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« Le Parc Humain » et « La Domestication de l’Etre » (suite) Retour sur la biopolitique

Nous vous proposons de revenir, suite à notre publication d’il y a deux jours:

Biopolitique liberticide. 1999: Sloterdijk écrit les « Règles pour le Parc Humain ». 2021: La Chine construit des blocs d’isolement radical.

https://metahodos.fr/2021/01/29/biopolitique-liberticide-1999-regles-pour-le-parc-humain-peter-sloterdijk-2021-la-chine-construit-des-blocs-disolement/

sur l’ouvrage « Règles pour le parc humain suivi de La Domestication de l’Être » de Peter Sloterdijk

ARTICLE

Retour sur l’anthropotechnique et les biotechnologies

Manola ANTONIOLI Nonfiction.fr

Après le grand débat et les polémiques autour de la bioéthique et de l’avenir des biotechnologies que la parution de ces deux textes (surtout du premier) a suscité à la fin des années 1990 en France et en Allemagne, cette réédition fournit l’occasion de revenir sur les thèses volontairement provocatrices de Sloterdijk et de les relire à la lumière des réflexions  contemporaines sur les formes multiple de notre « devenir hybride(s) »

Retour sur l’anthropotechnique et les biotechnologies

Fin 2010, les Éditions Mille et une nuits ont eu l’excellente initiative de rééditer, en un seul volume, le texte de deux désormais célèbres conférences de Peter Sloterdijk, « Règles pour le parc humain » et « La Domestication de l’Être » qui avaient suscité de vives polémiques au moment de leur parution (en 1999 et 2000, respectivement, dans la version allemande, et en 2000 pour la traduction française). C’est surtout la publication des « Règles pour le parc humain » qui avait fait scandale à l’époque, et suscité, en Allemagne comme en France, un débat sur les questions de la technologie génétique  et de la bioéthique, et donné lieu notamment à une controverse  entre Habermas et Sloterdijk, suite à laquelle Habermas avait précisé ses positions dans un ouvrage consacré à  L’avenir de la nature humaine , publié en 2001 en Allemagne et traduit en français en 2002 chez Gallimard.   

Après plus d’une décennie de débats sur la bioéthique et la biotechnologie, sur le « posthumain », le « transhumain » et toutes les formes contemporaines d’hybridation homme-technique, cette réédition permet une remise en perspective des thèses du philosophe et de leur apport à une réflexion sur l’humanisme, sur la génétique et sur ce qu’il nomme « anthropotechnique(s) ».

Règles pour le parc humain

Comme le rappellent le traducteur de Sloterdijk (Olivier Mannoni) dans la note qui ouvre le volume et l’auteur lui-même dans sa postface, le scandale provoqué par la parution des Règles pour le parc humain en juillet 1999 a été suscité en partie par les connotations idéologiques et la « charge politico-historique » des termes allemands et de leur traduction. Mannoni choisit ainsi de traduire le terme  « Zähmung » par « apprivoisement » plutôt que par « dressage », terme utilisé par beaucoup d’exégètes dans une intention polémique, et souligne que le mot Selektion (dont la résonance eugéniste a choqué beaucoup de lecteurs allemands, et dont l’utilisation a été vivement reprochée à l’auteur par Habermas) n’est utilisé que deux fois dans le texte de la conférence, et dans un sens technique extrêmement précis, qui fait référence au tri des embryons dans le cadre de la « sélection prénatale ».

Pour sa part, Sloterdijk rappelle également le contexte de la rédaction du texte, qui était à l’origine un discours tenu près de Bâle dans le cadre d’un cycle de conférence consacré à l’actualité littéraire, et prononcé de nouveau en juillet 1999 dans un colloque consacré à Heidegger et Levinas. De ce contexte dérivent les deux points de focalisation essentiels du texte : des réflexions sur l’histoire et le déclin de l’humanisme littéraire d’une part, une relecture anthropologique du motif heideggérien de la « clairière de l’Être » d’autre part, qui se prolonge ensuite dans un questionnement des nouvelles possibilités d’intervention biotechnologique et des conséquences que l’on peut en redouter sur l’avenir de l’espèce humaine.

Comme le souligne Yves Michaud dans un remarquable ouvrage qu’il a consacré au philosophe allemand   , le titre même de l’essai est ambigu est d’emblée inquiétant. Il peut en effet se référer « aussi bien au zoo humain, aux parcs de loisirs et à thème du type Disneyland, aux camps de concentration et de regroupement qu’aux parcs aménagés par les hommes pour y abriter leur détente dans la sérénité, leurs jeux esthétiques et leurs rapports poétiques à la nature. »   .

La conférence s’ouvre sur un éloge de l’humanisme littéraire, défini comme « une télécommunication créatrice d’amitié utilisant le média de l’écrit  »   , une chaîne plurimillénaire d’amitié intellectuelle générée par l’alphabétisation et qui s’est transmise du texte grec à l’Empire romain, jusqu’aux cultures européennes ultérieures. Le philosophe constate ensuite la fin de l’époque  » de l’humanisme national et bourgeois européen  » qui a connu son apogée entre 1789 et 1945, suite à l’essor de la culture de masse après 1918 (avec la radio) et après 1945 (avec la télévision) et encore plus radicalement avec la révolution des réseaux, qu’il considère comme étant résolument « post-littéraires, post-épistolographiques et en conséquence post-humanistes »   . 

La deuxième partie de l’essai, celle qui a davantage suscité le débat, trouve son point de départ dans une lecture de La lettre sur l’humanisme adressée par Heidegger en 1946 à Jean Beaufret. La mise en question de l’humanisme chez Heidegger s’oppose à la définition classique de l’être humain comme animal rationale, définition qui comprend l’être de l’homme comme une animalitas augmentée d’apports intellectuels.

Dans la perspective de l’analyse ontologico-existentielle qu’il a inaugurée dans Être et temps, Heidegger nie toute pertinence à une compréhension de l’humain ancrée dans une dimension zoologique ou biologique : gardien jaloux de la frontière ou, comme l’écrit Sloterdijk, « tel un ange de colère », « il se place, épées croisées, entre l’animal et l’être humain, afin d’empêcher toute espèce de communauté ontologique entre l’un et l’autre »   . En radicalisant même au-delà de la tradition philosophique occidentale la limite entre le mode d’être de l’humain et le mode d’être de toutes les autres créatures animales et végétales, Heidegger attribue à l’homme le privilège exclusif d’avoir un monde et d’être dans le monde.

Malgré sa critique de Heidegger, du caractère « crypto-catholique » de ses figures de méditation et d’écoute de l’Être et de ses « jeux de pâtre ontologique »   , l’influence que le philosophe exerce sur sa pensée est telle que Sloterdijk, à notre avis,  ne questionne jamais radicalement cette coupure, cette frontière millénaire que la tradition occidentale a tracé entre l’homme et les autres êtres vivants (animaux et végétaux), coupure qui a fait l’objet d’une profonde et essentielle mise en question dans les dernières décennies de la part de la philosophie contemporaine   . À la suite de Heidegger, Sloterdijk s’installe d’emblée dans la « clairière » de l’Être, mais par un mouvement différent du sien il inscrit la sortie de l’homme de la clairière dans un histoire de la culture et des techniques, dans un récit anthropologico-philosophique de l’hominisation qui fait l’objet essentiel des deux conférences sur les Règles pour le parc humain et sur La Domestication de l’être.

Dans ce récit historique, les frontières entre l’homme et la technique seront complètement bouleversées, mais les frontières entre l’homme et la nature persisteront, ce qui constitue à nos yeux la limite fondamentale de tout le projet philosophique de Sloterdijk. Son interprétation de l’anthropogenèse est toujours le fruit d’un ensemble d’anthropotechniques (ce qui marque sa différence d’avec toute la tradition de l’humanisme philosophique), mais, elle ne devient jamais une réelle hétérogenèse parce que les échanges entre l’homme et la nature sont presque toujours lus en termes d’opposition, de domestication ou de maîtrise. On ne trouve presque jamais, à notre connaissance, des animaux ou des plantes dans les impressionnantes « fantaisies philosophiques » de Sloterdijk, et les serres dont il parle sont avant tout des serres destinées à produire de l’humain et du culturel.

Dans son ouvrage, Yves Michaud a le mérite de souligner que les Règles pour le parc humain s’inscrivent dans un ensemble de textes où Sloterdijk formulait dans les mêmes années un diagnostic des temps postmodernes   ). Dans ce dernier ouvrage, notamment, Sloterdijk montrait que la technique engendre une nature artificielle et un homme aux capacités élargies par d’innombrables prothèses et en appelait, à la suite de Simondon, à une ontologie de ces nouveaux êtres techniques que la pensée prétechnique n’est pas en mesure de construire. Construire cette nouvelle ontologie signifie proposer une anthropologie qui puisse montrer la compénétration étroite entre les dispositifs techniques de toute sorte et les processus d’hominisation.

Le récit de l’hominisation proposé ainsi dans les Règles pour un parc humain reste assez (voire trop) classique, et est axé sur la rupture entre la nature et l’homme qui affirme sa propre existence en la niant et en l’exploitant. Il reprend ainsi à son compte, malgré ses critiques, l’affirmation heideggérienne selon laquelle « le mode d’être de l’humain lui-même est au contraire différent, par essence et par son trait ontologique fondamental, du mode d’être de toutes les autres créatures végétales et animales, car l’homme a un monde et il est dans le monde, tandis que la flore et la faune ne sont que haubanées dans les environnements qui les entourent respectivement »   .

L’hominisation commence ainsi par le nouveau rapport à l’espace inauguré par la sédentarisation qui permet la construction des maisons des hommes, des temples de leurs dieux et des palais de leurs seigneurs (ici, aucune place n’est réservée au sens et à l’importance de la persistance de formes d’existence nomades). Avec la sédentarisation, le rapport entre l’homme et l’animal se transforme grâce à la domestication, le dressage et l’élevage, dont l’histoire est définie comme « monstrueuse » et encore impensée, tout comme les liens entre l’existence domestique et la constitution de la théorie, théorie.

Ici Sloterdijk entrevoit une perspective sur une nouvelle histoire (qui reste encore à écrire) de la domestication de l’animal par l’homme conçue non seulement comme un geste de maîtrise, mais aussi comme une cohabitation plurimillénaire qui a permis la co-constitution de l’humain et de l’animal, l’émergence d’un mixte singulier de nature et de culture, sans pour autant développer ces indications.  Récemment, une telle tentative d’une « histoire philosophique de la domestication » a été inaugurée par Donna Haraway, avec le Manifeste des espèces de compagnie   .

La sédentarité et la domestication qui l’accompagne introduisent aussi dans le processus d’hominisation un principe de sélection : « Là où se dressent des maisons, il faut décider ce que doivent devenir les hommes qui les habitent »   . En relisant Nietzsche et Ainsi parlait Zarathoustra, Sloterdijk propose une histoire de l’humanité comme le résultat d’un élevage et d’une sélection, le fruit de processus complexes d’éducation, d’éthique et de génétique, d’une « domestication de l’être humain » qui constitue à ses yeux le grand impensé auquel nous sommes et serons de plus en plus confrontés dans le futur, suite à l’extraordinaire évolution de toutes les formes d’anthropotechnique. Même (et surtout) la culture « humaniste » de l’écrit, celle des prêtres, des professeurs et des écrivains, a toujours constitué un puissant principe de sélection, celle qui a séparé depuis l’invention de l’écriture ceux qui savent lire de ceux qui ne le savent pas.

Après Heidegger et Nietzsche, Sloterdijk passe par une lecture de Platon et plus précisément du Politique, interprété comme le préambule d’une anthropotechnique politique : le politique décrit par Platon est celui qui sait sélectionner des êtres destinés à obéir et à se laisser diriger, en associant les qualités guerrières et les capacités de réflexion des uns et des autres suivant la fameuse métaphore de l’homme d’État en tisserand. Mais, chez Platon, Dieu reste le seul être authentiquement envisagé comme gardien et éleveur originel des hommes.

D’où la question posée par Sloterdijk (sans qu’il n’essaie de lui donner une réponse, ce qui génère une grande ambiguïté  qui lui a été à juste titre vivement reprochée) : dans un monde d’où les dieux se sont retirés, quels sont les critères susceptibles de nous guider et d’orienter les processus d’anthropotechnique ?

La Domestication de l’être

Les questions posées et laissées ouvertes par les Règles pour un parc humain ne peuvent être comprises que par le développement et la mise en perspective fournis par la lecture de La Domestication de l’Être. En réponse indirecte aux polémiques suscités par les Règles pour le parc humain et prenant le contre-pied  de l’enthousiasme immodéré et « ultralibéral » qu’on a pu lui attribuer au sujet des usages des biotechnologies, Sloterdijk met le texte sous le signe du « monstrueux » contemporain, « monstrueux » qui s’est manifesté historiquement pendant les décennies de la guerre froide sous la forme de la menace d’une guerre nucléaire et qui se manifeste de nouveaux dans les possibles développements d’une technique biologique qui pourrait dégénérer « en une prise d’otage des sociétés par leurs propres technologies avancées »   .

L’urgence de réfléchir sur l’évolution historique des anthropotechniques se justifie justement, aux yeux du philosophe, par l’entrée de l’humanité dans une ère hautement technologique dont l’enjeu est une nouvelle définition de l’être humain. Pour comprendre les nouvelles dimensions d’un monde où l’homme est devenu successivement le « gardien du feu nucléaire » et le « scribe du code génétique », Sloterdijk revient une nouvelle fois sur la Lettre sur l’humanisme de Heidegger pour la relire comme une nouvelle version de la pensée heideggérienne, où l’équivalence entre Être et Temps laisse la place à une nouvelle problématique, celle de l’Être et de l’Espace, qui fait par ailleurs l’objet de la pensée de Sloterdijk lui-même dans la monumentale entreprise des Sphères. Les métaphores spatiales utilisées dans ce texte le mettent sous le signe de la spatialité plutôt que sous celui de la temporalité.
Cette réflexion sur l’espace qui héberge le devenir humain et qu’il emprunte à Heidegger prend chez Sloterdijk la forme d’une pensée des « localités sphériques ». Il s’agit de « serres » dans lesquelles des créatures vivantes particulières (les hommes) s’épanouissent, une modalité particulière d’espace que Sloterdijk situe entre l’environnement (conçu, de façon très réductrice, comme un simple espace englobant et non comme un milieu authentique, susceptible d’interagir avec les êtres vivants) et le monde (l’être-au-monde décrit par Heidegger, et réservé au Dasein).

Les sphères sont aussi des formes originaires de l’espace, des enveloppes ou des membranes entre l’intérieur et l’extérieur, pré-architecturales, qui se situent avant même la construction des bâtiments et des édifices de plus en plus complexes qui aboutiront à la grande invention historique de la ville. Elles servent d’ « échangeurs » entre la dimension corporelle-animale et celle symbolique et culturelle de l’humain.

Le processus d’hominisation, déjà évoqué dans les Règles pour le parc humain, est ainsi décrit comme le résultat d’une progressive construction de maisons-sphères orientée par quatre grands principes : le mécanisme de l’insulation (longuement analysé dans les Sphères), le mécanisme de la suppression des corps, le mécanisme de la néoténie et celui de la transposition. L’insulation pourrait être définie comme le système même de production des serres, la création d’un climat de proximité qui soustrait en partie les individus à la pression sélective de l’environnement : d’abord l’utérus et le corps maternel, ensuite la horde ou le groupe familial, qui s’ouvre progressivement sur des groupes plus étendus. Ce même mécanisme dirige ensuite la construction de « serres » architecturales et technologiques de plus en plus sophistiquées.

La « suppression des corps » est le deuxième mécanisme clef de l’anthropogenèse, sous la forme de l’élimination progressive du contact direct de l’homme avec son environnement par les distanciations successives permises par les prothèses techniques. Le troisième mécanisme est celui de la néoténie qui caractérise les créatures sapiens : il s’agit de la persistance, définie comme « luxurieuse » par Sloterdijk, de traits embryonnaires chez l’être adulte. La plus grande partie de la formation du cerveau humain se déroule en situation extra-utérine et l’ouverture à une information historique et culturelle prend le pas sur l’inné chez un individu qui naît toujours de façon dangereusement prématurée par rapport aux autres mammifères ou primates. Le quatrième mécanisme est celui d’une « transposition » qui permet à l’être humain, toujours créateur d’espaces, d’élargir les limites de ses sphères par le langage, la culture et ensuite les médias.

Produit par l’interaction de tous ces mécanismes, l’homme est donc toujours, aux yeux de Sloterdijk, un hybride, fruit de techniques culturelles (institutions symboliques comme le langage, les logiques de parenté, les techniques d’éducation, l’écriture), de manières de plus en plus complexes de construire et d’habiter l’espace et ensuite de mécanismes technologiques de plus en plus sophistiquées.

Le dernier chapitre de La Domestication de l’Être situe la spécificité du monde contemporain, issu de la longue histoire de l’hominisation précédemment décrite, dans le passage de « l’allotechnique » à « l’homéotechnique ». La maison de l’Être heideggérienne « disparaît sous les échafaudages », la culture technologique produit de nouveaux agrégats du langage et du texte, les compositions de la technique atteignent des limites inédites et imprévisibles. La métaphysique classique et sa logique bivalente sont incapables de décrire de façon adéquate les êtres hybrides que nous avons toujours été et que nous devenons de façon de plus en plus manifeste et les êtres hybrides qui nous constituent (les signes, les machines, les oeuvres d’art). La distinction entre la nature et la culture devient de plus en plus caduque, tout comme toute tentative de répartition de l’étant en subjectif et objectif, humain et mécanique.

Cette mise en question radicale de toutes les répartitions traditionnelles est aussi une mise en question du rapport de l’homme à soi-même, susceptible de susciter le rejet et l’inquiétude ou au contraire une fascination aveugle pour les nouvelles possibilités technologiques dont nous disposons. L’emprise la plus spectaculaire du mécanique sur le subjectif est celle qui s’annonce dans les techniques génétiques, dans les possibilités qu’elles ouvrent, dans les dangers concrets qu’elles présentent et dans les fantasmes qu’elles véhiculent, dans toutes les possibilités de transformation par autotechnique qui depuis toujours permettent à l’homme d’exister.

Il ne s’agit donc pas tellement pour Sloterdijk d’exalter d’une façon aveugle et indifférenciée toutes les possibilités offertes par les biotechnologies, mais de montrer que ce que nous percevons comme une totale nouveauté historique, n’est en réalité rien de radicalement étranger. L’homme a toujours été, par sa nature paradoxale, un être construit par anthropotechnique, et les biotechnologies, avec les moyens techno-scientifiques contemporains, ne font que montrer en toute clarté que l’homme a toujours été un être produit et jamais une essence donnée une fois pour toutes.

Les outils et les machines techniques ont toujours été interprétés comme des allotechniques, qui pratiquent des interventions plus ou moins profondes dans le monde extérieur, mais les nouvelles technologies intelligentes peuvent être définies comme des homéotechniques dans la mesure où elles ne transforment pas des « matières premières » potentiellement inertes. Elle présentent virtuellement plus le caractère d’une coopération entre la matière et l’intelligence que celui d’une domination ou d’une maîtrise.

Plutôt qu’un refus ou une diabolisation, les nouvelles possibilités technologiques exigent qu’on élabore une nouvelle écologie de l’intelligence, « une Nouvelle Alliance dans la complexité ». Les nouvelles exigences de l’éthique requièrent une remise en question de la pensée, afin qu’elle puisse concevoir une réalité hybride où toutes les distinctions auxquelles nous avons été habitués par la métaphysique occidentale n’ont plus aucune pertinence.

À notre avis, la contribution la plus intéressante de ces textes de Sloterdijk à la pensée contemporaine se situe dans cette invitation à réinventer la pensée philosophique pour qu’elle puisse inclure tous les êtres hybrides entre nature et culture, invitation qui s’inscrit dans la tradition inaugurée par des penseurs comme Simondon, Derrida, Deleuze et Guattari et poursuivie aujourd’hui par Bruno Latour ou Bernard Stiegler. Leur limite consiste par contre à ignorer étrangement toutes les difficultés concrètes auxquelles sont confrontées les tentatives actuelles d’élaborer des « codes » des anthropotechnies dans le domaine de la bioéthique, tout comme les impératifs et les intérêts d’ordre commercial et économique qui risquent d’orienter leur développement dans des directions très différentes de l’écologie de l’intelligence et de l’éthique de la coopération que le philosophe appelle de ses voeux. On pourrait également s’étonner du choix assumé de privilégier la « déconstruction » de l’opposition homme-technique en laissant à la marge celle de l’opposition homme-nature et technique-nature, ainsi que les dimensions environnementales du « monstrueux » contemporain

 

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