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Vivre en poíēsis, avec René CHAR: «Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue»

René Char dans le maquis. Céreste, 1943. © Roger – Viollet

PRÉSENTATION

Création de la rubrique POÉSIE« Vivre en poíēsis » dans Metahodos

Nous avions créé la rubrique POÉSIE dans notre Site, et vous avez été très nombreux à saluer et encourager une telle initiative.

ποιεῖν (poiein), poésie en grec : faire, produire, transformer de la matière en avenir

La poïétique (du grec  ποίησις / poíēsis, « œuvre, création, fabrication ») c’est l’étude des potentialités inscrites dans une situation donnée qui débouche sur une création nouvelle. Platon: « la cause qui, quelle que soit la chose considérée, fait passer celle-ci du non-être à l’être »

Le lien avec Metahodos et ses objectifs semblent facilités quand on renoue avec la racine du mot poésie: c’est l’action, la transformation en avenir. Au cours de l’histoire le terme prendra des significations différentes et de plus en plus complexes du fait d’une stratification continue. Nous y reviendrons.

Nous avons débuté la publication avec Homère, qui avec Hesiode est l’un des fondateurs de la poésie.https://metahodos.fr/2020/07/19/vivre-en-poiesis-homere-inaugure-notre-rubrique/

Plusieurs publications ont suivi:

https://metahodos.fr/2020/07/19/vivre-en-poiesis-akhmatova-une-etoile-qui-illumine-le-ciel-russe-dans-les-annees-1880-90/

https://metahodos.fr/2020/08/03/vivre-en-poiesis-sur-les-mots-de-frederico-garcia-lorca-je-suis-le-partisan-des-pauvres-de-ceux-qui-nont-rien-et-a-qui-on-refuse-jusqua-la-tranquillite-de-ceux-qui-nont-rien/

https://metahodos.fr/2020/08/22/relire-marcel-proust-notre-personnalite-sociale-est-une-creation-de-la-pensee-des-autres/

AUJOURD’HUI: RENÉ CHAR

« Il n’est plus question que le berger soit guide ainsi en décide le politique ce nouveau fermier général « , écrit René CHAR en 43-44. Ou encore: « Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue« 

Merci à Pierre Rideau pour ce nouveau texte.

Il présente son travail d’écriture:

« Voici donc ce texte que je propose pour notre rubrique « poésie » , texte consacré non pas à René Char (la tâche serait bien trop lourde) mais aux Feuillets d’Hypnos qu’il écrivit en 43-44. Evidemment, c’est sur la pointe des pieds que j’aborde une telle oeuvre.Surtout quand à chaque lecture, une facette nouvelle apparaît, un lien nouveau entre fragments, une énigme parfois – je passe des heures sur ce fragment  » au jardin des oliviers, qui était en surnombre ? » – , un ravissement toujours. Pourtant, ce ne sont pas ces aspects là des Feuillets d’Hypnos que j’ai rencontrés en premier. C’était plutôt, au gré des pages feuilletées, à plusieurs reprises la découverte ( la révélation ?) de l’expression parfaitement juste et précise de points tactiques, opérationnels, de commandement (de management ?)  relatifs à l’action d’un groupe  d’hommes et de femmes engagés dans un combat contre un adversaire sans limites et sans règles. Je suis « tombé » sur cette oeuvre à un moment de ma vie professionnelle où j’étais, avec mes camarades, dans une situation de ce genre, à une échelle différente mais approchante. Evidemment, il ne fallait pas en rester à cette lecture là. » Pierre RIDEAU

ARTICLE de Pierre RIDEAU

René CHAR Feuillets d’Hypnos 1943-1944                  

La deuxième guerre mondiale n’est pas la première où artistes, écrivains, poètes s’engagent.

En 1870, Manet, Degas et bien d’autres rejoignent les bataillons de la garde nationale

En 1914, beaucoup sont dans les usines d’armement comme Vlaminck ou Braque, ceux qui sont au front en reviennent blessés et mutilés, Cendrars, Apollinaire ou n’en reviennent pas, Péguy, Pergaud, Alain-Fournier…

Au Panthéon une plaque en hommage aux écrivains morts pour la France comporte 500 noms.

1940 est une autre guerre, le pays est envahi, disloqué et déchiré par l’armée hitlérienne et ses alliés, la milice et les collaborateurs.

Des écrivains s’exilent, certains poursuivent leur activité professionnelle et littéraire, d’autres encore résistent par leur plume et d’autres enfin s’engagent.

Que savons-nous des circonstances qui ont conduit à des attitudes et choix si différents ?

On pourrait simplement s’en tenir à ce que dira Camus plus tard, s’adressant à Marcel Aymé :

« Vous dites qu’il entre du hasard dans les opinions politiques et je n’en sais rien, mais je sais qu’il n’y a pas de hasard à choisir ce qui vous déshonore. »

Il ne s’agit pas de dire qui résiste « le plus » entre Mauriac, Camus, Aragon, Eluard, Vercors, Saint-Exupéry, Prevost ou Char, mais de dire que quelques-uns s’engagent au risque de leur vie.

Pour certains, Guéhenno, Vercors et Char, cet engagement est doublé du silence. Ils refusent d’être publiés.

Cécile Vast, historienne, insiste sur la dimension morale de ce silence, « conçu comme un refuge obstiné, comme une fierté, comme une réponse au bruit assourdissant du mensonge  ».

On peut sans doute y voir aussi une forme de pudeur.

René Char est un poète déjà connu. Publié à 21 ans, en 1928. Un temps avec les Surréalistes, il s’en est détaché. Comment être d’une « école », où la poésie est mineure, qui se gargarise d ‘un faux semblant avec l’écriture automatique et se complaît de l’emprise douteuse du pape Breton ?

Il en reste une amitié avec Eluard, et aussi des Ecrits pour les Républicains espagnols bombardés.

Il s’installe à Céreste dans les Basses-Alpes et sous le nom d’Alexandre, il entre en 1942 dans la résistance. En 1943, il dirige le secteur « atterrissage-parachutage » de l’armée secrète pour la zone Durance.

C’est dans cette période qu’il compose Feuillets d’Hypnos.

Hypnos qui veille sur la Terre endormie, étouffée sous un manteau de terreur et qui combat – ce sera un de ses noms de guerre-.

Hypnos, résistance n’est qu’espérance

Résister par les armes (son colt est « promesse du soleil levant »), et aussi par l’écriture. Quoiqu’il arrive, ne resteront-ils pas ces Feuillets d’Hypnos ?Comme la trace d’un homme et de ses compagnons ? Ne sont-ils pas des lucioles ces Feuillets qui ne cachent pas l’épaisseur de la nuit mais qui disent qu’une lumière subsiste ? Cet homme et ses compagnons ne sont-ils pas les Pères du désert, dépositaires de sacré et d’espérance, dans ces années-là ?

« j’entrevois le jour où quelques hommes entreprendront sans ruse le voyage de l’énergie de l’univers et comme la fragilité et l’inquiétude s’alimentent de poésie, il sera demandé à ces hauts voyageurs de vouloir bien se souvenir « (Eléments , au souvenir de Roger Bonon tué en mai 1940)

L’engagement se décrit d’abord comme une évidence, et une angoisse

 « Quelle entreprise d’extermination dissimula moins ses buts que celle-ci ? Je ne comprends pas, et si je comprends, ce que je touche est terrifiant. À cette échelle, notre globe ne serait plus ce soir, que la boule d’un cri immense dans la gorge de l’infini écartelé. C’est possible et c’est impossible. »

Il faut combattre pour empêcher, et pour cela, il faut agir, sans illusion « Je pressens que l’unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu’une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. » mais agir  « Être du bond. N’être pas du festin, son épilogue » .

Et on ne peut être que stupéfait, absolument stupéfait, par la justesse des observations et des actes de René Char devenu chef de guerre sans une quelconque expérience dans la conduite des hommes, les armes et le combat.

Cette justesse repose sans doute sur l’absolue conviction qu’il faut empêcher l’entreprise d’extermination, et que ce combat exigera à la fois une extraordinaire lucidité et des sacrifices.

La lucidité première est que, dans ce temps de guerre, il devra agir comme un chef de groupe, responsable d’autres vies humaines, il ne doit pas sembler hésiter ni trembler mais accepter la responsabilité de décisions cruelles.  « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil »

Ainsi le sec « je ferai la chose moi-même » qu’on devine être l’élimination d’un « irrécupérable » infiltré dans son groupe,

mais plus encore, infiniment plus, la pire des responsabilités, décider, seul, de ne pas intervenir pour sauver un des siens, pour éviter les représailles certaines et aveugles des nazis et miliciens sur un village.

Ce fragment explique beaucoup, la sidération « le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os », le sacerdoce , le vertige et le courage « je n’ai pas peur. J’ai seulement le vertige. Il me faut réduire la distance entre l’ennemi et moi. Je dois l’affronter horizontalement. »  son courage et celui des siens qui diront plus tard « avec lui, on n’avait pas peur »

Rester lucide aussi parce qu’ il est la sentinelle qui permet le repos de son groupe, parce qu’il veille sur le mal sournois qui avance masqué et « pique les cibles non averties » parce qu’il vit la crainte de la faille, « des revirements incohérents, les humeurs inguérissables le goût du fracas et la subjectivité d’Arlequin » de la parole en trop , celle des « coqs du néant » surtout, de la trahison.

Les instructions qu’il donne sont les préoccupations justes, exactes et constantes de tout chef d’un groupe confronté au danger mortel. Il est la sécurité de son groupe, il sait de quoi il faut le protéger.

Il sait que le pire danger est la rage brute, non convertie en force morale supplémentaire. En écho de ce que déclare en 1941, Germaine Tillon, (dénoncée et arrêtée en août 1942)

« dans une période où toutes les passions sont exaspérées et d’abord les nôtres, où nous avons le cœur au bord des lèvres, les nerfs à fleur de peau, nous ne devons pas nous abandonner aux excès de notre agacement, ou de notre dégoût, mais nous devons nous efforcer de bien voir (le peu qu’on nous laisse voir), de bien comprendre et de bien juger. »

René Char écrit dans Feuillets d’Hypnos

« Nous devons surmonter notre rage et notre dégoût, nous devons les faire partager afin d’élever et d’élargir notre action comme notre morale » .

Feuillets d’Hypnos est aussi, (surtout ?) une magnifique déclaration d’amour aux siens, à ceux et celles dont la présence lui donne de la force et dont le visage lui rappelle la justesse de son combat.  

Les siens, ce sont les simples, les braconniers, les primitifs, les vagabonds et les transparents

les innocents qui « absorbent l’enfer et les rires des bourreaux »

Il parle de ses amis, mon frère l’Elagueur, Arthur Le Fol, Eve, l’Alchimiste, …René, tous ces hommes qu’ « il aimait sans effusion et sans pesanteur inutile, inébranlablement »

et les anonymes, humbles et inconnus qu’il célèbre dans un fragment poignant, évoquant un village soudain envahi par les nazis et les miliciens qui le cherchent, lui, caché dans une maison et dont la vie tient à « mille fils dont pas un ce jour-là n’a rompu » .

Mais aimer les siens, c’était aussi leur éviter des actes dont ils ne se libèreraient jamais – lui-même n’oubliera jamais ce qu’il a eu à faire, ce qu’il n’a pu éviter -, il faut donc à la fin de la guerre leur éviter le gouffre de la vengeance.

La vengeance n’a rien de commun avec ceux qui ont pris leur risque et combattu ,

Et, ayant en horreur l’épuration, il empêchera les actes de vengeance dans le village de Céreste, comme Camus, à qui il dédie Feuillets d’Hypnos, qui signera l’appel de Marcel Aymé à gracier Brasillach, condamné à mort en 1945.

La victoire s’approche mais n’éloigne pas son pessimisme ni son angoisse.

Parti à Alger en juillet 44 pour préparer le débarquement en Provence, René Char constate que la veulerie et la corruption sont toujours présentes, il revient en août, déprimé alors que tous ses camarades sont heureux. Le politique reprend la main.

« il n’est plus question que le berger soit guide ainsi en décide le politique ce nouveau fermier général »

« les justiciers s’estompent, voici les cupides »

La guerre est finie, mais ils sont là, après ces années de fracas et de violence, ces 237 feuillets même si « un feu d’herbes sèches eût pu en être l’éditeur ».

Pièces d’histoire, de métaphysique, de psychologie…de poésie pure aussi avec des mots si simples dans leur évidence qu’ils nous illuminent et si denses qu’ ils nous plongent dans le songe.

Mots de la contemplation d’une peinture, de la contemplation de la nature, de ses chatoiements, ses souffles, et ses lignes estompées, d’un visage aussi, le sien, à condition de « reculer à l’intérieur du miroir. »

Témoignage pour ces êtres qu’il aime, et les autres, quand même, pour cette « enclave d’inattendu et de métamorphoses entre l’homme et son destin, son hérédité, dont il faut défendre l’accès et assurer le maintien ».

Pierre RIDEAU

Oeuvre étudiée dans le cours d'Histoire littéraire: «Fureur et Mystère»  (1948), de René Char, dont le dernier recueil, « Éloge d'une soupçonnée »  (1988), fut consacré à une méditation sur la poésie... -
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