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Wikipédia, 20 ans et l’intelligence des foules: Une belle utopie qui marche



BILLET

Une belle utopie qui marche


Wikipédia fête les 20 ans d’une exigeante utopie et d’une relative neutralité. L’encyclopédie en ligne écrite par les internautes eux mêmes doit beaucoup à un groupe assez restreint de contributeurs passionnés par l’acquisition et le partage des connaissances.

Il y a 20 ans, le dictionnaire était encore roi – même s’il reste un bel outil papier symbole de l’accès au savoir – , et Internet à ses débuts.

C’est le 15 janvier 2001 que l’ encyclopédie apparaît en ligne. Créée aux Etats-Unis par l’homme d’affaires Jimmy Wales et un jeune diplômé en philosophie, Larry Sanger, elle est accessible gratuitement et écrite par des bénévoles. On y trouve à ses débuts des articles sur l’histoire de la Bible, le naturalisme éthique, ou les Backstreet Boys.

Mais « Beaucoup de gens pensaient qu’il était déraisonnable de confier son écriture à n’importe qui », se souvient Dominique Cardon, directeur du médialab de Sciences Po. Le cofondateur Larry Sanger quitte la plateforme, au début de 2003 en raison des « trolls » et des « anarchistes » qui y écrivent. Il part fonder Citizendium, une encyclopédie contributive pilotée par des experts.


LE QUATRIÈME SITE LE PLUS VISITÉ EN FRANCE

Aujourd’hui Citizendium ne se porte pas bien alors que Wikipédia est le quatrième site le plus visité en France, derrière Google, Facebook et YouTube. L’utopie californienne, qui autorise chacun à contribuer à la connaissance, et fonctionne sans actionnaires, est bien vivante.
Ses articles cent fois plus denses que ceux de l’Encyclopædia Universalis. Et Wikipédia est désormais accepté dans l’éducation nationale.

Nous vous proposons un article de THE CONVESATION

ARTICLE

Fiabilité, pseudonymat, sources : Wikipédia et l’intelligence des foules

12/01/2021  Pauline Petit

Source ? Wikipédia. En 20 ans d’existence, l’encyclopédie s’est imposée dans le paysage numérique, devenant l’un dix des sites les plus consultés au monde. Soupçonnée à ses débuts d’être peu fiable en raison de sa rédaction ouverte à tous, elle fait désormais face à des critiques et défis nouveaux.

Chaque jour, quatre millions de personnes cliquent sur une page Wikipédia en français. Avec plus de 58 millions d’articles dans 300 langues, l’encyclopédie née il y a vingt ans aux Etats-Unis est désormais un fonds d’informations incontournable. Elle n’aurait pourtant pas connu un tel succès sans une idée novatrice : permettre à quiconque de contribuer à la rédaction ainsi qu’à la modification de ses articles. Au modèle classique de l’élaboration du savoir encyclopédique fondé sur l’expertise des auteurs, Wikipédia oppose un modèle procédural qui repose sur le respect des règles d’édition de la plateforme par ses contributeurs. 

Si n’importe qui peut écrire ou modifier les articles, comment se fier à Wikipédia ? Ne s’agit-il pas que d’un agrégateur de sources ? Ces critiques, nées en même temps que le projet, nourrissent encore les soupçons émis quant à la fiabilité des informations publiées par l’encyclopédie. Référence interdite des exposés à l’école sous peine de zéro pointé, Wikipédia est aujourd’hui salué dans sa gestion des fake news, récemment qualifié « d’îlot de rationalité dans un océan de rumeurs » par l’observatoire Conspiracy Watch. Au fil des ans et des leçons tirées des guerres d’édition, la qualité des articles Wikipédia s’est « indéniablement améliorée », soutient Pierre-Yves Beaudouin, président de Wikimédia France. Si bien que ce n’est plus tant sur la fiabilité que portent désormais les objections, mais sur les lacunes et les biais de cette encyclopédie qui se rêve neutre et universelle. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, pour ses dirigeants, ce n’est pas une si mauvaise nouvelle.


Wikipédia, « l’encyclopédie que tout le monde peut modifier » 


C’est au début des années 2000, alors qu’internet fait sa première bulle, que Jimmy Wales crée une première encyclopédie libre : Nupedia. Financé par les revenus de son premier projet sur internet (Bomis, un portail d’informations sur Chicago qui connut plus de succès en tant que répertoire payant de contenus érotiques), le site entend rivaliser avec les grandes encyclopédies de papier, en proposant des articles rédigés par des universitaires et validés par un comité scientifique. Son rédacteur en chef Larry Sanger, un docteur en philosophie que Jimmy Wales a rencontré sur un forum dédié à la grande figure du mouvement libertarien Ayn Rand, vérifie les diplômes des contributeurs, examine les écrits, relit, re-vérifie… Les fax s’empilent, les boucles de mails s’allongent. Bilan de la première année du site : 250 000 dollars et seulement une vingtaine d’articles. Pas assez rentable !

Changement de cap, Jimmy Wales adopte le « Wiki » : un logiciel informatique qui permet de sauvegarder toutes les contributions sur une même base de données, gardant en mémoire chaque modification. L’outil, promu par les développeurs de logiciels open source, est à l’origine de la création de wikipedia.com., le 15 janvier 2001. Désormais, n’importe quel internaute peut rédiger une page de l’encyclopédie. Résultat : 1 000 articles en seulement un mois. Les attentats du 11 septembre, événement de portée mondiale, contribuent à doper la fréquentation des pages sur le World Trade Center, ses architectes, les compagnies aériennes, les groupes terroristes ayant participé aux attaques… Une première victoire pour la communauté wikipédienne naissante. 


L’expertise versus « l’intelligence des foules »

Wikipédia proposait alors un modèle d’élaboration du savoir différent. Les connaissances que l’on tire à partir de Wikipédia ne sont pas produites « par un seul individu ‘expert’ mais par une multitude travaillant de manière participative à l’aide du Web 2.0 », analysent Pierre Willaime et Alexandre Hocquet dans un article publié dans les Cahiers philosophiques, en 2015. En quelque sorte, Wikipedia fait confiance à l’intelligence des foules : 

Pour reprendre le sous-titre du célèbre ouvrage de James Surowiecki [La Sagesse des foules]: « The many are smarter than the few » que l’on pourrait traduire par « plus nombreux, donc plus intelligents ». Les contenus ne sont plus alors produits selon une structure fortement hiérarchisée donnant tous pouvoirs à une minorité d’experts. Considérés comme des biens communs, ils font l’objet d’un travail collaboratif et soudent une communauté. Pierre Willaime et Alexandre Hocquet

Le wikipédien « doit nécessairement se dessaisir des connaissances qu’il partage et accepter de les voir modifier », soulignent les deux chercheurs. Paradoxalement, cette multiplicité de contributeurs est présentée comme l’un des garants de la fiabilité de Wikipédia : plus de rédacteurs signifie également plus de relecteurs et donc, de modifications en conformité avec l’état actuel des connaissances sur un sujet donné : 

Le succès de Wikipédia nous indique que ce modèle épistémique participatif fonctionne ; sans doute est-il plus à même de recenser des connaissances « communes » et est-il mis plus en difficulté dans certains champs techniques, mais Wikipédia n’en est pas moins considéré, aujourd’hui, comme une source de connaissance très populaire. Les alternatives à l’encyclopédie libre basées sur l’ancien système vertical plaçant l’expert au centre de la production de connaissances (Citizendium, Veropedia) n’ont pas réussi à reproduire le succès de Wikipédia. Pierre Willaime et Alexandre Hocquet


Folie des foules versus intelligence collective

Bien sûr, ce modèle d’encyclopédie collaborative en open source n’a pas plu à tout le monde. Au sein même du noyau fondateur de Wikipédia, des disputes ont éclaté entre Jimmy Wales et Larry Sanger, lequel déplorait l’abandon d’un comité scientifique et le fait que n’importe qui puisse modifier le texte d’un autre. Il finit par quitter le projet. Aujourd’hui encore, le développeur réaffirme ses divergences de vues avec « l’utopie wikipédienne », interpellant son ancien employeur sur Twitter ou, plus récemment, endossant volontiers le rôle du contradicteur dans un documentaire d’Arte consacré aux 20 ans de Wikipédia, réalisé par Jascha Hannover et Lorenza Castella : « Un certain nombre d’anarchistes d’extrême gauche étaient emballés par l’idée qu’une communauté en ligne puisse développer un projet génial sans aucune autorité centralisée. Ils étaient persuadés que mon rôle et celui de nombreux universitaires constituaient un problème », témoigne-t-il. Cependant, si la consultation de Wikipédia s’est généralisée (au point que certains d’entre nous en sont dépendants), elle n’a pas fait disparaître les encyclopédies plus classiques, comme le rappelle le président de Wikimédia France :  

A l’ère d’internet qui se traduit par une abondance d’informations circulant rapidement, le modèle traditionnel d’élaboration de l’encyclopédie ne paraît plus en phase avec son époque, même si Universalis s’est refait une santé et je m’en réjouis. Beaucoup de sujets ne sont pas couverts par les encyclopédies classiques. L’avenir nous dira si un troisième modèle, basé sur une forte utilisation de l’intelligence artificielle, voit le jour. Pierre-Yves Beaudouin, président de Wikimédia France


Passer les épreuves d’admissibilité

La fiabilité des informations publiées sur Wikipédia ne repose évidemment pas seulement sur la confiance en « l’intelligence des foules », aussi optimiste que puisse se montrer son fondateur. Pour contrôler les publications, le site propose un modèle épistémique alternatif aux systèmes de relecture d’experts par leurs pairs des encyclopédies plus classiques, suivant le modèle des publications académiques. Dès le départ, Wikipédia a mis en place des « critères d’admissibilité » qui permettent de déterminer si un article a sa place ou non sur le site, rappelle Pierre-Yves Beaudouin : 

Les critères généraux sont : que le sujet d’un article doit être traité par un ouvrage de référence, comme une encyclopédie, ou d’au moins deux articles ou émissions espacés d’au moins deux ans dans des médias d’envergure nationale ou internationale. Il y a également des critères spécifiques pour certains thèmes. Cela est complété par la jurisprudence issue des propositions de suppression d’articles. Pierre-Yves Beaudouin

Conformément aux principes de régulation de Wikipédia inscrits dans ses « Politiques et Recommandations », qui portent avant tout sur les procédures de production des connaissances, c’est moins en termes de « vérité » qu’il convient de traiter les sources ou de les critiquer, mais de « vérifiabilité ». « Wikipédia a fait le choix de ne pas sélectionner les rédacteurs et de ne pas signer les articles. Il est donc demandé aux rédacteurs de faire un travail de synthèse de l’information à partir de sources de qualité et de ne pas donner son avis dans les articles. Ce fonctionnement entraîne donc une grande hétérogénéité des articles. Le point faible de l’encyclopédie (qui est aussi son point fort) est qu’elle est librement modifiable. Même si la modération du site est de qualité, elle peut facilement être prise en défaut. Le site ne peut fonctionner que si la majorité des gens respectent l’encyclopédie », observe le président de Wikimédia France.

La vérification constitue le noyau dur de la procédure de validation des articles. La communauté wikipédienne bénévole, notamment via le rôle des administrateurs, veille au respect de ces règles. Invitée du Village global sur France Culture, Marie-Noëlle Doutreix, autrice de Wikipédia et l’actualité – Qualité de l’information et normes collaboratives d’un média en ligne (Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2020), observe une évolution des critères de validité des articles afin d’en améliorer la qualité :

Ces dispositifs ne sont pas les mêmes qu’en 2001. Wikipédia fait notamment le pari de la transparence en mettant des bandeaux d’avertissement sur un certain nombre d’articles qu’elle juge insuffisants ou sur lesquels il y aurait des controverses de neutralité. Elle prévient aussi, justement, que certains articles portent sur des événements en cours et que les informations ne sont pas forcément tout à fait justes ou avérées. Ce premier volet vise à prévenir le lecteur et éveiller son esprit critique. Ensuite, il y a bien sûr la recherche d’informations fausses ou d’actes de vandalisme qui se fait à la fois par des contributeurs humains et par des bots, c’est-à-dire des logiciels automatisés ou semi-automatisés qui vont détecter les actes de vandalisme et les supprimer en quelques minutes. Marie-Noëlle Doutreix, auteure de Wikipédia et l’actualité (Presse de la Sorbonne Nouvelle, 2020)


L’histoire vraie des fausses nouvelles

L’apparente automaticité de la procédure ne doit donc pas faire oublier l’aspect communautaire du site, primordial dans la « philosophie » wikipédienne. Les débats d’édition entre contributeurs font tout le sel de cette encyclopédie collaborative. Il suffit de pénétrer dans l’impressionnant « Bistrot » du Wikipédia français pour s’en rendre compte ! Conflits d’édition, listes d’articles à améliorer, suivis des débats d’admissibilité, anniversaires des contributeurs, demandes d’avis, débats sémantiques… Un véritable forum. 

« Chaque article est doté d’une page de discussion où les choix éditoriaux sont tranchés, souligne le président de Wikimédia France. Ensuite, il y a de nombreuses pages dédiées au fonctionnement du site. La Wikipédia francophone étant une ville de taille moyenne (60 000 rédacteurs), cela nécessite tout un ensemble de règles, discussions, sondages, votes et élections pour fonctionner le plus efficacement et harmonieusement possible. Le site compte 11 millions de pages, dont seulement deux millions consacrées à l’encyclopédie. » Pour les rédacteurs bénévoles, le traitement de l’actualité est d’ailleurs un défi, souligne Pierre-Yves Beaudouin, concilier encyclopédie et actualité n’allant pas de soi. La page de discussion du documentaire Hold-up est un bon exemple des échanges qui peuvent avoir lieu entre les wikipédiens à propos de la façon de traiter d’un sujet qui a fait l’objet d’un très grand nombre d’articles dans la presse. »

Les wikipédiens veillent en tenant à jour des listes de suivi des pages de modifications récentes, et tentent de s’accorder dans des Comités d’arbitrage. De fait, « l’originalité la plus radicale de Wikipédia tient sans doute moins à l’écriture participative qu’à cette mutualisation des procédures de surveillance et de sanction qui permet à la communauté de veiller sur elle-même », remarquent à cet égard les sociologues Dominique Cardon et Julien Levrel dans un article intitulé au sujet de la gouvernance de Wikipédia publié dans la revue Réseaux en 2009. Plus qu’une encyclopédie, Wikipédia apparaît ainsi comme un média en ligne, avec ses règles et sa communauté, unie autour du respect de ceux-ci. Bien sûr, la procédure n’est pas infaillible, « mais mieux vaut vivre dans un monde avec des failles que dans un monde qui nous met en cage », défend Jimmy Wales dans le documentaire d’Arte consacré au site. Une politique qui invite à réagir au cas par cas aux critiques émises à l’encontre de l’édifice coopératif. 


Wikipédia face aux critiques 

L’audience croissante de l’encyclopédie entraîne l’expression d’objections nouvelles, qui sont discutées au sein de l’active communauté wikipédienne et auxquelles la plateforme tente d’apporter des solutions.

Anonymat, pseudonymat 

Par principe, un article doit être signé, de façon à ce qu’il soit possible de « remonter à la source », car on a parfois envie d’interroger l’auteur sur ses choix éditoriaux : pourquoi citer tel média plutôt qu’un autre au sujet d’un événement d’actualité ? Pourquoi développer la partie descriptive ou critique de telle œuvre d’un artiste plutôt qu’une autre dans le cadre d’un article biographique ? A qui doit s’adresser le romancier Philip Roth s’il veut rectifier une information sur la page qui lui est dédiée ? « Chaque contributeur est considéré comme un expert potentiel. À ce titre, il peut intervenir (anonymement ou pas) et modifier l’encyclopédie. Wikipédia présuppose ainsi que les contributeurs sont de bonne foi et que les erreurs éventuelles seront corrigées par d’autres contributeurs (principe d’autocorrection) », expliquent les chercheurs Pierre Willaime et Alexandre Hocquet. 

L’anonymat des contributeurs constitue-t-il un obstacle à la fiabilité et surtout, à la neutralité – ou désir de « convergence de vues » selon les mots de Jimmy Wales – des articles ? Selon le président de Wikimédia France, il convient d’abord de parler de « pseudonymat » : 

Le pseudonymat est un défi. Il est clair que cela permet par exemple à des entreprises ou agences de communication de modifier des articles. Mais un jour ou l’autre c’est découvert. A l’inverse, sans pseudonymat, les pressions sur les rédacteurs seraient très importantes. Il y a eu des tentatives d’intimidation en France (dénonciation à l’employeur, menaces judiciaires). Pierre-Yves Beaudouin

Selon lui, la déclinaison des identités n’apporterait pas plus de garanties sur la qualité des articles aux lecteurs. « Vous savez que je me nomme Pierre-Yves Beaudouin et que je rédige des articles sur la fiscalité française. Cela ne rassure en rien le lecteur sur les articles que je rédige. Enfin, cette collecte des identités ferait l’objet de convoitise de la part de pirates informatiques et de dictatures, mettant en danger les wikipédiens. » De fait, c’est moins la crédibilité ou réputation de l’auteur que l’on juge sur Wikipédia, mais le contenu de l’article en regard des règles d’édition. Lorsqu’une page est considérée moins fiable ou de mauvaise qualité, les administrateurs y intègrent un bandeau d’alerte : « Les wikipédiens laissent beaucoup d’avertissements à l’attention du lecteur, mais beaucoup n’en tiennent pas compte ou ne les voient pas. Il faudra sans doute que des organisations comme Wikimédia France sensibilisent les lecteurs, tout comme l’on forme les nouveaux rédacteurs », estime Pierre-Yves Beaudouin.


Neutralité et publicité 

En l’absence de véritable comité de lecture institué, le souci de neutralité des articles publiés sur Wikipédia est assuré par une forme de vigilance participative et continue. Pour se conformer à l’exigence de « point de vue de neutralité » édictée dès les origines du projet, les rédacteurs bénévoles s’accordent généralement, en cas de versions différentes d’un même fait (divers points de vue, interprétations…), à les présenter de façon équilibrée sur la page (à condition, bien sûr, que celles-ci se réfèrent à des sources fiables selon les critères d’admissibilité cités plus haut). Le respect de la pluralité étant, en apparence, plus facile à gérer que celui de la neutralité.

Mais en attaquant Wikipédia sur le terrain de la « neutralité » parce qu’elle est une encyclopédie, on oublie parfois que celle-ci n’était pas un principe nécessaire des encyclopédies classiques, notamment celle de Diderot et d’Alembert, rappelle Marie-Noëlle Doutreix sur France Culture :

Wikipédia le reconnaît elle-même. C’est quelque chose qui, pour moi, tient davantage du fait que Wikipédia est une encyclopédie justement ouverte à la contribution de toutes et tous. Donc, la neutralité de point de vue, c’est davantage une manière de réguler les contributions pour essayer de trouver des compromis entre les contributeurs qui pourraient avoir tendance à mettre en avant certaines informations plutôt que d’autres. Ce n’est pas vraiment lié à la conception de l’encyclopédisme de Wikipédia. Marie-Noëlle Doutreix

Par ailleurs, la communauté wikipédienne veille à détecter rapidement les actes promotionnels qui visent à influencer l’opinion publique et agit contre le « nettoyage » de pages. « On sait que certains articles ont été remaniés par le congrès américain, la douma russe et le Parlement britannique », affirme par exemple Katherine Maher, directrice générale de la Wikimedia Foundation, dans le documentaire d’Arte Il était une fois Wikipédia. Cela n’est pas toujours évident, note Marie-Noëlle Doutreix : 

On voit aussi que les agences de communication comprennent de mieux en mieux comment fonctionne Wikipédia et arrivent à s’approprier ses principes et ses règles pour faire passer aussi des informations promotionnelles tout en restant, disons, dans le cadre éditorial attendu, c’est-à-dire en donnant des sources venant d’articles journalistiques ou des ouvrages scientifiques qui, justement, mentionnent cette information. Marie-Noëlle Doutreix

La neutralité wikipédienne porterait plus sur le partage des points de vue que sur l’application d’une neutralité au sens académique – Wikipédia n’étant justement pas une plateforme de publications scientifiques. « Le concept de neutralité de point de vue semble plutôt bien fonctionner, même s’il y a clairement un biais académique et scientifique. Il suffit de lire l’introduction des articles consacrés à l’homéopathie, au documentaire Hold-up ou à la thèse du grand remplacement », concède le président de Wikimédia France : 

Tendre vers la neutralité de point de vue se fera si et seulement s’il y a suffisamment de rédacteurs. Ainsi qu’à l’aide d’une communauté diversifiée. Ce n’est clairement pas le cas actuellement, notamment du fait du très faible nombre de femmes et de non-occidentaux. Nous ne réussirons sans doute pas partout, mais proposer en 2021 une information fiable, gratuite, sans publicité, le tout élaboré par des bénévoles et soutenu financièrement par des millions de donateurs, est déjà pas mal. Tant mieux si le public souhaite que Wikipédia aille plus loin. Pierre-Yves Beaudouin


Manque de diversité, biais et conception occidentale des sources

De cette question de la neutralité des articles publiés par Wikipédia découle celle de la diversité des personnes et des sujets auxquels les wikipédiens consacrent des pages. Sur la plateforme, on trouvera plus d’articles sur l’histoire occidentale et plus de biographies d’hommes blancs. L’universalité de l’idéal encyclopédique est loin d’être atteinte. Une critique qu’exprime également le fondateur de Wikipédia : « Nous devons progresser sur la diversité. Je pense que fondamentalement, notre communauté n’est pas sexiste, mais qu’elle manque surtout de diversité. Aux débuts de Wikipédia, il n’était pas si facile de modifier une page et seuls des geeks, à dominante masculine, étaient en mesure de le faire. Cela a abouti à certains comportements sexistes, mais nous bannissons les cas les plus extrêmes et nous devons continuer à progresser », reconnaissait Jimmy Wales dans une interview donnée au Figaro, en 2019. 

« Le biais de genre, en termes de nombre de contributrices, va avoir un impact direct sur les sujets qui sont traités sur Wikipédia. Les sujets dits féminins sont moins traités, et les sujets qui ont trait aux LGBTIQ, au féminisme, encore moins !, expliquait l’économiste Natacha Rault, initiatrice du projet « les sans pagEs » en 2016 dans la foulée de l’initiative anglophone « Women in red », dans une interview pour France Culture. Et puis, il y a aussi un biais en ce qui concerne la représentation des personnes racisées. » Suivant la même logique que pour le projet « les sans pagEs », l’initiative « Noircir Wikipédia » a été mise en place pour combler « les lacunes de références, d’articles, d’informations sur la culture, des personnalités africaines et de la diaspora africaine et afro-descendante sur Wikipédia. (…) tout en respectant les principes fondateurs et le respect des sources, la vigilance est de mise pour éviter les biais consécutifs à l’histoire coloniale, comme l’euphémisation des crimes historiques, l’emploi de stéréotypes racistes ou une sélection eurocentrée des sources », peut-on lire sur la page dédiée au projet. 

Pour remédier à ses carences, Wikipédia organise également des « edit-a-thon », contraction de « edit » (modifier) et « marathon ». Il s’agit d’ateliers d’édition qui promeuvent la création et l’amélioration de pages sur un thème donné. En novembre 2019 par exemple, Wikipédia organisait un « mois de l’Asie » au cours duquel il invitait les internautes à rédiger de nouveaux articles dédiés aux régions asiatiques. Résultat : en quatre éditions, plus de 28 000 nouvelles entrées.


Wikipédia : seulement 18% de pages pour les femmes

Encore fois, la question du manque de diversité de Wikipédia rencontre celle du modèle procédural de l’encyclopédie en ligne : pour plus d’égalité et de diversité au sein des pages de Wikipédia, il faut plus d’articles scientifiques ou journalistiques à leur sujet, rétorquent certains wikipédiens. A ce propos, le documentaire d’Arte consacré à Wikipédia soulève un autre biais possible, lié à la conception occidentale des sources comme étant des matériaux écrits. Dans certaines régions du monde en effet, une partie de l’histoire a été transmise oralement. « Dans mon pays, une personne peut être célèbre sans jamais avoir été citée par le magazine Forbes. Est-ce que cela veut dire qu’elle n’est pas crédible ? Je demande sans cesse aux administrateurs de Wikipédia, comment peuvent-ils juger si une personne dans mon pays est digne d’intérêt ou pas ? », interroge le ghanéen Felix Nartey, wikipédien de l’année 2017.

« Il est indéniable qu’il va y avoir des réflexions sur l’utilisation d’une part de sources orales et d’autre part sur l’utilisation d’information provenant des réseaux sociaux, soutient le président de Wikimédia France, qui considère cependant que le problème du manque de diversité n’est pas entièrement imputable au fonctionnement de la plateforme : 

Wikipédia ne se substitue pas aux chercheurs et aux journalistes. Il faut qu’un intermédiaire produise l’information. Si une femme n’est pas traitée dans la presse, Wikipédia ne pourra pas lui consacrer d’article. Il en est de même pour les sources orales. La solution n’est pas à trouver du côté de Wikipédia. ll faut plutôt multiplier les travaux universitaires, les monographies et les articles de presse sur le sujet. Le problème ne vient pas tant des règles de fonctionnement de Wikipédia que du nombre d’ouvrages, d’articles académiques ou de titres de presse moins importants en Afrique qu’en Europe par exemple. Pierre-Yves Beaudouin


La diversité culturelle à l’épreuve d’internet (3/4) – De l’UNESCO à Wikipédia, mettre en valeur les cultures

Comment réagissent les dirigeants de Wikipédia à ces critiques ? Plutôt bien. Le glissement d’un rejet de principe de l’encyclopédie libre en vertu de son modèle collaboratif et dépourvu de comité scientifique, à des objections concernant les biais de ses contenus, peut en effet être vu comme un signe de la vitalité et de l’engagement suscité par Wikipédia. « Quelles que soient les critiques que l’on peut en faire, Wikipédia a conçu un système d’intelligence collective en réseau auquel contribuent des millions de gens », résumait bien le philosophe Bernard Stiegler dans un entretien publié dans Télérama. C’est en substance ce qui ressort du discours adopté par la directrice générale de la Wikimedia Foundation Katherine Maher (toujours dans le documentaire d’Arte Il était une fois Wikipédia) : 

Ce que je trouve fascinant avec Wikipédia, c’est qu’au début tout le monde pensait : mon dieu, ça va beaucoup trop loin, comment se fier à ces informations ? N’importe qui peut écrire sur internet, ça n’a rien à voir avec l’érudition traditionnelle, pourquoi devrions-nous utiliser ce site ? Aujourd’hui, vingt ans plus tard, on reproche surtout à Wikipédia d’être trop proche de l’érudition traditionnelle, regardez tout ce qui manque, comment peuvent être comblées ces lacunes ? Il faut savoir qu’historiquement, la science, la recherche et le monde de la production de connaissance ont toujours été partiaux et exclusifs. Eh bien à présent, Wikipédia l’est aussi. Katherine Maher

1 réponse »

  1. Un grand Hurrah à Wikipedia 👏👏👏👏👏👏
    Voici un bel exemple de générosité 😃 😍
    En effet, c’est une belle leçon d’humilité de partager anonymement et bénévolement des connaissances sans rien attendre en contrepartie. J’adhère totalement à ce genre d’esprit d’autant plus que la simplicité absolue est la meilleure façon de se distinguer 😉
    L’exemple de Wikipedia est la parfaite illustration que les âmes brillantes agissent dans l’ombre, qu’importe pour elles d’être reconnues, leurs actions s’éternisent dans la profondeur des âges. Oui, un diamant ne perd pas de sa splendeur faute de louange. 😜
    Anne Brunet

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