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«JAMAIS LE BESOIN DE DISQUALIFIER LE DISCOURS DE L’AUTRE N’A ÉTÉ AUSSI SYSTÉMATIQUE»

confrontation honnête des points de vue, respect des faits , souci constant de la nuance

Les rédactions de CNews et d’Europe 1 ont été comparées au parti de Marine Le Pen par le quotidien Libération. Une volonté de faire obstacle au pluralisme dans les médias, déplore Olivier Babeau dans l’entretien que nous vous proposons de relire.

ILLUSTRATION La Une de Libération du mercredi 23 juin 2021. 

« Les journalistes ne peuvent pas oublier leurs convictions, mais ont le devoir d’œuvrer à la confrontation honnête des points de vue, au respect des faits et avoir le souci constant de la nuance. » Olivier Babeau

« Il devient aussi plus logique pour beaucoup de médias de refléter la polarisation et l’hystérisation des réseaux sociaux. » Olivier B

Olivier Babeau est président de l’Institut Sapiens et professeur en sciences de gestion à l’université de Bordeaux. Il a récemment publié Le nouveau désordre numérique: Comment le digital fait exploser les inégalités (Buchet Chastel, 2020)

Voir certaines de nos publications relatives à cet auteur :

le dernier: ETAT D’URGENCE. QUEL EST CE RÉGIME OÙ VOTE, DÉBAT, INSTITUTIONS, SONT SECONDAIRES ? UN CONSENSUS SILENCIEUX EXISTE POURTANT SUR LES REMÈDES.

LA « CONTESTATION DE L’IDÉE MÊME D’EXISTENCE D’UNE ÉLITE https://metahodos.fr/2021/06/12/olivier-babeau-on-ne-conteste-plus-les-elites-en-place-mais-lexistence-meme-dune-classe-dirigeante/

EN 2021, AYONS LE COURAGE DE RÉAFFIRMER NOTRE PROJET DE CIVILISATION https://metahodos.fr/2021/01/21/face-au-complotisme-il-nous-faut-plus-de-transparence-et-plus-de-democratie/

CROIRE À DES COMPLOTS OU RECONNAÎTRE LE CHAOS QUI NOUS GOUVERNE? https://metahodos.fr/2020/11/19/olivier-babeau-il-est-plus-rassurant-de-croire-a-des-complots-que-de-reconnaitre-le-chaos-qui-nous-gouverne/

EVITER (UN) HOLD UP? POURQUOI IL NE FAUT PAS FAIRE SILENCE SUR L’ÉCHEC DE LA GOUVERNANCE ET DE L’ACTION PUBLIQUE https://metahodos.fr/2020/11/18/pourquoi-il-ne-faut-pas-faire-silence-sur-lechec-de-la-gouvernance-et-de-laction-publique/

LA DÉMOCRATIE EST EN TRAIN D’EXPLOSER SOUS NOS YEUX https://metahodos.fr/2020/10/18/olivier-babeau-la-democratie-est-en-train-dexploser-sous-nos-yeux/

LA DÉMOCRATIE NE SOUFFRE PAS D’UN TROP-PLEIN DE DÉBATS, MAIS DE LEUR RARETE https://metahodos.fr/2020/06/19/la-democratie-ne-souffre-pas-dun-trop-plein-de-debats-mais-de-leur-rarete/

ENTRETIEN AVEC OLIVIER BABEAU

Une de Libération sur CNews-Europe 1 : «Jamais le besoin de disqualifier le discours de l’autre n’a été aussi systématique»

Par Aziliz Le Corre, Publié le 24/06/2021, Le Figaro

Que pensez de la Une de Libération, mettant en cause la ligne éditoriale de CNews et d’Europe 1?

Olivier BABEAU. – Il est évidemment piquant de voir un journal notoirement (et ouvertement à mon sens) orienté politiquement s’inquiéter de la neutralité d’autres médias. Tout se passe comme si en France les médias orientés à gauche se considéraient comme les seuls dispensant de l’information légitime, les médias de droite étant qualifiés de façon péjorative de « média d’opinion ». C’est cette même logique que relayent certains intellectuels de gauche expliquant en substance, par un magnifique raisonnement circulaire, que ceux qui ne pensent pas comme eux ont forcément tort puisqu’ils ont eux-mêmes raison.

Cela illustre plus fondamentalement la crise de l’éthique de la discussion que nous vivons. Bien sûr il est classique que chaque camp estime détenir le savoir et accuse l’autre d’être une idéologie. Il est classique aussi de dénoncer l’opinion des autres quand on pense détenir un savoir. Mais jamais l’incapacité des courants de pensée à dialoguer n’a été si grande. Jamais le besoin de disqualifier le discours de l’autre n’a été aussi systématique. Jamais on n’a vu une telle violence dans la façon dont toute pensée déviante est accusée d’insignifiance. Il ne s’agit plus d’opposer des arguments, de mettre en balance des faits et éventuellement des interprétations concurrentes, mais de faire taire. On a l’impression que certains ne défendent le pluralisme qu’aussi longtemps que l’on est d’accord avec eux. Exactement comme d’autres (ou les mêmes !) ne sont en faveur de la liberté d’expression qu’à condition que l’on répète ce qu’ils pensent.

A-t-on un problème en France avec le pluralisme médiatique?

La gauche, pour faire court, dira qu’en effet la plupart des médias sont possédés par une poignée de grands patrons et défendent donc le grand capital. La droite, quant à elle, soulignera l’évidente domination des discours de gauche dans les médias de service public. Je pense que la question du pluralisme des médias devient particulièrement brûlante parce que, précisément, nous n’avons jamais eu autant besoin de médias capables, dans le maelström informationnel créé par le numérique, d’aider au discernement et à l’apaisement. Or ce n’est pas du tout ce qui se passe. Il ne sert à rien de compter avec attention les prises de parole de différents partis si, le reste du temps, les journalistes réalisent une propagande permanente et d’autant plus pernicieuse qu’elle se pare des oripeaux de la neutralité. Cette dernière est-elle possible ? Certains soutiennent que non. La neutralité pose en fait exactement le même problème que la rationalité. Parce qu’aucune des deux n’est jamais parfaite, certains voudraient qu’on y renonce.

Pourtant il est possible, à défaut de rationalité parfaite, d’adopter une rationalité au moins procédurale, qui s’efforce de respecter certaines conditions d’un raisonnement garantissant une forme d’objectivité, même si on n’y parvient jamais tout à fait. De la même façon, les journalistes ne peuvent pas oublier leurs convictions, mais ont le devoir d’œuvrer à la confrontation honnête des points de vue, au respect des faits et avoir le souci constant de la nuance. C’est justement cette nuance qui manque cruellement à notre époque, et c’est son drame. Une forme de manichéisme envahit tout : qui n’est pas entièrement pour une idée est supposé contre, il ne peut y avoir que des points de vue radicalement opposés et inconciliables. Il n’y a plus de place pour le doute, le balancement, l’hésitation et le « chatoiement du réel » (cette dernière image m’est suggérée par le livre de Pietro Citati sur Ulysse : La Pensée chatoyante). D’où les formes très préoccupantes de puritanisme qui émergent et saturent l’espace public de leurs imprécations.

Ne craignez-vous pas que les médias se polarisent, comme c’est le cas aux États-Unis par exemple ?

On le sait, l’explosion de la quantité de données disponibles et l’amplification des échanges via les réseaux sociaux ont créé un chaos informationnel inédit. Les opinions se radicalisent grâce à l’effet d’écho des bulles cognitives, et dans le tsunami de contenus disponibles, les expressions les plus extrêmes sortent seules du lot.

Certains facteurs, liés à l’affaiblissement des modèles économiques des médias, jouent hélas dans le sens de leur contamination par ce phénomène de polarisation. D’abord, il augmente la charge de travail des journalistes et baisse leur rémunération : leur niveau général et donc la qualité de leur travail s’en ressentent. Moins de temps, et il faut le dire souvent moins de culture, ne favorisent pas l’art difficile de la nuance qui permet d’exposer honnêtement les phénomènes dans toute leur complexité. Informer est une tâche vertigineuse et de plus en plus complexe, faite hélas par des gens parfois trop peu formés, souvent sous-payés et toujours pressés.

C’est aussi le modèle économique des médias reposant sur la publicité qui, face à la baisse des budgets, impose des formes de radicalisation des discours qui sont le seul moyen d’attirer de l’audience. Il devient aussi plus logique pour beaucoup de médias de refléter la polarisation et l’hystérisation des réseaux sociaux. La pensée équilibrée et raisonnable fait moins que jamais recette.

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,Nous avons quitté le débat pour la propagande. Nous avons quitté la raison pour l’arbitraire émotionnel. Nous avons quitté la modernité pour une postmodernité néolibérale et consumériste. Comme plus rien ne tient, comme les « élites instituées » se sont coupées du « peuple constituant » (cf; Maffesoli), lesdites élites se délitent. Plus rien ne les tient debout. Elles se débattent pour pérenniser leur place dans leur monde fini. Voilà, à mon sens, le cœur du sujet.Bien amicalementJean-Marc

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