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Débat: La pandémie a-t-elle eu raison de l’esprit des Lumières ?

Nous vous proposons un article de The Conversation, auteur Jean-Jacques Neuer : La pandémie a-t-elle eu raison de l’esprit des Lumières ?

Extraits:

L’apport essentiel des Lumières a consisté à installer l’Homme plutôt que Dieu au centre de l’univers. Elles célèbrent la liberté et l’avènement de l’Individu. Cet humanisme est un prolongement du christianisme.

La loi devient l’expression d’un contrat social théorisé par Jean‑Jacques Rousseau, contrat entre des individus – et non plus des groupes – et l’État. Cette philosophie est directement à l’origine de deux des textes juridiques les plus fondamentaux du monde occidental : le préambule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

La pandémie révèle ce que nous ne voulons pas voir, la fin des Lumières, des libertés et le triomphe de l’ordre et de la société de surveillance.

En ce sens, cette épidémie peut effectivement avoir les mêmes conséquences que celles d’une guerre, car le monde d’après n’est plus celui d’avant. Les libertés que nous croyions inscrites dans le marbre peuvent s’envoler en une nuit avec la légèreté d’un songe. Même si elles reviennent demain, cette impression d’extraordinaire contingence demeurera.

Les conséquences de la Covid-19 s’annoncent aussi importantes que celles d’une guerre. Il semblerait que les Lumières n’aient pas besoin d’un conflit et qu’elles soient tout simplement, dans un consensus aussi général qu’indifférent, en train de s’éteindre d’elles-mêmes.

Cette épidémie nous révèle que l’édifice juridique, moral et philosophique de l’Occident est en pleine transformation.

ARTICLE

Débat : La pandémie a-t-elle eu raison de l’esprit des Lumières ?

7 janvier 2021 – Jean-Jacques Neuer Docteur en droit, Habilité à Diriger les Recherches. Avocat – Solicitor,Arbitre ICC, Université Sorbonne Paris Nord – THE CONVERSATION

« On se rendra compte que les conséquences économiques, sociales, psychologiques de [la Covid] seront équivalentes à celles d’une guerre » déclarait le président de la République le 16 décembre 2020 en écho à son discours du 16 mars lorsqu’éclatait l’épidémie.

À première vue, rien n’a changé, ou presque. L’économie est devenue la caricature d’elle-même : les inégalités ont explosé, les GAFAM, soit seulement cinq entreprises, représentent 7 300 milliards de dollars soit autant que l’ensemble des entreprises cotées de la zone euro, la bourse américaine après avoir plongé est remontée en flèche et a dépassé son niveau d’avant Covid. Dans le même temps, des millions de travailleurs indiens dans une situation de pauvreté extrême ont rejoint leur état natal dans une migration dantesque, en avril et en mai, au début de la pandémie.

Demain, le vaccin devrait nous sortir de cette crise sanitaire. Les conséquences se résumeront-elles à quelques changements d’habitudes, davantage de télétravail et moins de déplacements professionnels, ou est-ce vraiment un choc systémique du même ordre qu’une guerre comme l’indique le président de la République ?

Jean‑Luc Marion, philosophe et phénoménologue déclarait au micro de Guillaume Erner aux matins de France culture, le 25 décembre 2020, qu’il ne s’agissait pas d’abord d’une crise sanitaire, mais politique. Il soulignait que la maladie n’est pas la peste noire : les populations ne sont pas décimées à un tiers, ce n’est pas le choléra comme au XIXe siècle à Marseille. Ce qui est inquiétant, ce sont les effets induits. Et l’une des conséquences les plus incroyables de la pandémie : toutes les libertés individuelles auxquelles nous avons renoncé – certes pour la bonne cause. On a collectivement lâché ces libertés individuelles sans protester !

D’un point de vue phénoménologique, mais aussi juridique, ce qui s’est passé est, en effet, tout simplement stupéfiant ! Dans le monde, y compris le « monde libre », on a enfermé en un tournemain la moitié de l’humanité. Lorsque l’on se souvient, pour ne parler que de la France, des manifestations impressionnantes auxquelles ont donné lieu des discussions de lois plus ou moins techniques, du CPE à la loi El Khomri, pour ne citer que deux exemples (on pourrait en citer des dizaines), enfermer sans aucune protestation toute la population française semble relever de la science-fiction. Et tout ceci, au départ en tout cas, à périmètre juridique constant.

Lorsque le 16 mars 2020, la liberté d’aller et venir est supprimée du jour au lendemain c’est sur la base de deux articles de loi, donc sans besoin d’aucune loi supplémentaire : l’article 1 du code civil qui a simplement trait à la date d’entrée en vigueur des lois en général et l’article L3131-1 du code de la santé publique qui dispose qu’en cas de menace d’épidémie, le ministre chargé de la santé peut prescrire dans l’intérêt de la santé publique toute mesure proportionnée aux risques courus.

Par la suite, le Conseil Constitutionnel validera à quelques détails près l’État d’urgence adopté postérieurement dans une décision du 11 mai 2020 (n° 2020-800 DC).

Libertés en danger

La pandémie révèle ce que nous ne voulons pas voir, la fin des Lumières, des libertés et le triomphe de l’ordre et de la société de surveillance.

En ce sens, cette épidémie peut effectivement avoir les mêmes conséquences que celles d’une guerre, car le monde d’après n’est plus celui d’avant. Les libertés que nous croyions inscrites dans le marbre peuvent s’envoler en une nuit avec la légèreté d’un songe. Même si elles reviennent demain, cette impression d’extraordinaire contingence demeurera.

La liberté est le socle sur lequel repose tout l’édifice juridique occidental. C’est ce que dit d’ailleurs Graham Allison, dans son ouvrage Destined for War, traduit en français par Le piège de Thucydide, qui met en exergue le fait que la valeur essentielle des États-Unis est la liberté et celle de la Chine, l’ordre.

Léonard de Vinci, lorsqu’il dessine l’Homme de Vitruve vers 1490, ne se contente pas de célébrer le corps humain. En installant son homme « parfait » au centre du cercle, il marque le début de la Renaissance et du mouvement qui aboutira quelques siècles plus tard aux Lumières puis aux droits humains.

L’apport essentiel des Lumières a consisté à installer l’Homme plutôt que Dieu au centre de l’univers. Elles célèbrent la liberté et l’avènement de l’Individu. Cet humanisme est un prolongement du christianisme.

La loi devient l’expression d’un contrat social théorisé par Jean‑Jacques Rousseau, contrat entre des individus – et non plus des groupes – et l’État. Cette philosophie est directement à l’origine de deux des textes juridiques les plus fondamentaux du monde occidental : le préambule de la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776 et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Thomas Jefferson s’inspire directement des philosophes Alfred F. Jones, John Locke et Henry Home lorsqu’il rédige le texte juridique le plus sacré des États-Unis.

La déclaration française doit beaucoup à son précurseur américain sous l’influence du groupe informel des « Américains », constitué des nobles envoyés en Amérique, comme officiers, par le roi Louis XVI pour soutenir la guerre d’indépendance américaine et notamment du marquis de La Fayette Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Ces deux déclarations diffèrent néanmoins. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen reconnaît quatre droits fondamentaux : la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression, le Préambule de la déclaration d’Indépendance mentionne, quant à lui, le droit à la vie et le droit au bonheur. Un seul droit est commun aux deux textes : la liberté.

C’est la pierre angulaire de l’ensemble du système. L’homme est au centre de l’Univers, il est libre. Il s’agit d’une liberté individuelle et non collective fondée sur la notion augustinienne de libre arbitre. Cette liberté est transférée à l’État avec parcimonie et dans le seul but de la faire respecter, notamment au regard du droit de propriété comme le développe John Locke dans son Traité de gouvernement civil (1690).

Influence de la pensée confucéenne

En cela, le système occidental diffère du système chinois.

La thèse de François Jullien fait de la Chine l’autre absolu de notre monde occidental construit notamment à partir de l’héritage grec. « Sa thèse que je ne discute pas, mais que je prends comme hypothèse de travail, est que le chinois est l’autre absolu du grec – que la connaissance de l’intérieur du chinois équivaut à une déconstruction par le dehors, par l’extérieur, du penser et du parler grec ».

L’individu en tant qu’être libre permet, dans une démarche ontologique, d’illustrer cet antagonisme.

Comme le rappelle Yuzhi Ouyang dans sa thèse « La culture traditionnelle chinoise et la culture occidentale contemporaine » : ce n’est pas que l’individu n’existe pas en Chine, mais « la Chine […] méprise l’individu, l’individualisme est une donnée fondamentale dans la culture occidentale, une composante tellement cardinale dans le système de valeurs occidentales que parfois les occidentaux en oublient l’importance […] Chez les Grecs jusqu’aux stoïciens, la vie avait en effet pour but le perfectionnement de l’individu. Mais le salut, le but de la foi chrétienne, est lui aussi l’individu. Je peux dire que, dans la culture occidentale, dès son origine, c’est l’individu qui prime. Par contre, dans la culture chinoise, dès son origine, c’est au contraire le collectif qui est valorisé. »

La notion de ren (que l’on peut traduire comme « sens de l’humain ») permet de mieux approcher cette idée.

Comme l’indique Anne Cheng, Professeur au Collège de France, « le Ren est la grande idée neuve de Confucius, la cristallisation de son pari sur l’homme, c’est l’homme qui ne devient humain que dans sa relation à autrui ». C’est donc l’inverse de l’individualisme des Lumières. Le mot lui-même « est composé du radical “Homme” et du signe deux ».

Au XIXe et au XXe siècle, la pensée chinoise sera influencée par l’Occident. Anne Cheng évoque la relation de la pensée chinoise à l’individualisme. Selon l’autrice, la conception libérale occidentale consiste à faire de l’individu un être qui se définit de manière externe par rapport aux autres et à la société. La tradition éthique confucéenne définit l’individu de manière interne non par rapport à l’autre, mais par une morale de l’accomplissement de soi. Sous l’influence occidentale, cette notion va opérer un glissement. Ainsi, Liu Shipei reprend l’idée de morale, mais au lieu de l’inscrire dans une démarche « interne » d’accomplissement de soi (la recherche du juste par opposition à l’intérêt), la fait glisser vers une autonomie externe (le sens de l’intérêt général par opposition à celui de l’intérêt particulier). L’individu est toujours moral (Confucius), mais le sens de la morale a évolué sous l’influence de la pensée occidentale.

On peut penser, au regard de ce que nous évoquons dans cet article, qu’un mouvement de balancier est en cours et qu’aujourd’hui c’est au tour du monde occidental d’être imprégné par la pensée confucéenne.

La facilité avec laquelle les libertés ont été suspendues au nom de l’intérêt général, en effet, révèle une tendance profonde qui pourrait mener aux valeurs du monde confucéen. Le recul des libertés relève d’un mouvement de fond. La peur de la mort est un moteur puissant. Mais d’autres causes font reculer la place centrale de l’être humain dans l’Univers : la liberté cède devant l’invention du capitalisme de surveillance des GAFAM dénoncé avec brio par Shoshana Zuboff.

Les conséquences de la Covid-19 s’annoncent aussi importantes que celles d’une guerre. Il semblerait que les Lumières n’aient pas besoin d’un conflit et qu’elles soient tout simplement, dans un consensus aussi général qu’indifférent, en train de s’éteindre d’elles-mêmes. Cette épidémie nous révèle que l’édifice juridique, moral et philosophique de l’Occident est en pleine transformation.

1 réponse »

  1. Excellent article, Thierry. Bravo !J’émettrait juste une courte réserve sur le fait que nous aurions accepté sans rien dire l’abandon de nombre de nos libertés individuelles. Non. Une partie importante de la population refuse toujours et se rebelle, va encore manifester dans la rue malgré les interdictions de rassemblement et la lourde répression. La rébellion se repend sur les réseaux sociaux qui sont une autre rue populaire, pour y développer humour noir et réprobation, nombre de contres informations que la pensée officielle taxe de « complotistes », histoire de les isoler.J’ai constaté que ledit terme de « complotiste » est revendiqué même par ces « rebelles, comme les républicains ont repris à leur compte l’insulte royaliste qui les traitait de « Marianiste », cette petite religions bordelaise d’un certain Chaminade. L’insulte de moins que rien est devenu Marianne, l’égérie de la république.De même, les protestants, exclus de toutes charges et honneurs à la révocation de l’édit de Nantes, ont repris ce dont ils étaient privés (« L’ordre du Saint Esprit », sorte de légion d’honneur crée par Louis XIII) affirmant que la reconnaissance du Saint esprit était bien d’eux, les « parpaillots ». Et ils ont alors créé cette « croix des parpaillots », détournant cette croix de l’ordre du St Esprit. Elle est devenue l’emblème des protestants, de l’Eglise réformée de France.Bien amicalement,Jean-Marc

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