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Rod DREHER: « Les Américains ont cessé de croire en leurs mythes fondateurs »

PRESENTATION

Rod Dreher est un journaliste et écrivain américain, éditorialiste à The American Conservative. Il a publié Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus: le pari bénédictin (traduit en français aux éd. Artège, 2017) et dernièrement aux États-Unis Live Not by Lies (Sentinel, septembre 2020).
Propos recueillis et traduits par Paul Sugy.

L’éditorialiste américain déplore « les fractures qui morcellent les États-Unis, ravivées par la cacophonie qui règne après l’élection présidentielle. Les Américains, pour une partie d’entre eux, ont cessé de croire en leurs propres mythes fondateurs« , analyse-t-il, dans l’entretien que nous vous proposons ici.

ENTRETIEN

Rod Dreher: «Notre nation américaine est en train de se désagréger»

Par Paul Sugy – LE FIGARO – 5 novembre 2020

À l’heure qu’il est, les États-Unis ne connaissent toujours pas avec certitude le nom de leur nouveau président, et l’image que le monde entier se faisait de la démocratie américaine est détériorée. Quel sentiment vous inspire cette situation?


L’année 2020 a été apocalyptique pour mon pays, dans la mesure où nos fragilités nationales ont été révélées au grand jour. L’élection présidentielle en cours n’est qu’un nouvel épisode de ce phénomène. Notre nation est en train de se désagréger. Nous oublions que nous formons, quoi qu’il arrive, un seul peuple. Ce mouvement se prépare depuis des années, mais aujourd’hui il est si manifeste qu’il n’est plus possible de se bercer encore d’illusions.


Les élites américaines sont enfermées dans une bulle épistémologique.


Même si les résultats définitifs de l’élection ne sont pas connus, une tendance s’est néanmoins dessinée: Donald Trump, contrairement à ce que beaucoup annonçaient, a fait un score plus élevé qu’en 2016 chez les femmes, les Noirs, les hispaniques. Comment l’expliquez-vous?


Il faut encore attendre des données complètes avant de tirer des conclusions définitives, mais ce que je peux au moins dire c’est que le logiciel intellectuel de la plupart des journalistes et des élites, qui prétendent dire quelles doivent être les convictions politiques des personnes de couleur, est complètement obsolète. Les élites américaines sont enfermées dans une bulle épistémologique. Ces gens ne comprennent pas leur pays, ils le craignent et le détestent à la fois. Il est intéressant de voir que pour la seconde élection consécutive, les sondages se sont sérieusement trompés. Pourquoi? Tout simplement parce que les citoyens américains n’osent pas avouer aux sondeurs qu’ils comptent voter pour Trump.

Ils craignent de donner des informations compromettantes à des inconnus. Ils ont vu comment la gauche fonctionnait à l’Université, dans les médias et dans les entreprises, et ils savent que s’ils sortent des clous tracés par l’idéologie des «politiques identitaires» de la gauche, ils peuvent en pâtir, et même perdre leur emploi. La gauche a répandu partout dans le pays une atmosphère d’intimidation, qui n’est pas sans rappeler le totalitarisme – tout cela au nom de la pureté et de la «justice sociale». Ces dangereux Robespierre méritent la claque que représente, à bien des égards, cette élection qui est loin de confirmer la «vague bleue» qu’ils espéraient.

Dans quelle mesure le mouvement Black Lives Matter et ses conséquences sur la société américaine ont pesé sur l’élection?

Je crois que ce mouvement a beaucoup compté. D’abord parce qu’il est associé, dans l’esprit de nombreux Américains, aux pillages et aux émeutes qui ont ravagé le pays. Les gens n’osent pas le dire à voix haute, pour ne pas être pris pour des racistes, mais c’est ce que beaucoup pensent en leur for intérieur – et, je crois, ce qu’ils ont exprimé dans les urnes. Ensuite, Black Lives Matter a fait se lever une nouvelle terreur idéologique dans toutes les institutions contrôlées par la gauche, notamment les médias et les facultés.

Si vous n’êtes pas d’accord avec leurs propositions, même les plus extrémistes, c’est donc que vous êtes raciste. C’est une sorte de chasse au bouc-émissaire, et les gens n’osent pas se dresser publiquement contre ce mouvement. Mais dans l’intimité de l’isoloir, ils peuvent enfin s’exprimer. Au lendemain de l’élection, j’ai vu sur Twitter certains des partisans les plus engagés de Black Lives Matter dénoncer cette élection comme étant la preuve selon eux que l’Amérique est bel et bien raciste. J’espère que nous serons de plus en plus nombreux à nous opposer à la terreur idéologique qu’ils répandent, et qui est en train de déchirer le pays.


Nos divisions ne sont plus seulement politiques, elles portent désormais sur nos mythes fondateurs.


Vous avez publié un nouvel essai, intitulé «Live Not by Lies». Cette élection et l’imbroglio sur les résultats, contestés dans certains États par l’équipe de campagne de Trump, confirme-t-elle l’entrée de l’Amérique dans l’ère de la post-vérité?


Tout dépend de ce que vous appelez la «post-vérité». La nuit précédant l’élection, mon fils, qui étudie à l’université, me disait que l’on devrait relire Jean Baudrillard pour comprendre l’époque que nous vivons. Il a peut-être raison. Je pense en effet que les États-Unis sont plongés dans la «post-vérité» de plusieurs façons. D’abord parce que nos divisions ne sont plus seulement politiques, elles portent désormais sur nos mythes fondateurs – la «vérité poétique» de notre destinée nationale, le sens collectif que nous apportons à notre histoire, comme chaque nation le fait pour se forger une unité.

Nous avons vu émerger à gauche, au cours de ces dernières années, un puissant récit alternatif qui fait de notre pays une création démoniaque, un ramassis de racistes et de méchants. Sauf que c’est ce récit qui désormais triomphe au sommet de nos institutions, et a conquis nos élites. Cette élection a montré à nouveau le fossé qui sépare le monde dans lequel vivent les médias et les classes dirigeantes, et celui du reste des Américains. Lorsque nos enfants apprennent à l’école, ou dans la culture de masse, que les vieilles vérités poétiques, mythologiques, sur les États-Unis, sont en réalité des mensonges, et que la seule vérité est que notre pays est un enfer, alors le seul avenir qui nous attend c’est une forme ou une autre de guerre civile. C’est en ce sens que notre pays vit dans une ère de «post-vérité»: nous ne partageons plus de récit narratif commun sur ce que signifie l’Amérique.


Ensuite, et de façon plus inquiétante, comme Hannah Arendt nous en a avertis dans Les Origines du totalitarisme, on reconnaît une société pré-totalitaire à ce que les gens n’y croient plus en l’existence de vérités objectives – une société dans laquelle les gens tiennent des mensonges pour des vérités du moment que cela sert leurs objectifs. Nous vivons certainement dans une telle société aujourd’hui. Mais est-ce seulement vrai de l’Amérique, ou est-ce que cela ne concerne pas l’ensemble de l’Occident, plongé dans la décadence post-moderne?

Enfin, dans un sens plus limité, nous sommes dans une ère de «post-vérité» dans la mesure où nous devenons incapables de dire la vérité de peur de s’attirer les foudres et les châtiments de la classe dominante. En France par exemple, c’est la même chose vis-à-vis de l’islam. Vous savez très bien comment cela fonctionne. À la longue, les gens ordinaires sont las des mensonges officiels, et même si le courage de vivre publiquement dans la vérité leur fait défaut, au moins votent-ils en conscience dans l’isoloir.

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