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« L’ appauvrissement du langage conduit à l’affaiblissement de la démocratie »

PRESENTATION

Jean-Paul Fitoussi est économiste. Dans “Comme on nous parle. L’emprise de la novlangue sur nos sociétés”, qui vient de paraître, il explique comment la perte des mots mine la démocratie et prépare potentiellement le terrain à un nouveau totalitarisme.

Extraits de l’entretien :

« Nous étions déjà passés de l’information à la communication, mais nous voilà tombés de la communication à la propagande, voire à la courtisanerie. Je n’entends qu’une ode au prince, sous couvert d’objectivité et sans hésiter à recourir aux mensonges purs et simples.« 

« Je garde espoir dans l’idée que la population comprend de plus en plus qu’elle fait l’objet de manipulations. Elle a compris que, depuis de nombreuses années, un changement de gouvernement ne s’accompagnait pas d’un changement de politique. À elle de reprendre la main ! L’épisode du Covid a aussi servi à tous, citoyens et classe politique, de formation accélérée.« 

ENTRETIEN

“L’APPAUVRISSEMENT DU LANGAGE CONDUIT À L’AFFAIBLISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE”.

JEAN-PAUL FITOUSSI, dans Marianne, PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT OTTAVI · oct. 2, 2020, Marianne

Votre livre s’ouvre par une association assez cocasse. George Orwell est cité en exergue et votre titre est emprunté de la chanson Foule sentimentale, écrite par Alain Souchon. Avez-vous voulu signifier par là que la société de consommation tend aujourd’hui vers une forme de totalitarisme ?

Le « comme on nous parle » de la chanson d’Alain Souchon souligne combien nous sommes pris pour des « demeurés ». La consommation n’est pas le seul domaine où l’on nous parle de cette façon. Le phénomène n’est pas nouveau. Il s’est aggravé au fil du temps, avant même le confinement, lequel n’a fait que le révéler encore un peu plus. J’ai alors été très frappé par le discours de ces grands professeurs de médecine dont on attendait un avis indépendant et qui ne faisaient qu’employer les mots de la novlangue. J’ai aussi été marqué par l’énergie déployée par nos dirigeants pour masquer à la population qu’ils n’avaient pas les moyens de la soulager.


Cela revient-il à dire que les logiques du privé l’emportent aujourd’hui sur l’exigence de la démocratie ?


L’appauvrissement du langage, qu’il soit volontaire ou non, conduit à l’affaiblissement de la démocratie. La communication, qui est une forme de publicité, remplace ainsi l’information. La novlangue convient au secteur privé, qui en tire d’autant plus de profits en maintenant les citoyens dans la condition de consommateurs dépendants et aux revenus toujours plus faibles. Ce n’est pas anodin si les expressions « salaire direct » et « salaire indirect » ou « salaire direct » et « salaire différé » ont été remplacées par « salaire net » et « charges sociales ». Une charge est pesante et handicapante. Cela suggère donc de réduire les charges pour les entreprises et de les mettre sur les épaules du contribuable pour, dans un deuxième temps, constater ›
› qu’il y a trop de prélèvements. C’est un cercle vicieux qui nous prive des moyens d’avoir une protection sociale digne de ce nom.


Qui ciblez-vous particulièrement dans votre livre ?


Je pense à ceux qu’on appelle improprement les élites. Je dis « improprement », car nous en faisons tous partie et qu’il y a des élites qui « méritent » de l’être, contrairement à tous ceux qui parlent du haut de leurs estrades conférées, non par leur talent, mais par l’argent, le pouvoir (celui d’informer compris) ou les réseaux des universités et des grandes écoles. Le reste de la population peut être manipulé par eux. Lorsqu’une mesure du gouvernement est rejetée, par exemple, les politiques rétorquent que le problème tient à un manque de pédagogie, comme si le peuple était trop bête pour comprendre ce dont il est question. Nos dirigeants pensent que, s’ils communiquent bien, ils pourront faire passer n’importe quelle mesure.


Quelles sont les conséquences de mots qui manquent ?


La pensée unique est un oxymore. Faute de diversité en matière de langage, on obtient l’uniformisation de la pensée, l’incapacité de comprendre le monde et d’envisager des solutions. Les conséquences se voient aussi dans la formation des professeurs, et notamment des chercheurs. Les directeurs de thèse se retrouvent confrontés à un dilemme dans l’attribution des sujets à leurs thésards : soit leur donner toutes les chances de faire carrière par des sujets à la mode qui s’inscrivent dans le cadre étroit de ce qui est voulu par les écoles scientifiques, soit leur attribuer un sujet « hétérodoxe » et leur couper l’herbe sous le pied. En Europe, cet aspect des choses est plus important qu’aux États-Unis. C’est pourquoi des Robert Solow, Amartya Sen, Joseph Stiglitz, etc., qui sont des économistes qui ne rejettent pas le keynésianisme, tiennent là-bas le haut du pavé. Les hauts fonctionnaires qui enseignent l’économie en France, à l’inverse, ont un savoir très limité. Ils ne font que donner une pensée prédigérée et redoutablement optimiste qui sied aux princes.


Parmi les autres conséquences, n’y a-t-il pas aussi ce que Gérald Darmanin a appelé l’“ensauvagement d’une partie de la société” ?


Un ami m’a fait remarquer qu’il manquait un tome à mon livre qui porterait précisément sur cette question. Cette polémique montre que nous avons encore reculé sur le terrain de la liberté de pensée. Jean-Pierre Chevènement avait bien moins choqué quand il avait parlé de « sauvageons » il y a vingt ans ! Je ne pense pas qu’il y ait un ensauvagement de la société. En revanche, il existe des petites minorités qui se manifestent par une montée de la violence. Je ne l’explique pas fondamentalement par la novlangue. Bien sûr, quand le mot manque, le poing peut avoir plus facilement tendance à frapper, mais cela ne dit pas l’inédit de notre situation.


Qu’en est-il de la pensée unique en économie après le fiasco de l’hôpital public ? L’étau s’est-il desserré ?


Les mois que nous venons de vivre ont été la preuve de la totale vacuité de l’expression « réforme structurelle ». Celle de l’hôpital devait sauver la Sécu, et elle a détruit l’hôpital ! Je suis toujours consterné par ce que je vois à la télévision ou lis dans les journaux. Nous étions déjà passés de l’information à la communication, mais nous voilà tombés de la communication à la propagande, voire à la courtisanerie. Je n’entends qu’une ode au prince, sous couvert d’objectivité et sans hésiter à recourir aux mensonges purs et simples. À cela il faut opposer des arguments pour que les gens puissent comprendre les enjeux et se réapproprier leur rôle de citoyens. La confrontation des arguments est la meilleure information qui soit.


Est-ce que cela implique de se dégager d’une forme de “tyrannie des experts” ?


Je le pense. Les experts ont leur utilité mais ils doivent répondre en toute indépendance aux questions qui leur sont posées et ne pas prétendre savoir tout sur tout, comme les y invitent souvent les journalistes. Eux aussi ont leur part de responsabilité, car ils sont souvent trop complaisants avec les princes, d’où le rejet dont ils font l’objet. Entre le Figaro, Libération et le Monde, je ne vois qu’uniformisation de la pensée, à peine masquée par un essai d’originalité dans le style. Sur les questions européennes, par exemple, ils affirment tous la même chose. J’y vois un effet de la novlangue : par peur d’être taxés d’antieuropéens, les journalistes avancent dans le même sens. C’est d’autant plus vrai pour les hommes politiques. Lionel Jospin avait juré qu’il ne signerait jamais le pacte de stabilité, comme Romano Prodi avait dit de ce même texte qu’il était stupide, et comme François Hollande avait annoncé qu’il renégocierait le pacte budgétaire.Tous les trois se sont démentis par peur d’être accusés d’être antieuropéens ! Pourtant ils avaient raison et le savaient.


Avez-vous quand même constaté des changements positifs depuis ces derniers mois?


Je garde espoir dans l’idée que la population comprend de plus en plus qu’elle fait l’objet de manipulations. Elle a compris que, depuis de nombreuses années, un changement de gouvernement ne s’accompagnait pas d’un changement de politique. À elle de reprendre la main ! L’épisode du Covid a aussi servi à tous, citoyens et classe politique, de formation accélérée.

Fin de l’entretien

Post Scriptum

Les débuts universitaires de Jean Paul FITOUSSI étaient brillants, comme  le sera la suite de son parcours.

Entre octobre 1968 et novembre 1971, il est assistant à la Université de Strasbourg, au sein de la faculté des sciences économiques. Il est promu chargé de cours en 1971, puis maître de conférences agrégé en 1974. Il devient doyen de la faculté en mars 1974, et conserve ce poste jusqu’en mars 1977.

J’ai eu la chance  de suivre son enseignement lors de ma formation  économique à Strasbourg de 1976 à 1978.

Je l’ai manqué  de quelques  mois  à  Sciences Po Paris qu’il rejoint en 1982, et l’ai retrouvé  lorsqu’avec René Remond et Alain Lancelot nous avons créé le Comité  Scientifique du colloque consacré aux 20 ans des Régions Françaises, organisé en Picardie en 1991.

Thierry Lidolff

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