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Avec Jérôme FOURQUET:  La confiance ciment de la démocratie véritable

BILLET

La confiance en démocratie : fondement et résultat

La confiance est doublement – fondement et résultat –  indispensable en démocratie:

  • elle autorise chacune des parties prenantes à prendre sa part dans les décisions;
  • elle en est la résultante garantissant l’efficience de l’action.

Observateur avisé et écouté de la société française, le politologue Jérôme Fourquet (*),

directeur du département Opinions de l’Ifop, apporte son éclairage – dans l’article ci dessous – sur la crise sanitaire et sur le rôle de l’État. Selon lui, « il est illusoire de tout attendre de l’État. Et l’État doit apprendre à lâcher la bride et à faire confiance. »

Voir nos publications relatives à d’autres entretiens que le politologue avait accordés:

L’inquiétude des Français l’emporte sur leur colère face à l’évolution de l’épidémie https://metahodos.fr/2020/10/29/tentes-par-la-protestation-les-francais-sont-en-demande-de-protection/

« La dictature de l’urgence parasite l’exercice du pouvoir » https://metahodos.fr/2020/10/08/la-dictature-de-lurgence-parasite-lexercice-du-pouvoir/

Enquête 2020 des fractures françaises (SUITE 2): Quel ciment pour l’unité nationale?https://metahodos.fr/2020/09/19/enquete-2020-des-fractures-francaises-suite-2-quel-ciment-pour-lunite-nationale/

Voici un entretien accordé à Ouest France

Nous avons publié hier un article abordant la crise de l’Etat centralisé, la décentralisation, la confiance…:

« Face à L’État Jacobin, la fronde des Girondins »… Pour davantage de démocratie et d’efficience https://metahodos.fr/2021/01/03/face-a-letat-jacobin-la-fronde-des-girondins/

ENTRETIEN

Jérôme Fourquet : « L’État doit apprendre à faire confiance » Ouest France


Ouest-France  François-Xavier LEFRANC  Publié le 31/12/2020


On dit que rien ne sera plus comme avant la crise. Vous y croyez 

La crise a et aura incontestablement de lourdes conséquences, sanitaires, économiques, sociales. Mais la réalité est que l’on assiste à une accélération de tendances et de phénomènes qui existaient déjà ou étaient en gestation.

Lesquels ?

La digitalisation de nos modes de vie avec le télétravail, les réunions en visioconférence, le clique et collecte, les livraisons à domicile. La crise accélère ces évolutions. Et la sensibilité d’une partie de la population française à la question écologique, manifeste avant la crise, s’est fortement développée.

Les atteintes à l’environnement expliqueraient la pandémie ?

Une idée progresse fortement chez les Français : c’est parce que nous avons collectivement malmené ou détruit les écosystèmes naturels, que nous avons surexploité les ressources, que nous faisons faire des trajets complètement fous aux hommes et aux marchandises que cette pandémie a pu se déployer à grande vitesse dans le monde.

Pour eux, cette crise est comme un coup de semonce ultime de la part de la planète. La sensibilité écologiste s’en est trouvée renforcée. On l’a vu aux dernières municipales avec la victoire de listes écologistes dans toute une série de villes françaises.

Sur le plan de la consommation, les choses bougent aussi.

La crise a entraîné une forte valorisation des circuits courts, des productions locales. On voit d’ailleurs des acteurs de la grande distribution qui ne cessent de vanter leur chaîne d’approvisionnement faisant la part belle aux productions régionales ou françaises. On entend aussi monter en puissance un discours déjà présent mais qui s’est renforcé sur la nécessité de faire revenir en France des productions industrielles.

Une bonne nouvelle selon vous ?

Rappelons-nous ce qui s’est passé dans les Côtes-d’Armor en 2018. Une des dernières usines françaises de production de masques a fermé dans l’indifférence quasi générale. Les anciens salariés, eux, n’ont pas oublié. Avec le virus, on prend enfin conscience de la nécessité de disposer en France et en Europe de bases industrielles pour fabriquer masques, seringues, respirateurs, de disposer de suffisamment de laboratoires pour produire les molécules de base. Oui, c’est encourageant.

Peut-on en attendre un progrès sur le plan social ?

D’un point de vue social et environnemental, l’élan renforcé pour les circuits courts est une bonne chose. Mais la réalité est complexe. Le développement d’ampleur de la livraison à domicile pose de nouvelles questions écologiques et sociales. Quel type d’emplois va-t-on créer ? Avec quelles rémunérations ? Quel modèle de société va émerger de tout cela ?

La livraison à domicile c’est aussi Amazon qui fait polémique.

Amazon n’est pas la seule entreprise à surfer sur la vague pour répondre à nos nouveaux modes de vie. Les dirigeants de la grande distribution traditionnelle disent : « Soit on se met en ordre de marche pour y répondre, soit on rate le train. » Mais un pas supplémentaire est franchi vers une « société de marché ». Dans les années 1970-1980, la grande distribution s’est développée partout en France avec un maillage du territoire impressionnant. Cela a changé énormément de choses dans les rapports de force économiques entre producteurs, fournisseurs, distributeurs. À la fin des années 1990, le drive est apparu. Un employé fait les courses à notre place et on se contente de venir les chercher.

L’étape ultime est la livraison à domicile, boostée de manière spectaculaire par la crise sanitaire. On paie quelqu’un pour venir nous livrer à domicile. Dans les grandes villes, on peut commander désormais un hamburger chez McDo. Un livreur parfois payé au lance-pierre vous l’apporte chez vous… Et vous pouvez ensuite noter sa prestation ! On a là une illustration de l’extension de la relation clients/prestataires à des pans entiers de la vie quotidienne.

« Ce rapport très différent à la consommation va se politiser »

Mais tous les Français ne consomment pas de la même façon.
Deux grandes tendances se dessinent. D’un côté les circuits courts, le modèle de l’Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) qui facilite la distribution de produits issus de l’agriculture locale. C’est le principe du collaboratif, de la responsabilité du client qui vient soutenir le producteur ou le petit commerce dans une démarche militante. L’autre tendance concerne un très large public dans l’accélération et le développement de la société de marché.

Un nouveau clivage ?

La crise révèle en effet une nouvelle ligne de clivage sur le rapport que les gens entretiennent à la consommation. Une partie de la population a pris davantage conscience de la nécessité de la transition écologique. Dans sa vie quotidienne, elle essaie d’avoir une consommation plus sobre et de changer ses habitudes et est généralement plutôt favorisée. Elle se réalise par ailleurs, sa position dans la société ne dépend pas de ce qu’elle consomme.

Pour une autre partie de la population, souvent de condition plus modeste, le rapport à la consommation est tout autre. Cette France qui se lève tôt, travaille dur, souhaite elle aussi pouvoir s’offrir le restaurant et le cinéma et « acheter de la marque à ses enfants ».

Ils se sont reconnus dans le mouvement des Gilets jaunes ?

Les Gilets jaunes représentent une partie de la France qui bosse et ne peut plus se payer les achats iconiques qui signent l’appartenance à la classe moyenne. Elle a le sentiment de respecter sa part du contrat par son travail, ses impôts, mais de ne plus être dans le match. La polémique sur Amazon ou le Black Friday est significative. Elle est alimentée par ceux qui pensent que la consommation à outrance n’a plus de sens.

Mais pour beaucoup d’autres, le Black Friday est le seul moment de l’année où ils peuvent s’acheter l’écran plat ou le nouveau smartphone à un prix relativement abordable. C’est le moment où l’on fait le plein de courses et de cadeaux pour les fêtes de fin d’année. Ce rapport très différent à la consommation va se politiser.

La crise a mis en avant des professions souvent oubliées, la fameuse « première ligne ».

Il serait souhaitable que la considération portée à ceux de la première ligne persiste. Ce n’est pas gagné. Elle s’est manifestée à l’occasion du premier confinement, beaucoup moins à l’occasion du second. À 20 h, on n’entend plus aujourd’hui les applaudissements à l’adresse des personnels soignants. Le pire serait que ces métiers soient maintenant utilisés comme variable d’ajustement pour faire face à la nouvelle équation économique, que ces professions retombent dans l’oubli et dans la catégorie des coûts qu’il s’agit de faire baisser. Certains groupes de grande distribution ont annoncé des primes pour les caissières lors du premier confinement. Mais on entend déjà parler de l’accélération des programmes de généralisation des caisses automatiques…

La crise ne frappe pas tous les Français de la même manière.

Pour les plus anciens, les jeunes, les indépendants, les travailleurs précaires, les saisonniers, elle est plus douloureuse. D’autres s’en sortent mieux, les salariés en contrat à durée indéterminée, les fonctionnaires, une partie des retraités. Illustration de cette dualité de la situation : le volume d’épargne des Français n’a jamais été aussi important. Plus de 100 milliards d’euros supplémentaires déposés sur les comptes cette année ! Autant que le montant du plan de relance ! Et en même temps, nous assistons à une explosion de la pauvreté. Les associations caritatives accueillent parfois 50 % de bénéficiaires de plus, avec des gens qu’elles ne voyaient jamais.

Notre modèle social est pourtant reconnu.

Oui. Nous avons en France un modèle de protection sociale à nul autre pareil. Dans aucun autre pays, on a mis autant de personnes en chômage partiel indemnisé, dans quasiment aucun autre pays, le gouvernement n’a compensé autant les pertes de chiffre d’affaires pour venir en aide aux petites entreprises, même si parfois les procédures paraissent très lentes. L’État a mis en place des plans d’aide dans tous les secteurs. Et les secteurs les plus structurellement touchés sont impactés plus gravement encore dans les pays voisins.

Si des inégalités se sont accrues, si des catégories de population sont tombées dans l’aide sociale alors qu’elles vivaient encore de leur travail il y a un an, les effets sont plus limités qu’ailleurs grâce à notre système de protection sociale. En France, la corde de rappel de la solidarité est solide.

Pour autant, l’État a aussi montré ses limites.

En effet. Ce que nous avons vécu, par exemple, avec l’épisode de la fermeture des plages, est énorme. Le Premier ministre n’avait-il pas autre chose à faire que de décider de la réouverture des plages de Saint-Lunaire ou d’ailleurs ? Et les maires ne sont-ils pas suffisamment responsables et dignes de confiance pour décider eux-mêmes ? Les pouvoirs publics ne font pas confiance au terrain, aux acteurs locaux. C’est ancré dans notre histoire. En France, l’État central joue un rôle majeur. En cas de crise, c’est vers lui que l’on se tourne. Cette crise a fonctionné un peu comme un crash test pour l’État central. Et le constat que beaucoup en ont tiré, est que le crash test n’a pas été réussi…

« Il est illusoire de tout attendre de l’État »

Comment cela ?

Comme celui des plages, le sujet des masques est caricatural. L’État s’est trouvé démuni. En revanche, on a vu la capacité de réaction et d’organisation des corps intermédiaires. Des entreprises, mairies, régions ont fait venir des masques. Et les préfets sont venus les saisir sur le tarmac des aéroports… C’est hallucinant ! Il est illusoire de tout attendre de l’État. Et l’État doit apprendre à lâcher la bride et à faire confiance.

Pour les masques ou les approvisionnements alimentaires, les acteurs économiques ont très bien joué le jeu. Des entreprises qui ne sont pas toujours appréciées ont marqué des points, comme la grande distribution. Les gens se sont dit : pas la peine de se battre pour des pâtes ou du papier toilette, la grande distribution a les épaules et les reins solides, elle est suffisamment organisée et professionnelle pour me garantir que je trouverai toujours l’essentiel, y compris en pleine crise.

Comment changer cela ?

Cela va laisser des traces dans l’esprit des Français. L’État omnipotent, bureaucratique, centralisé arrive au bout de sa logique. Il y a plein de choses qu’il n’arrive plus à faire ou qu’il fait mal. Lâchons la bride aux collectivités locales. Les maires savent faire. Arrêtons avec cette espèce de défiance systématique !

Ce sujet est aussi vieux que l’État.

Le problème est profond. Il est ridicule de devoir indiquer sa date et son lieu de naissance sur un formulaire pour aller acheter une baguette de pain. Les Français constatent depuis des années l’état déplorable des commissariats, des prisons, le manque de moyens dans les hôpitaux, la paupérisation d’une partie de la fonction publique, alors que le niveau de prélèvement est très important. L’État doit savoir laisser faire ceux qui savent faire. Dans le Grand Est, au plus dur de la crise, l’Agence régionale de santé n’avait pas fait appel aux cliniques privées alors que les urgences étaient saturées ! C’est incompréhensible !

Une nouvelle décentralisation vous paraît-elle nécessaire ?

Le problème est que chez nous, une nouvelle étape de décentralisation est à chaque fois une couche de plus dans le mille-feuille ! On alourdit, on complexifie au lieu de simplifier. Au moment du déconfinement des écoles, tous les maires, de la plus grande à la plus petite commune, ont reçu du ministère le manuel de déconfinement : soixante-quatre pages ! Dans les petits villages, le maire et son unique employé ont dû se débrouiller avec ça. Là encore, l’administration centrale est dans la défiance, et se protège. Si jamais il y a le moindre pépin, on ira éplucher le protocole et on dira au maire : « Vous n’avez pas appliqué tel ou tel point qui était de votre responsabilité. » On le voit, la défiance ne vient pas que d’en bas.

Les dernières réformes de décentralisation n’auraient donc rien réglé ?

La dernière étape de décentralisation, la loi NOTRe (Nouvelle organisation territoriale de la République) n’a fait que rajouter une couche au mille-feuille. On n’a pas supprimé les départements ni les communes et on a créé une strate supplémentaire, les métropoles. Les choses sont-elles plus compréhensibles pour les citoyennes et les citoyens ? Non, d’après les sondages que nous réalisons.
L’État a montré ses forces et ses faiblesses. Cela modifie-t-il la confiance dans les gouvernants ?

Longtemps on a rabâché sur « l’exemple » allemand. Mais l’Allemagne est contrainte de reconfiner et prend des mesures drastiques. Même chose avec la Suède. Beaucoup de nos concitoyens pensent que le gouvernement a fait avec les informations qui étaient les siennes. Et aucun opposant n’a véritablement tiré son épingle du jeu. C’était facile de taper au moment où l’on manquait de masques mais on n’a pas vu, comme en Allemagne, de manifestations anti-masque massives, preuve que la majorité de la population a adopté une posture d’acceptation résignée face aux mesures. Au-delà des polémiques de circonstance, il n’y a pas eu de clivage politique majeur et personne n’avait de plan B crédible à proposer.


(*) L’Archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée, Le Seuil, Prix du livre politique 2019.

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