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La liberté d’informer, une garantie essentielle menacée?



PRESENTATION

De la loi inutile contre les fausses nouvelles aux menaces de poursuites contre les sources de journalistes, les gouvernements mis en place par Emmanuel Macron, et le président lui-même, ont le plus grand mal à respecter la liberté d’informer, estime le directeur du « Monde », Jérôme Fenoglio, dans son édito que nous publions.

Par ailleurs nous vous proposons un article d’Atlantico sur les événements récents qu’ont eu à subir des journalistes.



Editorial du « Monde – 20 mars 2020


« La qualité de l’information ne s’accroîtra jamais si l’on restreint la liberté, sa condition première »

» Des mauvaises lois, l’on peut redouter les dangers dans le futur, proche ou lointain, qui suivra leur promulgation. Leurs funestes effets ne se manifestent que très rarement avant même leur adoption par le Parlement. C’est pourtant le cas de la proposition de loi pour une « sécurité globale » déposée par deux députés La République en marche (LRM), avec le soutien du gouvernement.

L’examen de ce texte vient à peine de commencer à l’Assemblée nationale que, déjà, les dérives qu’il permet, les arrière-pensées qu’il contient, se sont manifestées à ciel ouvert, dans les paroles et dans les actes, dans les rues de Paris et les déclarations d’un ministre.

Beaucoup d’observateurs, et notamment nombre de sociétés de journalistes – dont celle du Monde –, avaient alerté, ces derniers jours, sur les risques de censure que comporte son article 24, qui impose le floutage de l’image des policiers et gendarmes dans le but d’empêcher leur « usage malveillant ». « Rédigée comme une réponse clientéliste à la revendication d’anonymat des syndicats de policiers, cette proposition de loi contrevient grossièrement à un droit démocratique », celui d’informer librement, écrivions-nous dans l’éditorial du 7 novembre.

De fait, tous ces dangers se sont révélés au grand jour au cours de la seule soirée du mardi 17 novembre. En quelques heures, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre ce texte, des journalistes ont été intimidés verbalement, empêchés de faire leur travail, placés en garde à vue pour l’un d’entre eux. A ce laisser-aller policier, de très mauvais augure, se sont ajoutées les paroles du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, qui a formulé le souhait que les reporters se rapprochent désormais des autorités avant de couvrir une manifestation.

Offensive pernicieuse

A l’évidence, de l’affaire Benalla aux violences commises à l’encontre des « gilets jaunes », de la faiblesse camouflée en autoritarisme de Christophe Castaner aux démonstrations de force non maîtrisées de Gérald Darmanin, le pouvoir en place éprouve une difficulté majeure à se tenir à l’intérieur d’une conception républicaine du maintien de l’ordre, pourtant seul moyen de protéger les policiers contre les violences, réelles, auxquelles ils sont exposés.

A l’évidence, de la loi inutile contre les fausses nouvelles aux menaces de poursuites contre les sources de journalistes, en passant par les convocations et les gardes à vue de certains d’entre eux, les gouvernements mis en place par Emmanuel Macron, et le président lui-même, ont le plus grand mal à respecter la liberté d’informer. Mais autant le premier constat, d’une surenchère sécuritaire toujours plus décomplexée, pouvait être également tiré de quinquennats passés, autant le second rompt avec les usages des décennies précédentes.

Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, le travail de la presse fait l’objet de nombreuses remises en cause et d’attaques frontales. Cette offensive est d’autant plus pernicieuse qu’elle se cache souvent sous la bonne conscience d’élus, de ministres et de conseillers qui prétendent chercher à améliorer la « qualité » de l’information, en ces temps de défiance généralisée.

Or, il importe de le redire ici : la qualité de l’information ne s’accroîtra jamais si l’on restreint sa condition première, la liberté. La confiance des citoyens s’effritera encore davantage si les pouvoirs, quels qu’ils soient, se mêlent de la délimitation de notre profession, de la définition officielle de la vérité. La protection des journalistes ne servira à rien d’autre qu’à les discréditer si elle s’apparente à une forme d’encadrement et de contrôle de leur travail. Il ne saurait d’ailleurs être envisageable que des reporters du Monde se prêtent à la moindre démarche qui entraverait l’exercice libre de leur métier sur la voie publique.

Pour ces raisons, avant que l’irrémédiable ne soit voté, il apparaîtrait sage de suspendre l’examen de la proposition de loi pour une « sécurité globale », texte de circonstance, dont les multiples défauts, criants, exigent, à l’évidence, un vrai travail de concertation. Texte dont aucune réécriture ne peut plus justifier l’indéfendable article 24, dont la suppression pure et simple s’impose désormais.

ARTICLE D’ ATLANTICO

Journalisme en garde à vue : mais où s’arrêtera le gouvernement en matière d’atteinte aux libertés publiques ?

Publié le 20 novembre 2020

Frédéric Mas est journaliste à la rédaction de Contrepoints.org. Après des études de droit et de sciences politiques, il a obtenu un doctorat en philosophie politique (Sorbonne-Universités).


Alors que les députés ont repris l’examen de la proposition de loi « sécurité globale », la question de la liberté de la presse cristallise les passions, notamment suite aux récentes déclarations de Gérald Darmanin. Cette proposition de loi peut-elle faire reculer les libertés publiques ?

Atlantico.fr : Mardi soir, un journaliste de France 3 Paris Île-de-France a été interpellé et gardé à vue dans le cadre de la manifestation organisée devant l’Assemblée nationale contre la loi “sécurité globale” alors qu’il était en train de filmer.

De son côté, Gérald Darmanin a indiqué que les journalistes devaient “se rapprocher des autorités” avant de couvrir une manifestation. Le ministre de l’Intérieur est ensuite revenu sur ses déclarations, indiquant que les journalistes n’avaient « pas d’obligation » de se signaler auprès des autorités préfectorales. Ces événements montrent-t-il que la liberté de la presse est une nouvelle fois menacée en France ?

Frédéric Mas : Oui, la liberté de la presse est menacée par cette nouvelle loi écrite pour protéger la police du déferlement de haine dont elle est l’objet. La rédaction du texte est suffisamment ambiguë pour rendre le travail des journalistes impossible sans pour autant améliorer la sécurité des populations. L’arrestation du journaliste de France 3 nous donne une bonne idée de la nouvelle relation qui va s’installer entre presse et police.

Plus généralement, la violence de la répression de la manifestation de ce mardi contre la loi « sécurité globale » interroge. Comment en est-on arrivé à ce degré de défiance envers la liberté d’expression et le travail de terrain des journalistes ?

La déclaration de Gérald Darmanin est plus scandaleuse encore, puisqu’elle laisse entendre que ça sera désormais à la police d’assurer la régulation des informations sur le terrain, avec les multiples abus que cela peut entraîner en termes de censure. Ce genre de procédé est indigne d’un Etat de droit, où la liberté d’informer, au même titre que celle de la presse, agit comme un contrôle démocratique de l’autorité.

Il semblerait que le ministre de l’Intérieur veuille amender l’article 24 de la loi polémique pour garantir la « liberté de la presse » tout en continuant à viser d’interdire la diffusion d’images de policiers sur les réseaux sociaux. Le problème n’est donc pas résolu, mais seulement déplacé.  

Notons au passage que si l’article 24 de la loi sur l’usage de l’image des policiers fait polémique, d’autres passages sont tout aussi problématiques en matière de libertés publiques. L’usage par les forces de l’ordre de caméras qui pourront ensuite servir dans le cadre de dispositifs de reconnaissance faciale ou l’usage de drones de surveillance ne vont pas améliorer la sécurité publique.

La proposition de loi sur la “sécurité globale” constitue-t-elle un escamotage des libertés publiques ? La fin justifie-t-elle les moyens comme le disait Camus ?

Cette loi est le produit de la montée de la violence en France. Les forces de l’ordre en pâtissent tous les jours, ce qui a rendu les syndicats particulièrement sensibles à la question des agressions de policiers. S’ajoutent à cela les campagnes de dénigrement orchestrées par une certaine extrême gauche, qui surfe sur le thème des « violences policières » pour discréditer l’institution de la police elle-même, réduite au bras armé de la bourgeoisie et de la classe dirigeante.

Si les raisons avancées par la police paraissent tout à fait respectables, les moyens utilisés, autoritaires, semblent de biens mauvais remèdes au mal profond qu’est l’ensauvagement du pays. En d’autres termes, non, les fins ne justifient pas les moyens : le principe de l’Etat de droit, c’est justement de passer par la médiation de la justice chaque fois qu’il est question d’attenter aux libertés individuelles. C’est en soi une limitation à l’« efficacité » réelle ou supposée de l’action politique, qui doit pour être légitime passer par le filtre du droit démocratique.

Si s’attaquer aux violences faites à la police implique d’interdire le droit à l’information et à faire disparaître les contrôles démocratiques nécessaires au bon exercice du travail de la police, c’est qu’il existe un problème de proportionnalité dans la loi.

Que ce soit sur la crise sanitaire ou la sécurité, le gouvernement est-il en train de faire l’unanimité contre lui avec ses décisions et décrets les plus improbables les uns que les autres ?
Il est difficile de trouver de la lisibilité dans la politique actuelle du gouvernement. En matière sanitaire, on navigue à vue, semaine après semaine, en fonction des ministres qui montent au créneau médiatique. Pourra-t-on fêter Noël normalement ? Les commerces vont-ils rouvrir avant le Black Friday ? On verra, c’est en fonction de l’évolution de la situation sanitaire que les pouvoirs publics consentiront -éventuellement- à nous rendre les libertés qu’ils ont confisqué au nom de l’urgence sanitaire.

On peut comprendre les erreurs ponctuelles d’un gouvernement confronté à un virus largement inconnu. Mais là, on a l’impression d’un gouvernement ballotté entre une technostructure toute puissante et totalement aveugle, qui impose sa vision du monde à l’ensemble du pays, et des groupes de pression qui profitent de la crise pour régler leurs comptes avec leurs ennemis de toujours.

D’un côté, nous avons un gouvernement qui signe des décrets pour autoriser la vente de sapins de Noël tout en interdisant la vente physique de guirlandes, de l’autre des commerçants victimes du reconfinement qui en profitent pour faire pression sur le gouvernement pour sanctionner l’e-commerce et les grandes surfaces.

A croire que l’empilement de décisions bureaucratiques et politiques absurde alimente l’anxiété sociale du pays jusqu’à rendre tout le monde fou. Nos voisins allemands se sont moqués récemment de notre Absurdistan français dans un article du grand journal Die Zeit. Le pays de Descartes est devenu, avec ses attestations, ses réglementations absurdes qui pénalisent la liberté sous toutes ses formes, celui du surréalisme (avant même la Belgique !).

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