Aller au contenu principal

Lire et écouter Roland GORI: « La dignité de penser » et « La fabrique des imposteurs »

PRÉSENTATION

Roland Gori. Chercheur au CNRS et chercheur associé au LISE, Conservatoire National des Arts et Métiers.​ Co-auteur avec Pierre-André Juven et Fanny Vincent de La Casse du siècle. A propos des réformes de l’hôpital public, Paris, Raisons d’Agir, 2019 et co-directeur avec André Grimaldi de Santé: urgence, Paris, Odile Jacob, avril 2020. auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu 

  1. ARTICLE DE F. PIERRU Les points aveugles et les impensés des discours catastrophistes de la collapsologie

« Ce que cherche à identifier l’ouvrage, ce sont les points aveugles et les impensés des discours catastrophistes de la collapsologie, lesquels font florès depuis dix ans, avec l’aide d’un système médiatique qui adore la dramatisation, commercialement payante », nous indique Frédéric Pierru dont nous reprenons ci contre l’article.

2. ANNE BRUNET PRÉSENTE la Fabrique des imposteurs

  1. ARTICLE

Une occasion de renouer avec la « dignité de penser » : pourquoi il faut lire avec attention le psychologue Roland Gori

Frédéric Pierru Marianne Publié le 07/07/2020

Frédéric Pierru a tenu a revenir sur l’importance du dernier livre du psychanalyste Roland Gori, « Et si l’effondrement avait déjà eu lieu », chroniqué dans nos pages. Celui-ci nous invite à regarder « l’effondrement de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. »

Roland Gori est un psychologue scientifique de formation devenu psychanalyste. Roland Gori est un homme d’une voracité intellectuelle telle qu’elle lui a permis d’acquérir une érudition étourdissante. Sa pensée s’alimente de la sociologie, de l’histoire, de la philosophie. Dans ses livres, Durkheim et Bourdieu côtoient aussi bien Arendt, Adorno, Benjamin que Marc Bloch. Roland Gori est un mélancolique comme celui à qui il a dédié sa thèse, Walter Benjamin, ce qui nourrit chez lui une ébullition intellectuelle remarquable. Roland Gori pense, au sens fort. Ce qui est exceptionnel dans une époque où c’est l’étroite cognition et l’infobésité qui priment. Roland Gori a de la suite dans les idées : ses nombreux ouvrages déploient une pensée sophistiquée et multidimensionnelle sur la catastrophe néolibérale, saisie comme catégories de pensée et subjectivation, mais une pensée qui s’enrichit livre après livre. Roland Gori est, enfin, un homme d’action collective. C’est lui qui, avec d’autres, a initié en 2009 l’Appel des appels refusant la taylorisation des métiers du soin, de l’éducation, du travail social, bref tous ces métiers impossibles selon le mot célèbre de Freud.

UN LIVRE ESSENTIEL

Son dernier ouvrage au titre intrigant car contre-intuitif – Et si l’effondrement avait déjà eu lieu – est plus qu’une pierre supplémentaire à une œuvre aussi importante que conséquente. Disons-le d’emblée : c’est un ouvrage qui fera date, et pas seulement parce qu’il a été écrit alors que la pandémie de Covid-19 sévissait et qu’il est donc d’une actualité brûlante. Au contraire, ce livre nous invite à prendre du recul en reconsidérant notre rapport au passé, au présent et à notre futur, même si l’auteur n’a pu éviter d’ajouter des passages concernant le Covid dans un manuscrit en grande partie achevé. On le sait, en sociologie de la lecture et de la réception, de Michel de Certeau et son « braconnage » au Carlo Ginzburg du magnifique Le fromage et les vers et au Roger Chartier des Pratiques de la lecture, en passant par les travaux importants de Gérard Mauger et Claude Poliak, la lecture est un acte aussi socialement diversifié que sémantiquement créateur. Toutefois, la créativité de l’acte de lecture ne saurait être une dénaturation. La recension du livre de Roland Gori, parue dans le numéro de Marianne du 3 au 9 juillet, relève de cette dernière catégorie.

L’individu est social de part en part.

Pourtant, pour un chercheur en sciences sociales, un tel jugement n’était pas gagné d’avance. En effet, le passage non contrôlé de la clinique psychanalytique aux constats impressionnistes sur « la société », envisagée comme un Tout indifférencié, est, de son point de vue, souvent agaçant. Appréhender les faits sociaux comme la simple agrégation de comportements et de psychés individuels, ou, pis, comme la généralisation abusive de cas rencontrés dans les cabinets individuels, n’est pas épistémologiquement tenable. Les sciences sociales, depuis leur naissance, sont hantées par le passage de l’individuel au collectif. Fort heureusement, elles ont trouvé la solution depuis longtemps avec Weber et Elias mais aussi avec les héritiers de Durkheim. En réalité, individu et société sont les deux faces d’une même médaille. L’individu est social de part en part.

A cet égard, Roland Gori est au moins autant psychanalyste que sociologue, voire il est peut-être sociologue avant d’être psychanalyste. En s’appuyant sur Durkheim, Elias, Foucault, Bourdieu et d’autres, il se refuse à toute psychologisation du « social ». Il s’intéresse tout au contraire à la « niche écologique » de notre culture, expression qui revient souvent sous sa plume, laquelle donne un air de famille aux savoirs et pratiques les plus divers. Toute son œuvre souligne comment les normes et catégories constitutives d’une épistémè (Foucault) – cette « arrière-pensée de la vérité » – imposent des processus de subjectivation aux individus, sommés de devenir, par exemple, entrepreneurs d’eux-mêmes à l’heure du capitalisme néolibéral. Cette subjectivation normative produit le sujet psychanalytique en tant que ce dernier réside dans l’écart entre injonction sociale et inconscient propre à une singularité individuelle. Autrement dit, Roland Gori mène bien une psychologie collective au sens rigoureux que les durkheimiens ont donné à ce terme, Marcel Mauss et Maurice Halbwachs au premier chef. Chez lui, nulle confusion entre agent social et sujet de la psychanalyse. C’est écrit en toutes lettres dans l’ouvrage. Ces considérations méthodologiques ne sont pas des digressions pour savants, tout au contraire. Manquer ce point capital, c’est manquer le livre tout court.

EFFONDREMENT DE NOS CATÉGORIES DE PENSÉE

Ce que cherche à identifier l’ouvrage, ce sont les points aveugles et les impensés des discours catastrophistes de la collapsologie, lesquels font florès depuis dix ans, avec l’aide d’un système médiatique qui adore la dramatisation, commercialement payante. Non que Roland Gori soit aveugle aux périls environnementaux, économiques, sociaux et politiques qui seraient devant nous. Si c’était le cas, ce livre ne vaudrait pas une heure de peine, comme le disait Durkheim de la sociologie ! S’il avait cherché la facilité, il aurait « surfé » sur la vague éditoriale catastrophiste en plein essor. Non, l’intérêt du livre est de faire un pas de côté par rapport à ces discours de la catastrophe, voire de les prendre pour objet de réflexion en tant qu’ils sont des symptômes.

Notre civilisation est dépressive mais refuse de l’admettre et trouve des dérivatifs dans le culte de la croissance pour la croissance, le consumérisme effréné, la fuite en avant du système technicien, etc.

Certes, mais des symptômes de quoi ? La clé nous en est donnée page 40, avec une citation de Donald Winnicott : « Il arrive que ce vide [qui] n’a pas été éprouvé comme tel au début, alors […] se transforme en un état à la fois redouté et compulsivement recherché. » Citation lumineuse qui ramasse presque l’ensemble du propos du livre. L’amnésie, l’oubli, voilà ce qui nous plonge d’ores et déjà dans la catastrophe ; l’oubli des catastrophes passées (celle de la crise financière de 2008 par exemple) ou encore des effondrements de civilisations antérieures si bien décrits par exemple par Jared Diamond. Notre civilisation « thermo-industrielle », néolibérale et ses tropismes – réification de l’humain, utopie de l’autorégulation cybernétique, utilitarisme aussi étroit que généralisé, technolâtrie, prolétarisation des métiers de l’humain, etc. – entretiennent un rapport singulier au temps, et qui se repère à des comportements caractéristiques de la « défense maniaque », soit toujours pour reprendre Winnicott : le déni de la réalité intérieure, la fuite vers la réalité extérieure, l’hyperactivité. Notre civilisation est dépressive mais refuse de l’admettre et trouve des dérivatifs dans le culte de la croissance pour la croissance, le consumérisme effréné, la fuite en avant du système technicien, etc.

C’est en ce sens, nous dit Gori, que l’effondrement – au sens d’éviscérer un animal – a déjà eu lieu, l’effondrement de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. On en veut pour preuve que les actuels discours de l’effondrement oublient qu’il y eût bien des effondrements par le passé ! Il suffit de penser à l’île de Pâques ! Ce qui est en train de s’effondrer nous dit Gori, ce n’est pas LE monde mais NOTRE civilisation, celle de la « rationalité technico-formelle » qu’il a disséquée depuis plus de dix années. Plus précisément encore, c’est la notion de « progrès » qui est sur la sellette. Ou plutôt, le « progressisme » raillé avec tellement de talent par François Bégaudeau dans son livre sur la « bêtise » de la « bourgeoisie cool ». Le « progressisme » version Macron si l’on veut. Roland Gori revient, à la suite d’historiens comme François Jarrige, sur les ambivalences du « progrès », et, comme eux, estime qu’il convient de faire le départ de ses lueurs et de ses parts d’ombre.

Ainsi, après avoir livré une discussion serrée de la « collapsologie », l’auteur nous livre, sur un plan plus politique, non pas des pistes techniques (exemple : « Comment réformer l’hôpital ? »), mais un chemin de pensée : il va nous falloir désormais cheminer sur une ligne de crête étroite entre la tentation réactionnaire (analysée dans ses livres précédents et qui peut prendre la forme de l’intégrisme religieux que du fanatisme nationaliste et belliqueux) et la poursuite de la défense maniaque grimée en « modernité » ou en « mode ». En réalité, ces deux abîmes pourraient même n’en faire qu’un seul, comme Gori l’avait d’ailleurs analysé dans Un monde sans esprit : la fabrique des terroristes.

Nous vivons, dans le présent, une dépression culturelle

Définitivement non, comme le soutient l’article dans les pages de Marianne, le propos du livre de Roland Gori n’est pas « inintelligible » par coquetterie académique. Il est juste exigeant, érudit et très cohérent (l’érudition peut, en effet, parfois, être en tension avec la cohérence !). Sa difficulté ne vient pas de son écriture, laquelle est superbe. Elle vient de ce que l’auteur nous propose de revenir sur nos impensés et nos oublis. Or l’anamnèse n’est jamais une opération facile, tant sur le plan intellectuel que psychologique. Nous vivons, dans le présent, une dépression culturelle. Plutôt que de la nier, autant la reconnaître et en faire une occasion de renouer avec la « dignité de penser ».

Il y a fort à craindre qu’avec la nomination de M. Jean Castex, ex-collaborateur de M. Sarkozy et soutien affiché, en 2017, de François Fillon, en tant que Premier ministre et le cap fixé par un Emmanuel Macron désormais sans contre-pouvoirs, cap qui reconduit en plus dur l’agenda néolibéral d’avant le Covid-19, cet indispensable travail de deuil doive encore attendre. Alors même que du temps, nous n’en avons plus.

Frédéric Pierru

2. Anne BRUNET présente

ROLAND GORI : LA FABRIQUE DES IMPOSTEURS # COGITO ERGO SUM


Dubito ergo cogito, cogito ergo sum !


« La crise liée à la pandémie du Coronavirus met en exergue que la société contemporaine est ce que Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie clinique à l’université d’Aix-Marseille, nomme : La Fabrique des Imposteurs.

Nous vivons dans une société où l’on se fie plus à l’apparence et à la réputation qu’à l’intégrité, où l’audience est préférée au mérite, où la servilité permanente se retrouve même dans le service public de l’information !

Les journalistes sont censés nous informer en toute objectivité. Malheureusement, beaucoup sont des propagandistes qui préfèrent manipuler les informations et alimenter la psychose, oubliant que le stress et la peur diminuent les défenses immunitaires. L’information est fondamentale. Nous sommes des êtres rationnels et non des moutons.

Il est souhaitable que chaque citoyen fasse appel à son discernement en réfléchissant par lui-même, sans prendre pour argent comptant les vérités approximatives que les « tenants du pouvoir médiatique, perroquets de l’oligarchie politique… » nous imposent.

Redonnons le pouvoir à la parole, car la démocratie est synonyme de débats.« 

Anne BRUNET

3 réponses »

  1. à propos de « et si l’effondrement avait déjà eu lieu », je ne comprends pas très bien les articulations que vous opérez dans votre résumé.
    Par exemple « on oublie que des effondrements ont déjà eu lieu »  » il suffit de penser à l’Ile de Pâques ».
    En quoi est-ce une preuve que l' »effondrement a déjà eu lieu » ? Est-ce bien le raisonnement de R. Gori ?
    Je n’ai pas (encore) lu son livre mais j’ai lu celui de Jared Diamond. Les civilisations qu’il évoque (Maya, Viking, Ile de Pâques..) avaient un certain nombre de points communs (y compris avec la notre) mais elles avaient surtout une singularité qui était d’être relativement autarciques, et si elles avaient de profondes racines, en revanche, elles n’avaient guère « irrigué » au-delà de leurs frontières. Ce qui les distingue de la notre. Ne faudrait-il pas alors évoquer une mutation plutôt qu’un effondrement ?
    Un autre exemple: que viennent faire Macron et Castex (en action depuis 2ans et demi ou 6 mois) dans une réflexion si vaste et si panoramique qui a pour sujet notre civilisation ? N’est-ce pas, par exemple, leur attribuer un pouvoir extravagant que de considérer qu’ils empêcheraient un travail de « deuil » si travail de deuil il doit y avoir ?
    Ceci dit, je me suis toujours trouvé enrichi des lectures de Roland Gori et merci pour votre article.

    J'aime

  2. Cher Thierry-Yves, merci d’avoir eu l’idée de créer une plateforme où les grands esprits partagent et discutent des idées.
    Les publications de metahodos.fr sont en adéquation avec les valeurs que je défends. 😉

    C’est dans la gratitude et le partage que l’on s’épanouit le plus. Je m’explique : c’est un réel plaisir pour moi de contribuer en toute modestie au rayonnement de votre site lorsque j’en ai l’occasion !

    Le référendum est dévoyé sous la Ve République. Souvenez-vous, le dernier en date est celui organisé sous la présidence de Jacques Chirac en 2005, portant sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe le 29 mai 2005.
    J’espère que la conférence du professeur Roland Gori fera comprendre aux citoyens qu’il est impossible d’interdire à un oiseau de voler. Personne ne peut interdire à quiconque de penser par lui-même. L’existence va de pair avec la conscience.
    Agréable journée ☀
    Anne 😃

    J'aime

  3. « Lorsque tout le monde s’agglutine autour d’une même opinion, je m’enfuis : la vérité est sûrement ailleurs», écrivait Amin Maalouf.

    En effet, les esprits indisciplinés ont pour qualité de penser à contre-sens. Cette attitude permet de faire des choix en pleine conscience…
    Je termine mon commentaire par cette pensée de Gilbert Cesbron : « Que ce monde soit absurde, c’est l’affaire des philosophes et des humanistes. Mais qu’il soit injuste, c’est notre affaire à tous. »

    Excellente journée ☀️
    Anne BRUNET 😃

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :