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« La dictature de l’urgence parasite l’exercice du pouvoir »

PRESENTATION

Le « courtermisme » est – avec son corollaire, la priorité de la communication sur l’action – un poison pour la Démocratie et l’Action Publique.

La crise accentue ce phénomène. Elle a chamboulé la gouvernance au détriment du long terme, analyse le politologue Jérôme Fourquet.

Jérôme FOURQUET est Directeur du département opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet est l’auteur de L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil), prix du livre politique 2019.

ARTICLE

« La dictature de l’urgence parasite l’exercice du pouvoir »

PROPOS RECUEILLIS PAR LORIS BOICHOT  oct. 5, 2020 pour Le Figaro.


« Une grande partie de la population, par civisme ou peur du virus, est prête à se ranger derrière les décisions gouvernementales »


LE FIGARO. – Injonctions de court terme, réaction permanente et imprévisibilité… Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, l’agenda de l’exécutif est dicté par l’évolution de la situation sanitaire. L’exercice du pouvoir a-t-il changé de forme ?

Jérôme FOURQUET. – Incontestablement. Les crises sanitaire, économique et sociale ont bouleversé la physionomie du pays et la façon de gouverner. L’exécutif ressemble à l’équipage d’un navire passé brutalement à une navigation par gros temps. On affale les voiles, on tente de piloter au plus juste, la réactivité devient la règle, le champ de vision se réduit pour se concentrer sur le temps court. La dictature de l’urgence parasite l’exercice du pouvoir. Le «temps de cerveau disponible » du gouvernement diminue.


La crise semble appeler des réformes structurelles, mais étouffe en même temps les tentatives du gouvernement en ce sens. Avancer sur le terrain du long terme est-il devenu une gageure ?

Oui. Dès que l’exécutif tente d’instiller du long terme dans ses politiques publiques – le plan de relance et son soutien à certaines filières, le haut-commissariat au Plan et son horizon prospectif, la réforme des retraites -, ses ambitions et son agenda sont perturbés par la gestion au plus près de la situation sanitaire.

Le principe de réalité s’impose. Le système politico-médiatique reste tellement braqué sur les annonces sanitaires qu’il est très difficile de passer ce «mur du son ». Le passage à 28 jours du congé de paternité et la thématique du « séparatisme » (lire nos éditions de samedi) sont quelques-uns des rares sujets à avoir réussi à se fixer, un temps, dans l’actualité. Preuve qu’Emmanuel Macron, en vue de 2022, ne veut pas se laisser enfermer dans la gestion contingente des priorités les plus immédiates et veut montrer qu’il garde son cap de transformation de la société.


Craignez-vous l’émergence d’un « gouvernement des experts » ?


La récente période a plutôt révélé que les «experts» ne forment pas un groupe homogène. La controverse scientifique ressemble plutôt à une cacophonie. En quelques mois, les positions des mêmes individus ont pu changer du tout au tout. Or, au début de l’épidémie, Emmanuel Macron s’est mis, sinon dans la roue, du moins sous le parapluie des scientifiques, pour se protéger et s’éclairer objectivement. Mais cette béquille s’est révélée branlante tout au long de la période – sur les masques, les tests, etc. L’exécutif s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas s’en remettre à la sagesse du consensus scientifique, inexistant. Il a changé de doctrine devant une opinion publique déboussolée.


Assiste-t-on à une fin du consentement des Français face aux restrictions sanitaires ?

La propension à accepter de nouvelles contraintes est moins évidente qu’au début de l’épidémie, car joue un effet cumulatif. En premier lieu, la population estime qu’elle a fait des sacrifices pendant le confinement. Ensuite, qu’elle a dû se plier à de nouvelles exigences – distanciation sociale, port du masque dans les lieux clos, en tout lieu dans certaines grandes villes… Or, ce qui aide les Français à tenir, c’est une lumière au bout du tunnel : on l’a vu dès mi-avril, lorsque la perspective du déconfinement a fait remonter la cote de popularité d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui, après un été aux allures de parenthèse (relativement) enchantée, l’opinion publique encaisse plus difficilement les nouvelles restrictions. Mais la peur reste un ressort du consentement toujours présent : 70 % des Français craignent une contamination pour eux-mêmes ou pour leurs proches. Une grande partie de la population, par civisme ou peur du virus, est donc prête à se ranger derrière les décisions gouvernementales.


Compte tenu de l’inquiétude des Français, les programmes de protection ne vont-ils pas supplanter les programmes de transformation de la société, à l’approche de la présidentielle ?

Tout dépend de l’état dans lequel le pays se trouvera : cette imprévisibilité rend difficile la réflexion pour l’«après» et la définition de perspectives. À l’évidence, dans une société « archipellisée », on assistera à des attentes contradictoires venant de différentes «îles» de la population. Pour y répondre, on peut imaginer d’une part des programmes de protection, insistant sur les garanties sociales et s’adressant aux salariés les plus touchés par la crise économique. D’autre part, parmi les catégories moins affectées, on peut imaginer deux injonctions : une demande de réforme de notre modèle social et d’investissement dans les secteurs d’avenir, provenant de la droite libérale, « Macron-compatible » ; une demande d’accélération de la transition écologique, de la part des écologistes. L’art du «en même temps » macronien peut vouloir embrasser toutes ces aspirations à la fois, quand d’autres candidats souhaiteront se focaliser sur un segment de l’électorat.


Les élections départementales et régionales de mars ne risquentelles pas d’apparaître comme une réédition des municipales (campagne perturbée, abstention record, prime aux sortants) ?

Les municipales créent un précédent. Si le virus circule autant, voire plus qu’aujourd’hui, on mettra à nouveau la campagne sous l’éteignoir – absence de meetings, limitation des tractages, propagande sur les réseaux sociaux -, avec le risque d’une forte abstention. À cet égard, la cacophonie sanitaire peut accroître la perte de confiance dans les élus et le sentiment que les politiques n’ont plus vraiment prise sur le cours des choses.

Si le virus circule moins, les élections locales, notamment les régionales, prendront une tournure plus normale et seront centrées sur la question des plans de relance régionaux et de transition écologique. La « prime aux sortants » pourra aussi fonctionner, mais de manière plus limitée, car les actions des régions sont moins visibles que celles des municipalités. Les équipes sortantes auront toutefois à coeur de mettre en avant leurs actions au service de la population pendant la crise du Covid.

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