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Olivier BABEAU: Croire à des complots ou reconnaître le chaos qui nous gouverne?


PRESENTATION

La prolifération des théories complotistes, un refuge face à la complexité galopante du monde

Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens et, par ailleurs, professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. Il a récemment publié Le nouveau désordre numérique: Comment le digital fait exploser les inégalités (Buchet Chastel, 2020).

La dangereuse prolifération des théories complotistes est un refuge face à la complexité galopante du monde, qu’aucun discours explicatif universel ne vient plus éclairer, analyse Olivier Babeau.

« Nous ne pouvons pas accepter cela comme une fatalité. Des solutions existent. Si les responsables politiques adoptaient plus volontiers des discours de vérité, spécialement lorsqu’ils se sont trompés, leur parole finirait peut-être par regagner en crédibilité. Le mensonge initial sur les masques n’a certainement pas aidé. » Ecrit-il.

RELIRE METAHODOS:

Article d’hier: Eviter (un) Hold Up? Pourquoi il ne faut pas faire silence sur l’échec de la gouvernance et de l’action publique https://metahodos.fr/2020/11/18/pourquoi-il-ne-faut-pas-faire-silence-sur-lechec-de-la-gouvernance-et-de-laction-publique/

Nous vous proposons ici l’article d’ Olivier BABEAU

ARTICLE

Olivier Babeau: «Il est plus rassurant de croire à des complots que de reconnaître le chaos qui nous gouverne»

Par Olivier Babeau Publié le 17/11/2020 / Le Figaro

Le complotisme est le mal du siècle. Et aucun vaccin n’est hélas en vue. Ce phénomène dont nous découvrons avec stupeur, mois après mois, l’importance grandissante, est tout à la fois le symptôme et le facteur aggravant d’un crépuscule de la raison auquel personne ne s’attendait.

Plus que la violence en ligne et ses effets de meute, le complotisme est la mauvaise surprise du chaos informationnel créé par les nouvelles technologies numériques. Il était difficile de s’y attendre: les précédents historiques de diffusion de l’information avaient eu un effet très positif. Il y a cinq mille ans, l’invention de l’écriture a débouché sur l’épanouissement des civilisations.

À partir de la fin du XVe siècle, l’imprimerie a permis une forme de démocratisation de l’information dont la réforme protestante et les Lumières se sont nourries.

On n’imaginait pas que si un peu d’informations démocratisait efficacement le savoir, beaucoup tendait à refaire de lui un privilège aristocratique. Toutes les connaissances du monde ou presque sont désormais disponibles gratuitement: comment aurions-nous pu penser que le complotisme se développe telle une tumeur maligne dans cette abondance nouvelle? Il ne se développerait pas autant s’il ne trouvait un terreau fertile.

Dans un monde où les problèmes sont plus complexes car le nombre de facteurs et interactions à prendre en compte a considérablement augmenté, leur réduction à une explication simple est tentante.

Dans le subtil roman du complotisme qu’est Le Pendule de Foucault, Umberto Eco montre bien que ces théories sont des créations de notre désir de sens. Nous aspirons à comprendre ce qui nous entoure, et passons notre temps à échafauder des interprétations concernant son fonctionnement. Cet instinct venu du fond des âges trouve sur internet une nourriture inespérée. Dans un monde où les problèmes sont rendus plus complexes car le nombre de facteurs et interactions à prendre en compte a considérablement augmenté, leur réduction à une explication simple est tentante.

La fin des grands récits religieux concernant l’ordre du monde a laissé un vide pénible: il est aussi difficile d’admettre la marche erratique des choses que d’accepter l’absurdité de l’existence. Une explication fausse qui rassure vaudra toujours mieux qu’une vérité inconfortable. Nous n’avons pas tous le courage de dire avec Nietzsche: «mieux vaut claquer des dents qu’adorer des idoles»…

Il est beaucoup plus rassurant de croire que des maîtres du monde s’accordent pour nous manipuler que de reconnaître le chaos qui gouverne.

Paradoxalement, il est moins effrayant de s’imaginer en pantin dont on tire les fils que d’être placé en face de la terrible réalité de sa liberté. Il est plus satisfaisant pour son amour-propre d’être un esclave contrôlé qu’un être autonome qui ne contrôle rien.

Cette tendance profonde à chercher du sens se mêle à une défiance croissante vis-à-vis des élites politiques ou économiques: créditées d’œuvrer toujours à de sombres desseins, ces élites ne parviennent plus à tenir de discours audibles par le reste de la population. Toute critique à leur endroit sera reçue, parce qu’il s’agit d’une critique, comme recevable.

La charge de la preuve sera allègrement inversée: c’est aux puissants de prouver qu’ils n’ourdissent pas de plan machiavélique, et non aux sycophantes de prouver leurs dires. Les suppositions sont rapidement transformées en acte d’accusation. Toute défense est par avance rejetée dans l’insignifiance. La manipulation, enfin, est d’autant plus facile que les convictions complotistes prospèrent sur un terreau de profonde ignorance. En 2019, un sondage avait montré qu’un Français sur six «n’avait jamais entendu parler de la Shoah».

Le complotisme est une machine infernale pour notre régime politique.

Qui a l’expérience du fonctionnement des «lieux de pouvoir» sait pourtant qu’il n’est pas nécessaire de supposer une intelligence maléfique à l’œuvre pour interpréter les événements. Les imperfections individuelles, le hasard des dysfonctionnements organisationnels, les dérives des institutions et les contradictions des intérêts sont des mécanismes suffisamment puissants en eux-mêmes.

Le plus inquiétant est que le complotisme est une machine infernale pour notre régime politique.

Sur le champ de bataille d’Internet, tout se ligue pour engendrer un débat caricatural: nos biais cognitifs, les business models des plateformes et des médias, les technologies, les influenceurs mal intentionnés, l’indigence culturelle… L’ensemble bâtit un monstrueux édifice d’excès, de mensonges et d’incompréhension. Il fait de notre démocratie un chaudron de sorcière d’où sortent les plus terrifiantes chimères.

Nous ne pouvons pas accepter cela comme une fatalité. Des solutions existent. Si les responsables politiques adoptaient plus volontiers des discours de vérité, spécialement lorsqu’ils se sont trompés, leur parole finirait peut-être par regagner en crédibilité. Le mensonge initial sur les masques n’a certainement pas aidé.

Enfin, enseigner les mécanismes psychosociologiques de la crédulité à l’école, et plus largement doter les élèves des ressources culturelles nécessaires à l’esprit critique, pourrait ralentir la diffusion de ces théories.

1 réponse »

  1. L’INVITÉ DE 8H20 : LE GRAND ENTRETIEN

    Vendredi 20 novembre 2020

    par Nicolas Demorand , Léa Salamé

    Cynthia Fleury : le complotisme « vient nous sécuriser par le pire », analyse la philosophe

    Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeur titulaire de la chaire « Humanités et Santé » au CNAM est l’invitée du Grand entretien de France Inter. Elle est l’auteure de l’essai « Ci-gît l’amer : guérir du ressentiment » (éd. Gallimard).

    Cynthia Fleury, invitée du Grand entretien le 15 décembre 2019 © Radio France / France Inter

    Autrice d’un essai « Ci-gît l’amer : guérir du ressentiment », la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury analyse le complotisme, qui agite la France ces dernières semaines, en ces temps de pandémie et de défiance anti-vaccinale élevée. « Le complotisme est le récit parfait pour ce grand temps d’incertitude et d’incertitude au risque, cela vient sécuriser par le pire. Ce qui est particulier, car on a une explication mais elle est absolument terrible. »

    Elle souligne la difficulté de « contre-argumenter ». « Le logos qui nous permet de retrouver de la confiance, on ne peut plus l’activer. Car le complotisme est un délire paranoïaque et tout signe va venir renforcer la thèse émise, il permet de donner aux biais de confirmation un terrain absolu. Tout ce qui va être dit, vu, va être interprété pour confirmer la thèse. »

    « La seule manière d’être en lien c’est de ne surtout pas aller sur ce terrain, de parler de tout autre chose et de reproduire du lien empathique sur des objets neutres. » 

    Pour Cynthia Fleury, le complotisme « est une manière de valider qu’on a une forme de maîtrise, qu’on est pas dupe, de valider son intelligence par la bêtise ». 

    « Le mal ressentimiste peut mettre la démocratie à genoux » 

    Dans son dernier livre, la philosophe entend nous « guérir du ressentiment ». « À partir du moment où l’on ne peut plus se nourrir de la beauté du monde, de la valeur des autres, que l’on ne peut construire son bien-être que par dénigrement d’autrui, on considère qu’on a basculé dans le ressentiment », constate-t-elle. « Plus le ressentiment s’affirme, s’approfondit, moins le sujet n’en a conscience, plus il s’auto légitime, plus il considère être victime d’une injustice. »

    Le ressentiment est « une maladie archaïque », rappelle Cynthia Fleury. Mais aussi très actuelle. « Vous avez des conditions objectives qui peuvent renforcer le ressentiment dans la mesure où nous sommes dans un monde d’insécurisation. (…) Nous avons transformé le principe de l’égalité en passion mortifère. Et la pulsion ressentimiste se nourrit de la rivalité mimétique. Or nous sommes dans un monde d’hyper rivalité mimétique via les réseaux sociaux. »

    Ce « mal » pose aussi la question démocratique. « Le mal ressentimiste peut mettre la démocratie à genoux », poursuit-elle. La démocratie « peut traverser la peur, la colère, la révolte ». « Mais c’est ce sentiment qui fait tourner la démocratie contre elle-même. Le ressentiment c’est ce moment précis où tout d’un coup vous n’avez plus confiance dans la démocratie pour être un vecteur de progrès historique. La réponse freudienne est de dire qu’il faut activer les forces de sublimation des pulsions ressentimistes (culture, éducation, soin). Or nous voyons que nous allons plutôt vers des renforcements autoritaires, régaliens. »   

    « Situation d’épuisement »

    Ce n’est pas la Covid-19 qui a déclenché ce phénomène, juge Cynthia Fleury. “Cela préexistait, mais joue son rôle de révélateur et produit du débordement. Nous étions, avant la Covid, dans une situation d’épuisement, à la fin d’un rouleau compresseur qui s’appelle le rationalisme gestionnaire et qui dit qu’il n’y a qu’une seule façon de faire performance dans ce monde : le quantitatif. (…) L’enjeu c’est de calmer ces délires autour du quantitatif et à produire du possible autrement que par le quantitatif.”

    Notre monde, enfin, souffre d’une “désubstantialisation du langage”, regrette enfinla philosophe. “Les uns et les autres utilisent la novlangue, la langue de bois, le double langage. Font perdre le sentiment de confiance en ce qui est dit et c’est très problématique dans l’univers démocratique puisque c’est notre seul vrai outil de régulation.”

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