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Complotisme: Le mensonge fait vaciller la démocratie. Guide: Comment échanger avec un complotiste?

Voici un article de Marie Boëton relatif au complotisme

Il vient compléter nos précédentes publications.

EXTRAITS:

« Le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux pur. » Paul Valéry

«  »Le mensonge devient une opinion comme une autre… Et c’est la démocratie même qui en arrive à vaciller. Car adhérer à des faits alternatifs, considérer que les faits eux-mêmes sont l’objet de débat, c’est saper la possibilité même d’une délibération collective rationnelle. Nous y sommes.

«  »Croire qu’un petit groupe de nantis conspire en secret au détriment de la population n’a, en soi, rien nouveau. Les conspirations fictives sont aussi anciennes que les réelles : les sorcières, les Juifs, les francs-maçons en savent quelque chose… La nouveauté réside dans l’ampleur du phénomène, au point qu’on parle désormais de « mentalité complotiste ».

«  »« Internet est devenu le vaste territoire du relativisme cognitif, alimentant un nouvel obscurantisme», estime Pierre-André Taguieff, philosophe, historien des idées et directeur de recherche au CNRS. Haro sur le Web, donc ? Pas si simple. « Internet n’est pas à l’origine de la vague complotiste récente, mais il a banalisé, amplifié et accéléré le phénomène », nuance l’intéressé. » »

ARTICLE

L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

Marie Boëton,  17/01/2021 La Croix Hebdo

Le 6 janvier dernier, à Washington, des manifestants pro-Trump ont envahi le Capitole pour s’opposer à la ratification de la victoire de Joe Biden à la présidentielle. L’homme qui arbore une tenue de bison et des tatouages néonazis américains est une figure connue du mouvement complotiste QAnon. Victor J. Blue/Bloomberg via Getty Images

Convaincus qu’on leur a « volé l’élection », les plus jusqu’au-boutistes du camp Trump ont fait trembler l’Amérique ces derniers jours. Aux États-Unis, comme ailleurs, une partie de la population adhère désormais à des récits alternatifs, reléguant la réalité des faits au rang de simple opinion. Comment le complotisme a-t-il pris une telle ampleur ? Sur quels ressorts psychiques et cognitifs joue-t-il ? Décryptage.

Torse nu et coiffé d’un casque de Viking à cornes, Jake Angeli pose, poing levé, au cœur du Capitole américain, pendant que les forces de sécurité évacuent à la hâte les parlementaires en lieu sûr. L’image a fait le tour du monde. Et pour cause, elle montre comment la foule – sûre de son bon droit – peut trahir le peuple… qui s’est exprimé par les urnes.

Mais ce n’est pas tout. La pose désinhibée de Jake Angeli est l’incarnation, glaçante, de la façon avec laquelle le complotisme en arrive à menacer la démocratie elle-même. Car l’homme n’est pas un pro-Trump parmi d’autres : c’est un membre, et parmi les plus zélés, de QAnon, la mouvance qui dénonce une « cabale maléfique » composée soi-disant d’anciens des services secrets, de pédophiles et de satanistes.

Convaincu de la détermination de Donald Trump à combattre cette supposée cabale, le mouvement QAnon a activement milité pour sa réélection. Deux mois après, ses membres restent persuadés que le vote du 3 novembre 2020 était truqué, quand bien même rien ne le corrobore.

Le mensonge devient une opinion comme une autre… Et c’est la démocratie même qui en arrive à vaciller. Car adhérer à des faits alternatifs, considérer que les faits eux-mêmes sont l’objet de débat, c’est saper la possibilité même d’une délibération collective rationnelle. Nous y sommes.

Des partisans de Donald Trump devant le Capitole, le 6 janvier 2021. / Shay Horse/NurPhoto via AFP

Retour d’un phénomène ancestral

Croire qu’un petit groupe de nantis conspire en secret au détriment de la population n’a, en soi, rien nouveau. Les conspirations fictives sont aussi anciennes que les réelles : les sorcières, les Juifs, les francs-maçons en savent quelque chose… La nouveauté réside dans l’ampleur du phénomène, au point qu’on parle désormais de « mentalité complotiste ».

C’est le cas aux États-Unis bien sûr, mais la France n’est pas en reste. Aujourd’hui, pas moins d’un cinquième des Français (21 %) se montre poreux aux lectures conspirationnistes, selon une récente enquête de la Fondation Jean-Jaurès (1).

« Le phénomène imprègne désormais nos représentations collectives », note Chloé Morin, politologue associée à la Fondation Jean-Jaurès, spécialiste de l’opinion publique. « De plus en plus d’événement sont, désormais, leur version complotiste », renchérit la politologue.

« Au départ, cela concernait surtout un public d’extrême droite. On le retrouve désormais au sein de la gauche radicale et chez certains écologistes. »

Sylvain Delouvée, psychologue


L’incendie de Notre-Dame ? Un attentat maquillé en accident, dixit la complosphère. Le traité d’Aix-la-Chapelle, signé en 2019 entre Paris et Berlin ? Un accord secret visant à donner l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne ! Le port du masque obligatoire ? Un complot visant à « soumettre le peuple » sous couvert d’impératif sanitaire.

L’autre nouveauté tient au profil des nouveaux « convertis ». « Au départ, cela concernait surtout un public d’extrême droite ayant pour habitude de s’en prendre à la figure de l’Autre : le Juif, l’étranger, l’immigré. On le retrouve désormais au sein de la gauche radicale et chez certains écologistes. Eux s’en prennent aux multinationales, au Big Pharma, à l’industrie militaire », note Sylvain Delouvée, maître de conférences en psychologie à l’université de Rennes 2 et spécialiste des croyances collectives.

À chaque camp ses supposés complots. Les affidés du Rassemblement national (RN) adhèrent massivement à l’idée que « l’immigration est organisée délibérément par nos élites pour aboutir au remplacement de la population européenne par une population immigrée » ; dans les rangs écologistes, on souscrit davantage à la thèse selon laquelle « le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins ».

Autre latitude, autre croyance : outre-Atlantique, d’autres thèses prospèrent, la dernière en date portant évidemment sur la supposée victoire de Donald Trump aux dernières élections. Fin novembre, 68 % des électeurs républicains se disaient toujours convaincus que le scrutin avait été truqué…L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

Les émeutiers pro-Trump détruisent les équipements vidéo alors que des centaines d’autres franchissent le périmètre de sécurité et pénètrent dans le Capitole, le 6 janvier 2021. / Ken Cedeno/UPI/ABACA

Un contexte porteur

Comment le complotisme a-t-il ainsi gagné les esprits ? Par quelle ruse des franges entières de la population sont-elles passées du doute raisonnable au refus obstiné des faits ? Quels ressorts psychiques, quels biais cognitifs, quelles astuces rhétoriques amènent des individus a priori raisonnés à abdiquer toute rationalité ? Tentative d’explication.

Avant d’y répondre, un mot sur le contexte. La pulsion de défiance qui étreint nos sociétés n’épargne aucune figure d’autorité : les gouvernants sont accusés d’avoir trahi, les experts d’avoir manipulé, les médias d’avoir menti… Pire, on les accuse même d’agir de connivence ! Preuve du discrédit frappant l’establishment, rarement le terme « élite » n’a été aussi négativement connoté.

« L’époque est à l’hyper-défiance. La parole dite “officielle” se trouve de plus en plus démonétisée », constate Chloé Morin. Un discrédit aux origines multiples, mais pas sans lien avec les scandales – bien réels – ponctuant l’actualité. En France, les affaires entourant le Mediator ou la Dépakine ont, encore tout récemment, prouvé que certains responsables pouvaient – par appât du gain – nier la nocivité d’un produit… Autant de scandales servant de caution aux complotistes.

« Internet n’est pas à l’origine de la vague complotiste récente, mais il a banalisé, amplifié et accéléré le phénomène. »

Pierre-André Taguieff, philosophe

Autre point clé : l’émergence des réseaux sociaux. Ayant, certes, démocratisé l’accès à l’information, ils ont aussi concouru – et massivement – à sa dérégulation, offrant une visibilité inédite aux fake news, y compris aux plus délirantes. Et pas seulement sur les comptes d’internautes anonymes mais sur le fil Twitter du président américain himself, Donald Trump.

« Internet est devenu le vaste territoire du relativisme cognitif, alimentant un nouvel obscurantisme », estime Pierre-André Taguieff, philosophe, historien des idées et directeur de recherche au CNRS. Haro sur le Web, donc ? Pas si simple. « Internet n’est pas à l’origine de la vague complotiste récente, mais il a banalisé, amplifié et accéléré le phénomène », nuance l’intéressé.

Illustration avec le négationnisme, thèse conspirationniste par excellence : les thèses de Robert Faurisson touchaient au début des années 1980 un public ultra confidentiel… là où les one man shows du polémiste Dieudonné (plusieurs fois condamné pour ses déclarations antisémites) totalisent des millions de vues sur le Net.

Dernier élément : la quête de sens. « On a besoin de se raccrocher à de grands récits explicatifs. La religion et les grandes idéologies en ont longtemps fourni, ce n’est plus le cas aujourd’hui », constate Sylvain Delouvée. Ces « grands récits » permettaient d’expliquer le monde, d’affronter l’indéchiffrable, de conjurer l’angoisse. « Chez certains, les lectures conspirationnistes prennent désormais cette place », poursuit Sylvain Delouvée.

« La mythologie complotiste fonctionne comme une religion politique offrant à ses adeptes un ”savoir qui sauve”. »

Pierre-André Taguieff

Et Pierre-André Taguieff de renchérir : « La mythologie complotiste fonctionne comme une religion politique offrant à ses adeptes un ”savoir qui sauve” en désignant les causes cachées des malheurs du genre humain. » L’écrivain Gilbert Keith Chesterton prédisait, il y a un siècle déjà : « Quand les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire à tout. »

Discrédit des figures d’autorité, indistinction du vrai et du faux, quête de sens… voilà pour le contexte. Reste à comprendre, concrètement, comment on quitte les rives de la rationalité pour rejoindre le camp conspirationniste…

Erreur : les choses ne sont pas si binaires en réalité. « Il n’y a pas les complotistes d’un côté, et le reste de la population de l’autreC’est un continuum, explique Sylvain Delouvée. On peut tous, à certains moments ou sur certains sujets, douter d’une version officielle sans pour autant verser dans le conspirationnisme. »

Exemple : la mort de la princesse Diana, en 1997. « Douter, au départ, qu’elle soit décédée accidentellement ne fait pas de vous un complotisteTout l’enjeu est de savoir si, ensuite, vous êtes capable de vous raviser devant les preuves qui vous parviendront. »

C’est heureusement le cas de la plupart d’entre nous. « Le problème, c’est lorsqu’on finit par tout expliquer via le filtre du complot. Là, oui, on peut parler de mentalité complotiste. » On se met alors à ponctuer ses propos de « On nous ment »« Il n’y a pas de hasard »« Tout n’est qu’une vaste illusion »… Le tout de façon aussi pavlovienne qu’inconsciente.

L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

En septembre dernier, les Proud Boys, groupe de nationalistes et de suprémacistes blancs, se sont réunis à Portland (Oregon), armés et portant le drapeau de QAnon,pour soutenir DonaldTrump. / Mark PETERSON/REDUX-REA

Une rhétorique bien rodée

La rhétorique conspirationniste est redoutable. Contestant la parole dite « officielle », elle se contente d’émettre des doutes et d’insinuer, plutôt que de contredire frontalement. User du mode interrogatif présente un double avantage : un, cela évite de défendre une version alternative ; deux, cela laisse chacun libre d’apporter ses propres réponses.

À cet égard, les thèses complotistes autour des attentats du 11 septembre 2001 constituent un modèle du genre. L’événement a beau figurer parmi les plus documentés de l’histoire contemporaine, l’association ReOpen911  qui voit dans l’attaque du World Trade Center l’implication des services secrets américains – ne parle pas ouvertement de complot, réclamant simplement la réouverture des investigations.

De quoi séduire tant les Américains libertariens « anti-gouvernement » que les antiaméricains du monde entier. L’association fait d’autant plus d’adeptes qu’elle ne fait que plaider pour le « droit au doute ».

« Droit au doute », le mot est lâché ! L’expression est en effet devenue le porte-étendard de la complosphère. Et pour cause, qui s’y opposerait ? Personne ! Encore moins dans la patrie de Descartes, théoricien génial du « doute méthodique ». À y regarder de plus près pourtant, les complotistes pratiquent un doute très sélectif.

« Chacun des arguments, pris séparément, est en réalité très faible, mais l’ensemble paraît convaincant, comme tout faisceau d’indices peut l’être. »

Gérald Bronner, sociologue

« Ils font preuve d’un extrême esprit critique envers la version “officielle” des événements en même temps que d’une extrême crédulité vis-à-vis des théories du complot, analyse Pierre-André Taguieff. Ils pratiquent une hypercritique sélective, qui dévoile à la fois leur crédulité et leur dogmatisme naïf. » Et de conclure par une formule choc : « L’hypersuspicion se conclut par un hyperdogmatisme. »

Autre technique ayant les faveurs des complotistes : celle du « mille-feuille argumentatif », un procédé consistant à noyer l’auditoire sous une avalanche d’arguments disparates (des plus pertinents au plus infondés en passant par les plus insignifiants ou les plus abscons).

« Chacun de ces arguments, pris séparément, est en réalité très faible, mais l’ensemble paraît convaincant, comme tout faisceau d’indices peut l’être », écrit Gérald Bronner, auteur de La Démocratie des crédules.

Difficile, par ailleurs, de contester chacun de ces arguments « car ils mobilisent des compétences qu’aucun individu ne possède à lui seul (…) de sorte que, sans entraîner nécessairement l’adhésion, il reste toujours une impression de trouble », poursuit le sociologue (2). Cette juxtaposition plonge dans un état de sidération, autant qu’elle intimide intellectuellement. On en ressort avec le sentiment, diffus, que « tout ne peut pas être faux ».

Ainsi procédait le documentaire Hold-up, visionné en ligne des millions de fois fin 2020. Criblés d’erreurs factuelles tout en posant – ponctuellement – des questions légitimes, il enchaînait arguments d’autorité, détails insignifiants mais aussi très graves accusations.

Impossible, vu leur nombre, de décortiquer chaque argument pour juger de sa pertinence. Le documentaire distillait le doute, par ailleurs, en mêlant vrai et faux. Et ce en affirmant, notamment, que le Forum de Davos se sert du Covid pour soumettre l’humanité dans le cadre d’un plan global appelé le « Great Reset » (grande réinitialisation).

« Le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux pur. »

Paul Valéry

Or, un plan mis en œuvre par Davos et baptisé de la sorte existe bel et bien… sauf qu’il vise à promouvoir une croissance « plus durable ». Rien à voir, donc, avec le Covid mais quoi de mieux pour tromper l’opinion publique ? Il y a un siècle, déjà, l’écrivain Paul Valéry théorisait : « Le mélange de vrai et de faux est plus toxique que le faux pur. »

Il arrive aussi que les thèses complotistes émanent d’un pouvoir en place… désireux d’étouffer la vérité. Sa technique : saturer l’espace informationnel pour mieux camoufler ce qu’il veut cacher. Et ce en multipliant les conspirations factices. Qu’importe qu’elles se contredisent, tant que cela crée de la confusion !

Donald Trump n’a pas hésité, durant son mandat, à user du procédé – fait rarissime en démocratie – mais l’exemple le plus abouti, ces derniers mois, vient des Russes avec l’hospitalisation l’été dernier d’Alexeï Navalny, le principal opposant de Vladimir Poutine. Son empoisonnement au Novitchok (agent neurotoxique conçu par un institut de recherche russe) est désormais établi mais cela n’a pas empêché les officines prorusses de diffuser diverses thèses alternatives.

L’une laisse entendre qu’Alexeï Navalny aurait été victime d’une grave crise d’hypoglycémie ; une autre, qu’il se serait auto-empoisonné ; une autre encore, qu’il aurait été la proie d’un complot occidental visant à déstabiliser le pouvoir russe. Autant de thèses visant, in fine, à dédouaner le Kremlin.

Le pari est simple : plus les mensonges sont nombreux, moins la vérité est audible. Objectif : égarer l’opinion afin qu’elle finisse par se dire « au fond, on ne connaîtra peut-être jamais la vérité ».

L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

Les Proud Boys (les « garçons fiers »),à Portland (Oregon),font le signe « OK » qu’ils ont vidé de son sens initial et récupéré. C’est à présent leur signe de ralliement, affirmant la supériorité de la race blanc. / Mark PETERSON/REDUX-REA

Trois erreurs de raisonnement

Comment de tels procédés rhétoriques peuvent-ils avoir prise sur nous ? Du fait, notamment, d’un certain nombre d’erreurs de jugement. Les chercheurs parlent, plus précisément, de « biais cognitifs ». Trois d’entre eux joueraient un rôle clé dans l’adhésion au complotisme.

Le « biais de conjonction », d’abord, qui établit un lien de causalité entre deux événements pourtant sans lien entre eux. Les attentats terroristes se prêtent tout particulièrement à ce genre de raccourci. Ce fut le cas des attentats du 11 septembre 2001.

Fin 2018, c’était au tour de Maxime Nicolle, un des leaders des gilets jaunes, de mettre en doute le caractère terroriste de l’attentat du marché de Noël à Strasbourg (qui a fait cinq morts et a été revendiqué par l’État islamique). Nombre de gilets jaunes lui ont emboîté le pas, dénonçant sur Facebook « une manipulation du gouvernement pour détourner l’attention » de leur mouvement social. Dans leur esprit, la survenue d’un attentat en même moment qu’une grande journée de mobilisation de leur côté ne pouvait relever du hasard. Et pourtant…

« Certains ne retiennent que l’information à même de préserver leurs convictions. »

Grégoire Borst

Autre erreur de raisonnement : le « biais de confirmation », qui consiste à ne retenir que les informations confirmant nos croyances. « Nous avons tous ce réflexe. Le plus souvent, heureusement, nous reconnaissons la réalité des faits même s’ils mettent à mal notre grille de lecture du monde, dissèque Grégoire Borst, professeur de psychologie et de neurosciences cognitives à l’université de Paris. D’autres, toutefois, ne retiennent que l’information à même de préserver leurs convictions. »

Illustration avec une vidéo – postée en ligne début 2020 – expliquant que les zones équipées d’antennes 5G étaient celles où l’on recensait le plus de cas de Covid. Son auteur aurait aussi pu relever qu’il s’agissait des régions les plus peuplées (d’où le grand nombre de malades)… Mais non, il n’a retenu que ce qui confirmait sa conviction préalable : la nocivité de la 5G. CQFD.

Dernière erreur de raisonnement : le « biais d’intentionnalité », qui nous fait voir ce qui advient comme le résultat d’une volonté (malveillante, le plus souvent). Les pandémies se prêtent tout particulièrement à ce type d’erreur. Et pour cause, quoi de plus intolérable qu’une souffrance dénuée de sens ? Il s’agit donc de lui en donner un… quitte à croire en un complot que rien, dans les faits, n’étaye.

Au Moyen Âge, lors de la peste noire, on accuse les Juifs d’empoisonner les puits ; dans les années 1980, les milieux complotistes s’en prennent au gouvernement américain, accusé d’avoir créé le virus du sida en laboratoire ; ces derniers mois, c’est au tour de Bill Gates de faire les frais de ce type d’accusation.

L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

Après Berlin, le groupe Querdenken Conspirituality a organisé à Munich (Bavière, Allemagne), en septembre dernier, des manifestations contre les mesures du gouvernement face au coronavirus. / Sachelle Babbar/ZUMA PRESS/MAXPPP

Le public cible

Qui verse dans le complotisme ? Y-a-t-il un public « cible » ? Affirmatif. Certains traits psychologiques semblent en effet y prédisposer. « C’est notamment le cas des individus anxieux ou de ceux présentant une faible tolérance à l’incertitude. On retrouve, chez eux plus que chez d’autres, le besoin de donner un sens aux événements, quitte à échafauder des thèses de toutes pièces », explique Grégoire BorstRien d’automatique, toutefois : il ne s’agit là que de simples inclinations.

Autre constat, les complotistes se recrutent plus particulièrement au sein des catégories les moins diplômées et les plus défavorisées. Ainsi, alors que 21 % des Français se montrent sensibles aux thèses conspirationnistes, ce ratio se monte à 38 % au sein des franges de population les plus pauvres, contre 7 % chez les plus aisés. Parallèlement, 28 % des détenteurs d’un CAP adhèrent à ces thèses, contre 8 % des détenteurs d’un bac+2 (Ifop, 2019).

Mais, là encore, pas de déterminisme absolu. Des individus diplômés, voire très intégrés socialement, peuvent eux aussi verser dans le conspirationnisme. « Notamment celles présentant des tendances paranoïaques », constate Grégoire Borst. Autre bémol : une étude menée par l’université de Cambridge montre que les personnes peu diplômées mais qui ne s’informent pas via les réseaux sociaux restent imperméables à ce type de thèses. Gare, donc, à tout manichéisme…

Dénoncer des conspirations fictives serait « la réaction des vaincus de l’histoire », le « refuge psychique des ”perdants”.»

Pierre-André Taguieff

Autre tendance de fond : un fort sentiment de déclassement traverse les milieux complotistes. Plusieurs études française et anglo-saxonne en attestent. Rien de surprenant, donc, à ce que l’anti-élitisme colore souvent le discours « conspi ». Et pour cause, se percevoir comme la victime d’une machination ourdie par une caste de puissants tirant les ficelles en sous-main donne du sens à son propre déclassement.

Dénoncer des conspirations fictives serait ainsi « la réaction des vaincus de l’histoire », selon Pierre-André Taguieff. À l’entendre, le complotisme serait le « refuge psychique des ”perdants” ». Et d’autant plus que dénoncer un supposé complot a quelque chose de gratifiant : c’est savoir – ou, plutôt, croire savoir – ce que les autres ignorent.

« Le savoir complotiste confère ainsi une supériorité, poursuit l’universitaire. Connaître l’existence du complot mondial et pouvoir identifier les conspirateurs, c’est être capable de voir au-delà des apparences, passer dans les “coulisses de l’histoire”, devenir en quelque sorte un initié ou un visionnaire ». Retour sur ego garanti…

Voilà pour l’état des lieux. À partir de là, comment contrer cette mouvance ? En jouant sur tous les leviers à la fois, répondent les spécialistes. En renforçant la culture scientifique, la réflexion analytique et la pensée longue. Mais aussi en renouant avec le « doute raisonnable » : un doute qui questionne les affirmations dogmatiques (et les politiques, les journalistes et les experts n’en sont pas exempts !) sans pour autant verser dans un refus obstiné des faits.

D’autres appellent à embrasser plus large. En s’attaquant, à la fois, aux causes socio-économiques amenant des franges entières de la population à se vivre comme des laissés-pour-compte et en s’en prenant, aussi, au ressentiment qui étreint une partie du peuple et la fait sombrer dans une rumination sans fin.

Impossible, enfin, de contrer le phénomène sans repenser le fonctionnement des géants du Net. Personne toutefois n’a la martingale. On le voit, le combat contre l’hydre conspirationniste sera long, ardu. Peut-être même sisyphéen.

L’engrenage complotiste, quand le mensonge fait vaciller la démocratie

Les mêmes thèses complotistes sévissent à Montréal (Canada), ci-dessus lors d’une manifestation antimasques , en septembre 2020 / David Himbert/David Himbert

Comment échanger avec un complotiste ?

Surveiller son ton

Règle numéro un : ne jamais qualifier son interlocuteur de « complotiste ». Cela revient à le disqualifier et coupe court à la discussion. Bannir, donc, toute position de surplomb !
Au contraire, il ne faut pas hésiter à rappeler d’emblée – car c’est vrai – la difficulté à se retrouver face à la masse d’informations en circulation. Rien de tel, pour engager la discussion,
que de reconnaître la légitimité des questions surgissant ici et là. Douter, en soi, est sain.
Reste à opter pour un doute méthodique et raisonné…

Bien cerner son interlocuteur

Comment s’attaquer aux théories complotistes de son interlocuteur ? L’idéal est de cerner chez lui les ressorts psychiques et/ou cognitifs expliquant qu’un tel biais de raisonnement puisse avoir prise sur lui. Les thèses conspirationnistes, on le sait, prospèrent en priorité sur les terrains anxieux, chez ceux présentant des traits paranoïaques ou encore ceux s’estimant déclassés. Situer au mieux « d’où » parle son contradicteur permet d’adapter son propre discours. On le sait, un même argument présenté différemment peut – ou non – faire mouche. Or, pour adopter le ton juste, il est impératif de bien connaître son interlocuteur.

Revenir aux faits

Il s’agit, ensuite, de revenir aux faits afin de s’accorder sur ce qui est objectivable ou non. Ce retour au réel doit permettre de distinguer réalité factuelle et simple opinion. Un passage obligé pour déconstruire contre-vérités et théories fumeuses. Gare toutefois, votre interlocuteur peut inverser la charge de la preuve en vous demandant, à vous, de démontrer la réalité de ce que vous avancez.

Pas impossible non plus – si vous persistez – qu’il vous traite de « naïf », voire vous accuse de faire partie du prétendu complot. Là encore, revenir aux faits reste la meilleure contre-attaque. N’hésitez pas, à votre tour, à questionner les preuves avancées par votre contradicteur. Cela peut le désarçonner… ou pas. Il peut vous rétorquer qu’un complot – caché du grand public – est par nature indémontrable. Sa thèse devient, alors, irréfutable.

Questionner ses sources

N’hésitez pas à citer vos sources, à expliciter les raisons vous amenant à vous y fier,
et à questionner celles de votre contradicteur. Soyez prévenus, il fera de même ! Interrogez-vous – ensemble dans l’idéal – sur l’intérêt qu’un émetteur peut avoir à diffuser une théorie conspirationniste. Proposez éventuellement à votre contradicteur de poursuivre
la discussion en lui envoyant un article ou une vidéo débusquant les incohérences de sa thèse.

Ne pas insister

Parfois, la discussion achoppe. Notamment lorsque la thèse de votre interlocuteur se révèle irréfutable. Contre-argumenter devient alors vain car tout ce que vous dites pourra être retenu comme venant confirmer la thèse complotiste. Dans ce cas, abandonnez. Pour vous préserver, d’abord… Mais aussi pour préserver la relation. Et optez pour des sujets moins conflictuels.

Pour aller plus loin

 Un podcast

Mécaniques du complotisme

France Culture décrypte des théories imaginaires dans son podcast « Mécaniques du complotisme ». La rédaction a ainsi déjà disséqué la construction et la propagation
de thèses complotistes autour du Covid-19, du génocide rwandais, de la conférence Bilderberg et du négationnisme. Chaque épisode, passionnant car parfaitement contextualisé, permet une plongée dans les rouages du conspirationnisme.

Sur franceculture.fr et les plateformes de podcasts.

 Des intervenants

Sophie Mazet

Son Manuel d’autodéfense intellectuelle offre une série d’outils pédagogiques pour lutter contre le phénomène mais aussi contre les infox, les dérives sectaires, etc.

Éd. Robert Laffont, 272 p., 8 €.

Spicee

Les auteurs du site de vidéos en ligne Spicee interviennent régulièrement au sein des établissements scolaires afin – via le biais d’ateliers – de déconstruire la logique complotiste. Nombre d’enseignants évoquent désormais le sujet dans le cadre de l’éducation aux médias.

spicee.com

♦ Une série

The Loudest Voice

Cette mini-série raconte l’ascension et la chute de Roger Ailes, cofondateur avec Rupert Murdoch de la chaîne d’informations Fox News en 1996. Le téléfilm donne à voir la construction méthodique de son projet politico-médiatique : miser sur les publics les plus conservateurs, jouer des ressorts populistes pour manipuler l’opinion, et finalement mettre sur orbite vers la Maison-Blanche un certain Donald Trump…

À voir sur Canal+ Séries.

♦ Deux ouvrages

Court traité de complotologie

Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2013, 160 p., 23 €.

La Démocratie des crédules

Gérald Bronner, PUF,
2013, 360 p., 19 €.

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