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Exemplarité ou « publicisation » du corps des dirigeants pour convaincre sur le vaccin?

BILLET

Les responsables politiques doivent-ils se faire vacciner publiquement pour donner l’exemple aux citoyens ?

Dans un texte publié ce 7 janvier dans Le Parisien, 200 artistes de renom se disent prêts à se faire vacciner, relançant par la même occasion un épineux débat dans un pays où défiance envers les institutions et méfiance vaccinale s’accumulent : les personnalités publiques doivent-elles montrer l’exemple et se faire piquer l’épaule publiquement ?

La question se pose surtout, pour les personnalités politiques. Si certains y voient pour les représentants du peuple une occasion d’être à la hauteur de l’exigence d’exemplarité, d’autres redoutent un procédé contre-productif et qui ne ferait que nourrir la défiance.

Franck Dedieu dans Marianne: « Il s’agit de savoir, si plutôt que de piquer l’épaule de [la personne citée par le président de la République], il n’aurait pas fallu piquer celle de Jean Castex. Ce qui lui permettrait de dire que, s’il prend ce supposé risque avec le vaccin, chacun peut en faire de même pour l’intérêt général. »

Un exécutif qui n’a pas clairement tranché sa posture sur le vaccin: l’hypocrisie en même temps que la tromperie

On pourrait dire aussi que, plutôt que s’en remettre à la personne citée en exemple dans ses vœux, le président de la république aurait pu corriger plus directement et en responsabilité, sa précédente déclaration télévisuelle, en informant les Français qu’il se ferait vacciner – sans qu’il soit nécessaire de se faire filmer ou photographie. Il se contentait, rappelons-le, de dire qu’il n’imposerait pas aux français le vaccin – ce qui correspondait bien à un non soutien de la vaccination.

Mais quelle est, aujourd’hui, la valeur d’exemplarité des institutions et du politique ? La mise en scène de leur vaccination serait certainement contre performante. Et leur demande-t-on cela alors qu’ils n’ont pas clairement invité les Français à se faire vacciner ( tout en ( en même temps, et par tromperie ) discrètement et précipitamment voulant créer, par la loi, une nouvelle condition de déplacement et de mobilité: après les attestations, le visa de vaccination.

Il y a corrélation entre le doute que l’on a dans les institutions politiques et le niveau d’acceptation du vaccin.

Un chercheur de l’IFOP a fait une hiérarchie des gouvernements ayant eu, avec leurs alliés, le plus de votes au second tour des législatives. On s’aperçoit que parmi tous les gouvernements européens, c’est en France qu’il a la plus faible légitimité. Il y a une sorte de relation très claire entre ce niveau de légitimité des gouvernements et l’acceptation du vaccin très forte en Italie, en Allemagne, en Finlande et à l’inverse très faible pour des pays comme la France, et notamment des pays à système majoritaire.

La rupture de confiance entre les citoyens et les institutions vient de l’impression qu’il n’y a aucune exemplarité de la part de ceux qui sont censés incarner ces institutions.

Cette exemplarité entraine pour ceux qui gèrent les affaires publiques et qui devraient incarner les institutions démocratiques de marquer publiquement – et d’être ainsi exemplaires – un respect pour les lois.

Par exemple: le président de la République aurait été bien inspiré de respecter et de ne pas imposer à ses invités, et aux personnels de l’Elysée, des réunions/diners à plus de 6 personnes et des déplacements pendant les horaires de couvre feu; de respecter l’isolement imposé aux Français lorsqu’ils sont eux mêmes – le conjoint ou un membre du foyer- positifs au Covid.

La France est un des seuls pays à ne pas avoir lancé de campagne d’information en faveur de la vaccination

L’Allemagne fait campagne avec des célébrités posant sur des affiches à côté du slogan « Relevez les manches ». En Italie c’est une infirmière qui s’est fait vacciner en premier. En France, la personne désignée était une personne âgée. C’est la thématique de la personne âgée qui est exposée au risque, plus que les autres… les infirmiers, il faut le rappeler, ne pouvant bénéficier de la première vague de vaccins que s’ils ont plus de 50 ans ou à risques.

La question du rapport au vaccin est largement conditionnée par les choix problématiques qu’a faits le gouvernement dans sa stratégie.

« En voulant aller lentement, en voulant à la fois tenir compte des sceptiques et montrer que nous nous préoccupons d’abord des plus fragiles, des plus âgés …On a loupé non seulement la possibilité pour des figures emblématiques de montrer qu’elles passaient par les mêmes règles que les autres mais en plus qu’elles se voulaient plus actives, qu’elles avaient des devoirs supplémentaires. On a tout raté. En termes de symbole, on a tout faux. Il faut qu’il y ait la dimension patriotique mais aussi démocratique qui consiste à dire que nous sommes tous citoyens, que nous avons tous notre part dans l’action publique. Ça s’appelle la chose publique, la res publica. C’est l’image d’une infirmière qui le fait pour le bien commun. Mais je crois également que dans une démocratie abîmée comme la nôtre où il y a une défiance majeure, les élites vont devoir en faire beaucoup plus pour montrer qu’ils ont plus de devoirs que les autres et qu’ils en ont conscience. » indique Natacha Polony dans Marianne.

Rappelons qu’en application des critères et des priorités vaccinales décrétées – sans réflexion, ni débat sur des scenarios alternatifs qui auraient montré aisément les inconséquences du dispositif décidé en Conseil de Défense – les membres de l’exécutif ne pouvait, sans annonce initiale, être vacciné en premier, car ils s’étaient eux même placés hors des critères. ce n’est que quelques jours plus tard que les personnes volontaires ont été admises, dans le principe, à solliciter une vaccination…

les ministres pourraient donc se porter candidats !

Qu’attendent ils ?

La reine Elizabeth II et son époux ont été vaccinés hier samedi

Et le pape se fera vacciner la semaine prochaine, en pleine expansion de la pandémie contre laquelle les campagnes de vaccination montent en puissance.  

Le Royaume-Uni dépassait samedi la barre des 3 millions de cas et des 80000 morts. 

La monarque, âgée de 94 ans, et son époux, 99 ans, « ont reçu aujourd’hui leur vaccin et ont ainsi rejoint les quelque 1,5 million de personnes ayant déjà reçu leur première injection au Royaume-Uni. Habituellement assez discrète sur son état de santé, « la Reine a décidé de rendre publiques ces informations afin d’éviter des inexactitudes et d’éventuelles rumeurs« .

Le pape bientôt vacciné 

Au Vatican, le pape François, 84 ans, a annoncé samedi qu’il se ferait vacciner « la semaine prochaine« , dans un entretien avec la chaîne de télévision italienne Canale 5. »La semaine prochaine, nous commencerons à le faire au Vatican, et j’ai pris rendez-vous, il faut le faire », a-t-il dit, dénonçant au passage « un négationnisme suicidaire que je ne saurais pas expliquer » face au vaccin.  

Et en France ?

Nous vous proposons, pour poursuivre le débat, un article de The Conversation.

ARTICLE

Campagne de vaccination : faut-il publiciser le corps des politiques pour convaincre ?

5 janvier 2021 THE CONVERSATION – Fabienne Martin-Juchat, Professeure en sciences de l’Information et de la communication, Université Grenoble Alpes (UGA)

Rassurer les citoyens en montrant des leaders d’opinion en train de se faire vacciner, est-ce une bonne stratégie de persuasion ?

Relativement à l’efficacité de l’influence, la réponse est affirmative. En revanche, il est peu surprenant que cela fasse débat – en particulier dans des pays où la vulgarisation de l’éthique de la discussion invite les représentants de l’état à préférer l’argumentation verbale à la communication émotionnelle avec comme support, le corps mis en scène.

Pour quelles raisons l’exposition ritualisée du corps d’une célébrité tend-elle à devenir une technique d’influence et de persuasion qui se généralise ?

Vitrail représentant Saint-Louis et son gendre le roi de Navarre
Vitrail représentant Saint-Louis et son gendre le roi de Navarre portant un infirme sur un drap de soie lors de l’installation des malades dans le nouvel Hôtel-Dieu. (Église Saint-Jacques de Compiègne, Oise). Jean‑Pol Grandmont, CC BY

Faciliter l’adhésion par l’émotion

Depuis les travaux fondateurs de Gabriel Tarde, sociologue français du XIXe siècle, et en particulier son ouvrage Les lois de l’imitation, le recours à la représentation physique du leader d’opinion pour faciliter l’adhésion par l’émotion est un procédé bien connu.

Il s’avère même très ancien. l’exposition des représentations du corps du Christ et des saint.es, des rois et des reines, et même de simples défunts ont tour à tour sidéré les collectifs.

Émouvoir pour faire agir repose sur un besoin social d’imitation afin de se sentir appartenir à un collectif. Toute communauté s’identifie à la figure charismatique ou au leader en qui elle a confiance. Le passage à l’action sur ordre du leader se diffusera par imitation entre les individus qui se sentent ainsi appartenir à la communauté.

« Un homme énergique et autoritaire exerce sur les natures faibles un pouvoir irrésistible ; il leur offre ce qui leur manque, une direction. Lui obéir n’est pas un devoir, mais un besoin. C’est par là que débute tout lien social. » (Gabriel Tarde, 1890).

Le 18 décembre à Washington DC, Nancy Pelosi, membre du Parti démocrate et présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, attend pour une vaccination au Pfizer-BioNTech Covid-19. Anna Moneymaker-Pool/AFP

Reprenant les éléments de cette construction anthropologique, depuis plus de vingt ans, le marketing émotionnel au service du capitalisme exploite une technique de communication déconstruite dès 1955 par le sociologue des médias Elihu Katz, lui-même nourri par la pensée de Gabriel Tarde.

Rendre l’apparence spectaculaire

Par la professionnalisation de la communication, comment accentuer le pouvoir affectif du leader ? En spectacularisant son apparence. La projection affective est d’autant plus aisée qu’elle se trouve sémiotiquement construite afin de déclencher les émotions rassurantes.

La campagne de François Mitterand par Jacques Séguéla « La force tranquille » inaugure l’usage des corps pour déclencher les émotions désirées.

Photo de l’affiche « La force tranquille » de la campagne du candidat François Mitterrand pour les élections présidentielles prise lors du congrès d’Épinal le 8 mai 1981. AFP

Le recours à l’image de la Reine Élisabeth II pour soutenir les Anglais dans ce moment de crise face à la pandémie repose sur le même mécanisme.

Une photo de la reine Élisabeth II trône sur la place de Piccadilly Circus à Londres, peu après son adresse à la nation concernant l’épidémie de Covid-19 en avril 2020. Isabel Infantes/AFP

En 2021, l’image des corps construits des sportifs, des acteurs et autres célébrités est régulièrement associée à des campagnes de communication dans le but de favoriser l’imitation.

Selon Gabriel Tarde :

« Toutes les passions l’emportent en contagiosité imitative sur les simples appétits, et tous les besoins de luxe sur les besoins primitifs. »

Les réseaux sociaux, surenchère de la médiatisation des émotions

Au service de la surenchère de médiatisation des émotions, les réseaux sociaux ont exploité ce désir et cette efficacité de la mise en scène de soi pour émouvoir. L’exposition sur les réseaux sociaux de l’intimité scénarisée engendre des sentiments volontairement déclenchés.

Emmanuel Macron est lui-même bien entouré : dans ce selfie très commenté, niché dans un cadre savamment orchestré (le drapeau, le gel sur le bureau) pour être adapté aux réseaux sociaux, la bienveillance, la proximité, l’authenticité, la vulnérabilité, la compassion sont susceptibles d’être physiquement ressenties par les téléspectateurs.

Il apparaît même difficile de résister à ces figures (au sens linguistique du terme) des émotions. On se sent tressaillir malgré nous.https://www.youtube.com/embed/GA97edmgh9o?wmode=transparent&start=0Emmanuel Macron positif à la Covid-19.

Le mécanisme est d’autant plus efficace à mesure que le spectateur est anxieux, inquiet, voire apeuré face à une situation qu’il ne maîtrise pas. S’il n’est pas en mesure de décider, car émotionnellement fragilisé, il délègue plus facilement sa confiance sur une personnalité qu’il estime source de confiance, ou qu’il juge authentique. Son jugement repose alors sur les émotions qu’il ressent et dont la valeur de vérité l’emporte sur les arguments verbaux.

La communication des émotions est d’origine animale, elle se transmet entre les corps, dans les termes du professeur d’éthologie des communications humaine Jacques Cosnier, par échoisation corporelle. Ce concept métaphorique construit à partir du radical « écho » permet d’illustrer le fait que la contagion des émotions s’appuie physiquement sur le corps. Cette transmission corporelle et non consciente s’avère très puissante lorsqu’il s’agit d’une passion comme la peur. Une foule apeurée se remarque par la disparition des individus raisonnables. Le leader pourra alors facilement manipuler ces derniers qui délégueront leur confiance par perte de repères.

La puissance de contagion des émotions permet aussi de comprendre pourquoi des dictateurs comme Benito Mussolini ou Adolf Hitler se sont nourris des techniques de captation des foules investiguées par Gustave le Bon afin de manipuler par l’émotion les collectifs.

Les réseaux sociaux numériques (en particulier Instagram et Tiktok) sont des espaces où ne se communiquent des émotions en ayant massivement recours aux corps mis en scène. Et ça marche.

L’efficacité du corps comme support de com’

Pour convaincre dans un contexte de crise et donc de grandes angoisses collectives, utiliser le corps des politiques comme support de communication affective s’avère donc très efficace.

Faut-il voir dans ce phénomène un échec de la modernité ? Une argumentation scientifiquement construite ne permet-elle plus de convaincre ? Dans un pays comme la France, creuset de la modernité et plus généralement la vieille Europe marquée par l’éthique de la discussion nourrie par les travaux de Jürgen Habermas, cela ne peut que susciter le débat voire être considéré comme totalement inacceptable.

La controverse autour de la mise en scène des politiques en train de se faire vacciner montre à quel point ces questions sont d’actualité.

D’un côté Jair Bolsonaro n’hésite pas à promouvoir le vaccin comme s’il s’agissait d’une publicité pour une grande marque de produits.

Le président Jair Bolsobaro pose avec Ze Gotinha, symbole de la campagne de vaccination brésilienne, le 16 décembre 2020. Evaristo Sa/AFP

D’un autre côté, les derniers articles de presse autour de cet interview du PDG de Pfizer, soulignant qu’il préfère attendre avant de se faire vacciner, ont été immédiatement interprétés comme le signe qu’il faut se méfier du vaccin.

Cet exemple révèle aussi, comme en miroir, l’efficacité de l’exemplarité du leader en tant que technique de communication de la confiance.

Pourquoi les institutions et en particulier le système éducatif ne forment-ils pas plus les individus à la compréhension des mécanismes de la communication des émotions ?

Or, enseignant depuis plus de vingt à l’université, je ne peux que constater le manque d’enseignements sur ce domaine. L’éducation somatique et émotionnelle est absente des cursus car trop souvent assimilée à du développement personnel.

La demande est pourtant très forte de la part des étudiants en formation initiale et continue pour apprendre à identifier, dissocier, mettre des mots sur leurs sensations, leurs pulsions, les émotions, leurs sentiments et savoir analyser la manière dont une stratégie de communication via différents médias s’appuie sur des émotions pour faire agir sans réfléchir.


L’autrice vient de publier « L’aventure du corps. La communication corporelle, une voie vers l’émancipation », Grenoble, PUG.

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