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Bernard Stiegler: un philosophe qui alertait sur notre démocratie

Bernard Stiegler: « Dans l'Anthropocène, la vie de l'esprit doit ...

BILLET d’Armand FLAX

« On ne peut pas parler sérieusement de la démocratie si l’on n’est pas capable d’envisager que d’autres modèles politiques que ceux de la démocratie sont possibles »

Citation de Bernard Stiegler philosophe, directeur de l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI) du Centre Pompidou vient de décéder.

De nombreux apports à la réflexion sur la démocratie

C’est en prison que Bernard Stiegler est devenu philosophe. Il y a passé 5 ans pour avoir braqué des banques. Il avait 26 ans… Il a publié une trentaine de livres, parmi lesquels :

« De la misère symbolique »,

« La télécratie contre la démocratie »,

« Réenchanter le monde » ou

« Confiance, croyance, crédit dans les mondes industriels ».

La télécratie contre la démocratie,

résumé:

La télécratie qui règne désormais en France comme dans la plupart des pays industriels ruine la démocratie : elle remplace l’opinion publique par les audiences, court-circuite les appareils politiques et détruit la citoyenneté. La télévision et l’appareil technologique qui la prolonge à travers les réseaux numériques de télécommunication sont en cela devenus le premier enjeu politique.

À travers ce que l’on appelle les industries de programmes, c’est la relation politique elle-même qui est devenue un nouveau marché, et ce marketing confine aujourd’hui à la misère politique : au cours de la dernière décennie, l’appareil télécratique a développé un populisme industriel qui engendre à droite comme à gauche une politique pulsionnelle, et qui semble conduire inéluctablement au pire. Ce devenir infernal n’est pourtant pas une fatalité.

La philosophie se constitua à son origine même contre la sophistique : celle-ci, par une appropriation abusive de l’écriture, développait une gangrène qui menaçait de guerre civile la cité athénienne. De cette lutte contre les tendances démagogiques de la démocratie grecque résultèrent les formes de savoirs qui caractérisent l’Occident.

Prônant un nouveau modèle de civilisation industrielle, cet ouvrage affirme qu’un sursaut démocratique contre les abus de la télécratie est possible, et appelle l’opinion publique française et européenne à se mobiliser contre la dictature des audiences.

Un Internet neutre, ouvert à tous

Ce philosophe de 68 ans travaillait sur les mutations sociales portées par le développement technologique, notamment à travers l’étude des réseaux sociaux et des médias. Il était aussi le défenseur d’un Internet neutre, ouvert à tous.

Selon Bernard Stiegler, il est indispensable de faire entrer le numérique à l’école comme à l’université, il plaidait pour une « reconceptualisation » des savoirs et préconisait la mise en place d’une grande politique de recherche nationale et européenne pour « analyser les fondements organologiques des savoirs anciens et contemporains ».

« Si l’on suit le raisonnement sur le remplacement de l’écriture manuelle par le clavier, qui s’appuie sur le fait que ‘‘plus personne n’écrit à la main’’, on cessera d’apprendre à calculer parce qu’il y a des machines pour le faire à notre place, et finalement, on cessera d’apprendre à lire et à écrire parce qu’il existe désormais des logiciels de transcription automatique ou de synthèse de la parole »

Nous vous proposons l’article du Monde publié avant-hier

qui rappelle que lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en janvier, il avait cosigné avec un collectif de personnalités une tribune dans laquelle il s’inquiétait que la Ve République évolue vers un régime de moins en moins démocratique:

 « Ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang. Il a les accents goguenards de discours prononcés par des gouvernants isolés comme jamais par le pouvoir. Il a l’éclat scandaleux d’inégalités sociales de plus en plus criantes », écrivaient alors les intellectuels signataires de cette tribune.

Armand FLAX

ARTICLE

Le philosophe Bernard Stiegler est mort à l’âge de 68 ans

Le Monde, publié 07 08 20

Condamné en 1978 pour plusieurs braquages de banques, il avait étudié la philosophie en prison. Penseur engagé à gauche, il prenait position contre les dérives libérales de la société

Le philosophe Bernard Stiegler est mort à l’âge de 68 ans, a annoncé jeudi 6 août le Collège international de philosophie. « Une voix singulière et forte, un penseur de la technique et du contemporain hors du commun, qui a cherché à inventer une nouvelle langue et de nouvelles subversions », salue l’institution dans un message publié sur Facebook.

Penseur engagé à gauche, qui prenait position contre les dérives libérales de la société, Bernard Stiegler a axé sa réflexion sur les enjeux des mutations – sociales, politiques, économiques, psychologiques – portées par le développement technologique. Il avait notamment analysé les risques que faisaient peser ces changements sur l’emploi traditionnel, prédisant sa disparition.about:blank

Né le 1er avril 1952 à Villebon-sur-Yvette (Essonne) d’une mère employée de banque et d’un père ingénieur à la télévision française, Bernard Stiegler a comme vécu plusieurs vies. En 1968, il arrête ses cours de seconde au lycée pour rejoindre les barricades de la rue Gay-Lussac. Il adhère rapidement au Parti communiste, qu’il quittera en 1976, rejetant « le stalinisme imposé par Georges Marchais ».Lire son portrait : Bernard Stiegler, un philosophe interactif

Après 1968, il fait tous les métiers : manœuvre, employé de bureau, commis de courses dans un cabinet d’architecte… Ouvrier agricole, il gère une exploitation dans le Lot-et-Garonne pendant deux ans jusqu’à la grande sécheresse de 1976.

Bernard Stiegler ouvre ensuite un bistrot musical à Toulouse, où il invite des musiciens de jazz. Son café-restaurant séduit Gérard Granel, professeur de philosophie à l’université de Toulouse, passionné de jazz. Les deux hommes deviendront amis. Mais les finances du bistrot sont très tendues et il décide un jour de braquer une banque « pour combler [son] découvert ». « J’y ai pris goût et j’ai braqué trois autres agences », racontait-il dans un portrait que lui avait consacré Le Monde en 2006.

Il sera finalement arrêté par la police lors de son quatrième braquage puis condamné à cinq ans de prison. De 1978 à 1983, il profite de son incarcération pour s’inscrire à l’université de Toulouse et y suit des études de philosophie par correspondance.

« La possibilité et la nécessité de changer nos vies »

A sa sortie de prison, en 1983, il rencontre le philosophe français Jacques Derrida, qui s’apprête à diriger le nouveau Collège international de philosophie créé par Jean-Pierre Chevènement. Bernard Stiegler y tient un séminaire bimensuel sur la technique dès 1984. Un séminaire qui lui permettra de se faire remarquer et d’être ainsi embauché comme chercheur au ministère de la recherche. Toujours appuyé par Jacques Derrida, il avait soutenu sa thèse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) en 1993. En 1988, l’Université de technologie de Compiègne (UTC) lui propose un poste de professeur, qu’il accepte.Lire sa tribune : « “L’économie contributive” distingue fondamentalement travail et emploi, mais sans les opposer »

De 1996 à 1999, il devient directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), avant de prendre la direction de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) en 2002. Il y reste jusqu’en 2006, quand il est nommé directeur du Développement culturel du Centre Pompidou. C’est au sein de cette institution qu’il fonde la même année l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), chargé d’« anticiper, accompagner, et analyser les mutations des activités culturelles, scientifiques et économiques induites par les technologies numériques, et [de] développer de nouveaux dispositifs critiques contributifs ».about:blank

Parmi ses nombreux essais, Bernard Stiegler avait publié en janvier Qu’appelle-t-on panser ? La Leçon de Greta Thunberg, dans lequel il s’interrogeait sur l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre aux demandes écologiques, et estimait que les sciences devaient être autonomes par rapport au capitalisme. Il était aussi l’auteur de L’emploi est mort. Vive le travail !Etats de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de L’école, le numérique et la société qui vient.

Dans un texte publié en avril dans Le Monde sur son expérience du confinement (en prison et durant la crise du Covid-19), Bernard Stiegler écrivait :

« Le confinement en cours devrait être l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies. Cela devrait passer par ce que j’avais appelé, dans Mécréance et discrédit (Galilée, 2004), un otium du peuple. Ce devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. »

Lors de la mobilisation contre la réforme des retraites en janvier, il avait cosigné avec un collectif de personnalités une tribune dans laquelle il s’inquiétait que la Ve République évolue vers un régime de moins en moins démocratique. « Ce nouveau régime nous semble plus qu’inquiétant. Il a le goût lacrymogène du poivre et du sang. Il a les accents goguenards de discours prononcés par des gouvernants isolés comme jamais par le pouvoir. Il a l’éclat scandaleux d’inégalités sociales de plus en plus criantes », écrivaient alors les intellectuels signataires de cette tribune.

Il devait participer à la fin d’août, à Arles, à un nouveau festival sur la relation de l’homme à la nature, Agir pour le vivant. Sa fille, Barbara Stiegler, est une philosophe reconnue, enseignant la philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne.

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