Nietzsche dit que celui qui veut bien penser doit pouvoir avoir froid, et Spinoza nous prévient : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre. » 

    Dans la confusion collective, avec ses moments de surchauffe et ses outrances, rien n’est plus conseillé et salutaire, que la volonté de revenir à l' »intellegere », au souci du détail et de la précision. Dans un monde incertain, soumis aux constructions artificielles permanentes, « la première victime de la polémique montante est la nuance », dit Sloterdijk. Destruction et assassinat des nuances, sous l’assaut des clashs et des polémiques. De Berlusconi à Donald Trump, l’intrusion du névrotique dans l’espace politique européen fait des ravages dans le comportement électoral populiste, qui renvoie au visage du pouvoir son incompétence débridée. 

    Devant les formes les plus agressives de la simplification national-populiste, le philosophe allemand conclut au retour vers le réel, par un souci de réalité. « Avec ceux qui veulent définitivement sortir de la réalité, les négociations n’ont aucun sens. » L’Europe n’a pas besoin d’être refondée, affirme-t-il, parce que, dès le premier instant, l’Europe est une construction née de l’esprit de coopération entre élites politiques lucides. La force de l’Europe tient au fait qu’elle forme un système de coopération, qui ne tient pas compte des turbulences et des humeurs du jour. 

    Telle est la sérénité politique pour une population européenne de plus de cinq cents millions de personnes : « La force de l’Europe repose sur l’indépendance de ses institutions à l’égard de l’humeur. » L’Europe résistera, et il y aura d’autres épreuves qui suivront, nous annonce le philosophe. Mais, aux penchants morbides d’auto-destruction, nous les Européens convaincus, nous répondons par la responsabilité lucide. Car, pour l’Europe, le principe taoïste s’applique : le chemin est le but. C’était aussi l’idée des réformateurs de la social-démocratie, au début du vingtième siècle… 

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :