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LE GOÛT DE LA VIE, LE RISQUE. CELUI QUI GAGNE, CELUI QUI A LE MORAL STABLE.  DEUX RÉCITS DE PIERRE RIDEAU.

deux textes QUI parlent du combat, dans la durée, dans un environnement instable, de gens très différents

PIERRE RIDEAU l’un de nos contributeurs réguliers nous propose deux récits qu’il a rédigés il y a quelques semaines.

« Je ne pensais pas alors qu’ils auraient un intérêt particulier pour la communauté Metahodos. J’ai changé d’avis hier, d’abord à la lecture du papier de C Bret, F Parmentier sur la crise  » révélateur » et « accélérateur de construction », puis en écoutant hier E. Macron, avec donc, l’annonce d’un troisième confinement à l’échelle nationale mais aussi d’une sortie du tunnel rendue crédible par les vaccins.
Ces deux textes parlent du combat, dans la durée, dans un environnement instable, de gens très différents, qui se « rejoignent » dans la course, dans le cheminement de leurs pensées.
« 

3ème vague, 3ème confinement, 3ème cap, le dernier avant l’arrivée ?

« Les skippers, nous dit il, d’un tour du monde passent trois caps, Bonne Espérance avant d’affronter les quarantièmes rugissants, Leeuwin au sud de l’Australie et le Horn avant d’entamer la remontée. Le fait est que la course change au passage du Horn; La navigation a commencé alors depuis longtemps, les corps et les machines sont cabossés, il y a eu des abandons, de la casse et parfois des disparitions en mer il y a eu aussi de la solidarité, du courage, de l’abnégation et parfois de l’héroïsme.

Notre relation à l’autre, à notre propre corps, à nos croyances et convictions, à l’institution, tout a été passé au « shaker géant »

Pourtant ce qui caractérise le plus cette épreuve de longue durée, c’est qu’elle bouscule des alchimies plus ou moins silencieuses. Notre relation à l’autre, à notre propre corps, à nos croyances et convictions, à l’institution, tout a été passé au « shaker géant » comme le dit le médecin de la course. Beaucoup de ces équilibres vont se rétablir, plus ou moins, plus ou moins vite, mais pas tous, pas tout à fait comme avant. (le kaléidoscope de Proust ?)

La course ne s’est pas jouée à égalité, la résilience n’est pas égale. Mais voilà le Horn, la course n’est pas finie, elle est encore très dure mais l’arrivée est dans les esprits. Les skippers parlent d’ETA , Estimation du Temps Arrivée. Le « encore à parcourir » devient le « reste à parcourir » et ce n’est pas rien. Et puis, cette image saisissante rapportée par un skipper, pendant que les voiliers sont à la peine, harassés, de cette incroyable flottille de pêche chinoise, raclant l’océan, impassible, indifférente.

Bonne lecture, bon vent. Merci Pierre RIDEAU.

preMIER ARTICLE DE PIERRE RIDEAU

« Je n’ai pas le goût du risque, j’ai le goût de la vie et la vie c’est risqué » O. de Kersauson

Equipier, chef de quart, second, capitaine, sur les océans depuis 1967, année de son service militaire effectué sur le Pen Duick à la demande de Tabarly, titulaire de plusieurs records du monde.

Olivier de Kersauson est aussi un écrivain, un magnifique écrivain.

Au langage sans fard.

Il considère qu’un équipage ce sont des bras en plus. Une navigation, c’est un volume de tâches à effectuer, il n’y en a pas d’inférieures ni de supérieures. Il est le capitaine, l’équipage exécute, pas de confusion. Lui a un temps d’avance, il a lu les cartes, décrypté la météo, aligné les informations et il voit ce que les équipiers ne peuvent voir, occupés à leurs tâches. Donc il décide. Point. 

Il écrit que ce qui est beau, c’est un navire qui avance bien, c’est la confiance de ses hommes, c’est sa confiance dans ses seconds. C’est une question d’élégance. Et de cohérence.

Elégance et cohérence, probablement deux des mots qu’il utilise le plus dans ces livres.

Et efficacité aussi. Surtout. Et la vertu du chef se voit là où c’est le plus dangereux, parce que c’est là où, grâce à lui, on est le plus en sécurité. Et donc, il rend simple et supportable ce qui est complexe et effrayant.

Mais on parle de la mer, celle qui finit où commence la terre. Pas l’inverse.

28 décembre 1988, départ pour un tour du monde en solitaire à bord du multicoque Poulain, pour être le premier à le faire.

Le départ a pourtant déjà eu lieu, des mois avant de franchir la ligne de départ au large de Brest.

Préparation, réglage, innovation, concentration, dans ma bulle. Avec mon équipe.

Second de Tabarly, marin, capitaine, par le corps, l’esprit, l’action, en tout et tout le temps, il raconte d’une magnifique écriture les émotions vécues, les limites cherchées, une ligne de vie intransigeante avec tout et tous y compris lui-même. Elégance, cohérence.

Ce jour-là, 28 décembre, le départ, l’absence, l’incertain retour mais une certitude, en disant au revoir, trop vite, à son fils de 8 ans, pour lui, je dois revenir, je dois m’occuper de lui.

Son bateau Poulain, trimaran de 23 mètres de long et 16 de large, mât de 25 mètres, grand-voile de 150 m carrés, un bateau qui est le sien, un souci peut-être, ce mât en carbone, trois cents kilos de moins, mais qu’il n’a pas eu le temps de tester en mer, mais les premiers jours sont satisfaisants, le bateau va bien, et pour lui, comme toujours, un début haché,

trois jours pour prendre ses marques et son rythme.

La musique est là, à écouter un peu plus tard, quarante cassettes, mais pas de chauffage prévu, ça consommerait trop de fuel et quand on est toujours dehors, autant ne pas s’habituer à la chaleur.

Ranger, tout mettre en ordre, ergonomie nécessaire, indispensable. Lisbonne, Madère

31 décembre, un bout de papier fera une nappe acceptable, caviar, un petit coup de Bordeaux, y a pas de raison !

Ce fichu mât a l’air de tenir, et si ça casse, que ça casse maintenant.

Rester concentré, revoir, savoir, relire encore ce qu’il faut faire en cas de démâtage

400, 350 milles par jour,  pas vraiment de temps calme, mais l’osmose est là, toujours, la mer entraîne ses propres réminiscences et l’esprit de vagabonder, au ras des eaux, souvenir d’un autre 31, avec Alain Colas, je l’écoutais, je l’enviais un peu, je me disais « ce mec est gonflé »…

6 janvier, Dakar, l’équateur, mine de rien déjà un neuvième de la route.

Un problème quand même, les pilotes qui déraillent, sans pilote pas de tour du monde, personne ne peut barrer 24 heures sur 24. Passer aux pilotes hydrauliques ? Très consommateur de fuel, trop.

La Guinée, les nuages de sable rouge, un brouillard de sable, on ne voit rien.

Penser aux mers du sud, déjà, ranger, vérifier, réparer, voies d ‘eau, écoper, colmater, bricoler

14 janvier, Sainte Hélène, début de crainte, de peur même, le bateau a des comportements incompréhensibles, des écarts, passer au pilote hydraulique, manger mes réserves, réparer au Cap ?

Erreur de préparation, le temps a manqué pour éliminer ce type de problème.

Erreur de trop tarder maintenant, erreur de la décision prise tout seul, sans l’avis éclairé d’un tiers, d’un directeur de course par exemple,

erreur corrigée, demi-tour donc et cap au Cap, la réparation est indispensable avant le sud, avant d’être à 6000 km du premier homme, mais tour du monde sans escale, donc ne pas débarquer.

Je repars, à fond, avec « Dire Straits » tandis que Mozart et Malher largués par-dessus bord descendent et coulent dans les abîmes verts.

14 février, descente vers les Quarantièmes, les creux, le chaos, des gîtes de quarante degrés,

tout vole, dans cette fureur, isoler et protéger l’indispensable en cas de chavirage,

le bateau se fait massacrer, terrible sensation, comprendre qu’on ne peut rien faire, juste prendre des coups dans la gueule et attendre, tordu par la peur, en plus un flotteur prend l’eau,

quand le pire n’est pas certain s’y préparer quand même, enfiler la combinaison de survie

quand le pire n’est pas sûr, finir par le souhaiter ?

Répéter les gestes, les itinéraires qui me donneront 5% de chances de survie,

humiliation de subir sans rien pouvoir faire, il ne reste que Dieu, 30 heures !

19 février, c’est fini, se laver, manger, ranger, se fumer un clope

C’est le prix, haine et amour, enfer et passion dans ces mers, au point que les marins finissent par trouver gracieux le vol de l’albatros, mais moi, les albatros je les aime pas, j’en suis jaloux de cette saloperie, ce que j’aime c’est la solitude, « la vie réelle est dans la solitude »

Je ne vois pas vraiment où je suis, je vois que le ciel change, la mer aussi, je ne vois rien, brume,

sortir de l’Indien, je n’aime pas cet océan. Est-ce que je vais taper une baleine, ou un bloc de glace, chavirer ? En mode survie, on attend l’autre et les nôtres nous attendent. Point nemo de la vie ?

Filer, ce que je ne vois pas n’existe pas.

Le bateau fonctionne, moi aussi, entraînement, préparation, rythme de sommeil, d’alimentation,

1h30 de sommeil par jour, boire, s’endormir vite, s’évanouir, se relaxer et plonger, se réveiller et être tout de suite au taquet,

aller aux limites, ne jamais franchir, est-ce une forme de dépouillement, un retour ? Un voyage dans le voyage, renouer des fils ? un retour sur moi qui va me ramener vers les rives de l’enfance,

ne pas trop dormir, brancher l’alarme à l’autre bout du bateau, se lever, l’éteindre, se réveiller une seconde avant qu’elle hurle.

24 février cap Leewin, la moitié de la route, la brume est partie

28 février, je quitte l’Indien, ciao l’enfoiré ! voilà le Pacifique, la moitié, je m’éloignais, je me rapproche de Brest…et de la Polynésie, j’y retournerai bien, j’entends les sirènes, et mon bateau qui prend l’eau, usé, et qu’est ce qui se passera à la prochaine branlée ?

Mais j’ai commencé, je finis et quand j’aurai fini, j’irai retrouver les amis polynésiens, ma jeunesse,

transformer la tentation en carotte, et puis, et puis non, pas de miroir aux alouettes, ma jeunesse est passée, je dois passer le cap Horn.

le bateau file, 20 nœuds, je fais corps avec lui, il me prolonge, « je suis un homme-bateau », je sens, je réagis, je suis actif, il se dégrade, je deviens meilleur, au début, c’était l’inverse, il était en forme et pas moi, j’avais besoin de temps pour prendre le rythme.

Décomposer chaque manœuvre pour la faire bien,

Rationnaliser parce que la mer est irrationnelle, zéro approximation ou improvisation.

Passer le Horn, où les fonds remontent de 2000 à 200 mètres, où les montagnes de 4000 m plongent dans la mer, prendre le couloir, assez vite, aussi vite que les vagues, prendre de l’élan, sous les grains, sous la neige, 380 milles par jour, 8h sur le pont, dormir 10 minutes

24 mars, le Horn, mer plate ! Mais plus de girouette et l’électronique fait des caprices, deuxième arrêt à Mar del Plata.

1er avril réparations terminées, mais après 3 jours, nouveau problème, usure des pièces dormantes, fissures, ruptures, le bateau se détricote.

Vision d’un requin monumental, pourvu qu’il n’attaque pas un flotteur, chacun chez soi, et qu’on me laisse tranquille avec ce rousseauisme animalier d’une stupidité criminelle, les animaux sont naturellement sauvages. Point.

14 avril, l’équateur, pas de vent, la calmasse, il fait beau, je suis en colère, je n’avance pas, je vais me boire cette bouteille de rhum que j’ai là,

rien n’arrive, pas de vent, rien, et ça dure, ça dure.

Rail d’Ouessant, des cargos partout, heureusement, tout le monde va lentement.

Je sens l’odeur nouvelle, la terre, et mes amis viennent me chercher. En silence. Arrivée.

Minuit, je sors de l’hôtel, je vais voir mon bateau, de l’extérieur, on ne peut pas se quitter comme ça.

                                                                           *

Pierre Rideau, 28 février 2021.

Olivier de Kersauson, Vieil océan, Editions Flammarion 1990

Olivier de Kersauson, Le monde comme il me parle, Le Cherche Midi, 2013

second ARTICLE de pierre rideau

Récits de skippers « celui qui gagne, c’est celui qui a le moral stable »

Vendée Globe 2020/2021

Départ, déjà, se projeter à 10 jours, réfléchir à la route, mais d’abord, s’éloigner de la côte, éviter les cargos, les pêcheurs, le trafic près des côtes

Premières heures, premiers jours, tout de suite, les problèmes, des filets qui se coincent dans les safrans, des voiles qui ne s’enroulent pas, ne descendent pas.

Prudence générale, on prend la mesure, on pense d’abord à s’acclimater au bateau, à trouver des repères, un rythme, trouver le bon sommeil , la bonne route, angoisse du 1er front déjà,

Choisir une route vers l’ouest, le sud ? On commence à regarder où sont les autres.

Cap vers le sud, les Açores, le Brésil, Sainte Hélène.

Au début, fatigues, perte d’appétit, il faut trouver ce bon équilibre entre soi, le bateau et les éléments, chacun son tempo, selon son degré de préparation, sa connaissance du bateau, de l’épreuve, certains déjà cramés par les épreuves physiques, le matossage, aller, monter, tirer, réparer.

La préoccupation de tous, préserver le bateau, la course est longue, ne pas se précipiter,

gérer le temps, décomposer les manœuvres pour ne pas prendre de risque,

et si les premières grosses difficultés ont lieu près des côtes ce n’est pas plus mal.

Au début, l’option de préservation sera privilégiée, préservation du bateau et de soi

et très vite, tout de suite, une succession d’innombrables problèmes, le bateau se met en rythme, tout ce qui est fragile se révèle, tous les boulons mal serrés se desserrent, premières fissures,

c’est la semaine de réparations incessantes, non stop. Le 12 novembre, premier abandon.

Déjà des ajustements sur la stratégie, des recalages psychologiques

« j’étais parti en mode compétition, je suis en mode aventure, trop de retard »,

beaucoup mangent peu, mal, ne trouvent pas le sommeil.

Avant les premières dépressions, se sécher, manger, dormir, prendre une douche, après ce sera le temps du bonheur. En attendant, savourer les petites victoires, une réparation réussie en est une.

Ajustement des objectifs, terminer au lieu de gagner, devancer les vieux bateaux, aller plus vite qu’un foil, devancer les « mode aventure »

« je suis contente d’être loin de la folie collective à terre » loin ?

Il n’y avait pas de sargasses ici avant ! Réchauffement climatique ? Et les Ofni, ces objets invisibles qui heurtent le bateau, containers, bouts de bois, mais aussi mammifères marins, cétacés, on a du mal à en parler mais les bateaux heurtent des baleines. On veut l’éviter, certains bateaux sont équipés d’appareils ultra-son ou de caméras thermiques pour éviter ces chocs, mais il y a des espèces qui fuient et d’autres qui sont attirées…

Naviguer pour la science, c’est aussi accepter d’embarquer des capteurs, vent, salinité, température, larguer des bouées Argos, à des endroits où personne ne va !

Arrivée au Pot au noir, la zone intertropicale de convergences, premier temps fort, mer dure, houle,

creux, les grains, « la nuit c’est mieux, tu ne vois rien, tu stresses moins »

La communauté se forme, les groupes whatsapp, la vhf fonctionne, les skippers sont liés entre eux,

reliés par des fils invisibles, le problème de l’un provoque une réflexion chez les autres, « et si ça m’arrivait ? », provoque un ralentissement, on attend d’en savoir plus.

Contourner Sainte Hélène, viser le cap de Bonne Espérance.

Toujours, les réparations, grimper au sommet du mât de 28 mètres, la course continue, il faut plonger sous la coque enlever un filet qui freine le bateau, éviter la pénalité.

Gros ennuis, balcon arrière arraché, plus rien entre mon dos et la mer, insécurité, il faut réparer, retrouver la sécurité, ne pas décider seul, prendre l’avis de l’équipe à terre, éviter la réparation hasardeuse, de fortune.

Je dors mieux, je mange mieux,

A… va -t-il abandonner ? On le craint, sa présence nous stimule, nous challenge et si ça m’arrivait ?

On court en groupe, en meute, c’est plus agréable, plus sécurisant, gagner un mille sur lui remotive, deux milles sur elle aussi, mon bateau n’est pas mal.

Un moment plus calme, il faut en profiter, réparer, contrôler, monter sur le mât, ranger, nettoyer, dans les mers du Sud, ce sera trop compliqué, trop risqué, il faut être prêt.

On connaît de mieux en mieux son bateau, on sait repérer les bruits anormaux.

« moment de colère, le bateau n’avançait plus, je ne comprenais pas et j’ai vu, une bâche en plastique s’était enroulée autour de la quille »,

Mécanicien, bricoleur, et stratège, calculer, réfléchir, la meilleure route, le bon couloir.

Vivre des moments inoubliables, aussi, voir un concurrent, un ami, un équipier, voir son signe,

Le Sud arrive, ce sera fini la chaleur,

« j’aimerai un vrai moment de solitude, un bateau sans ennui, sans contact avec la terre, savourer »

Ma girouette est hs, plus d’infos sur le vent, un cordage de pêche bloque le safran, routine…

Puis, au milieu de L’Atlantique, dans les Alizés du Nord-Est, je voyais des AIS de pêcheurs chinois et une multitude de points, écartés de 2-3 milles seulement. C’était des filets dérivants avec quelques bateaux. Je n’ai pas vu sur la totalité de la longueur, mais ça faisait des dizaines et dizaines de kilomètres de long. C’est triste de voir des bateaux chinois qui ravagent l’océan. 

Où est mon lièvre ? Être devant des bateaux plus rapides, soulagement, moral en hausse,

« ce serait bien que je garde le contact avec ce groupe devant moi ».

Après l’anticyclone de Sainte-Hélène, le grand Sud, début du frais, du froid, mais aussi, « mon premier albatros, il était posé sur l’étai, je ne l’avais pas vu, il s’est envolé, c’est le signe ! »

Satanées machines, la centrale inertielle donne de fausses infos, le pilote automatique réagit à contresens, fausses manœuvres, manœuvres dangereuses, temps perdu, et ces fichiers météo avec des infos contradictoires !

Passer le cap de Bonne Espérance, trouver la route, entre la limite des glaces et les Aiguilles

Fatigue, moral en montagnes russes, trouver le bon équilibre, repenser à pourquoi je suis là et rester lucide, ramener le bateau, pour moi et pour eux…

J’ai trop de problème, je prends un nouvel objectif, me libérer, prendre du plaisir, me déconnecter de mes ambitions, savourer d’être là, seul au milieu de l’océan sur un magnifique bateau.

Il me faut un partenaire pour régater, régler le bateau, partager des infos, des réflexions, arriver ensemble, bien placés, dans les mers du Sud.

Un albatros, la beauté des nuits de pleine lune, des vagues sur le bateau, un arc-en-ciel de lune,

les étoiles, un ciel si pur, et dormir, 4h c’est une victoire, récupérer, on est parti depuis 20 jours !

Encore une nuit de pleine lune, le grand Sud, le saut dans l’inconnu, ça fait peur et c’est excitant.

Problème d’hydrogénérateurs, sans batteries, pas de moteur, pas de chauffage, pas d’appareils et d’instruments ! Réparer, aide de l’équipe, aide des skippers.

I’m sinking, it’s not kidding, mayday, K… a perdu son bateau, en radeau dans des creux de 6 à 7 mètres, les bateaux proches ont été déroutés, anxiété, personne n’a fermé l’œil, tout est froid, humide, tout le monde attend, il est retrouvé , il est à bord avec Y… , rassurés, la course repart.

S… a heurté un Ofni, c’est violent, abandon, injustice.

Anxiété, trop d’ofni, de peur, d’angoisse, que me réserve l’océan ?

« Apprendre à gérer mes frustrations, apprendre à me construire, apprendre la patience ».

L’albatros revient, on dit qu’il est l’âme des marins perdus en mer.

Problème de mât, de vérin de quille, de safran, fuite d’huile, voies d’eau, systèmes en panne,

un choc énorme dans la nuit, des fissures, qu’est ce qui s’est passé ? Est-ce que je pourrais réparer ? Je vais devoir rentrer ? Est-ce que le bateau va tenir ? Qu’est-ce que j’ai heurté ?

On prend soin les uns des autres, on veille, on se protège

je navigue non loin, elle navigue non loin, on se parle.

Le mystère des mers du Sud, oui, mais ranger, ranger encore le bateau, éviter les objets dispersés dans l’habitacle, c’est dur, aller vite mais ne pas casser, ça ne servirait à rien, l’arrivée est si loin.

Ne pas chercher à suivre le plus rapide, le plus expérimenté, faire abstraction des autres,

c’est la lutte intérieure entre le compétiteur et le marin.

Mon bateau, mon compagnon, on s’entend bien, on veille l’un sur l’autre, 29 nœuds avec 3 ris !

Je suis entre la plénitude, le moment de grâce dans la nuit étoilée et le calvaire

Qu’est-ce que je fais là? Dans un tambour de machine à laver en carbone, heureusement j’ai un équipier à 600 mètres, je le vois.

Cap Leeuwin sous l’Australie,

trop de vent, trop de rouge sur mes écrans, j’enlève la fonction « vent violent », trop anxiogène !

Le rapport au temps change, il n’y a plus de temps, il y a la géographie chaque action a un impact, on avance, mon bateau et moi, on s’entend bien, on forme un couple,

« J’ai l’impression que tous les événements de ma vie se sont enchaînés pour que j’arrive là, au paradis, mon rêve se réalise ».

15 décembre, il y a toujours des solutions, il faut trouver la solution, ne pas s’arrêter, rester connecté au bateau, mon bateau n’est pas le plus rapide mais il est homogène,

je ne me lasse pas des albatros, il y a des centaines d’oiseaux

Se laver tous les jours, c’est bon pour le bien-être et la performance.

Encore des problèmes, des entrées d’eau qu’on n’avait pas anticipées dans la préparation.

Le temps passe, j’ai dû mettre le gennaker, aucun problème, je me suis demandé comment j’avais pu trouver ça si difficile il y a moins d’une semaine.

Je dois rester dans ce groupe, devant ces deux bateaux plus vieux que le mien.

Finalement ça n’a pas été extrêmement dur, je suis en mer et je considère que l’océan nous écoute

J’ ai croisé un cargo hier, sans ses feux à moins de 2,5 milles.

Quoi faire ? Une fois de plus, il faut inventer une solution, je laisse ou je ne laisse pas passer cette dépression, je déteste ces moments, je n’aime pas ne pas savoir ce que je vais avoir envie de faire.

Deux baleines m’ont suivi, je venais juste de terminer une réparation compliquée, je me suis dit qu’elles étaient là pour me féliciter.

Bientôt les Iles Macquarie, bientôt le Horn, bientôt la remontée, plus de chaleur, moins de fracas, mais pas moins de panne, et le pilote automatique qui provoque des empannages intempestifs à cause de données fausses, je vais voir. En haut du mât, l’anémomètre est cassé. Il faut monter.

J’ai passé le Horn, j’ai eu l’agréable sensation de sentir la terre, il me tarde d’arriver, attention au relâchement, après le Horn, la remontée, la remontée du moral aussi

Je ne veux pas me demander pourquoi je suis là, l’appel du large, le grand sud ? Ce que je cherche, c’est surtout être à fond.

Après le mode survie jusqu’au Horn, le mode compétition, on avait la zone des glaces, ça donnait un repère, ça aidait pour la stratégie, là, on est libéré, ça va être la foire d’empoigne, il faut sortir du mode « préservation », on va pouvoir tirer sur la machine, et choisir entre deux options, la bonne et la mauvaise. Bonheur de la course, du run, de la vitesse, de la maîtrise.

Ils reviennent, je sais quoi faire, ça repart, je reprends de l’avance, même en dormant.

Quitter le Sud, 30  jours sans voir une trace humaine, aucun signe de vie, les hommes les plus proches sont les astronautes. Est ce que j’aurai assez de café, de biscuits ? Maintenant ranger, dormir, être prêt. Mon bateau, je lui parle, je lui gratte le dos.

L’alarme détresse signale régulièrement une énième attaque pirate de cargo, pour la plupart dans ou au large du Golfe de Guinée, des centaines de marins ont été enlevés, quelques uns ont été assassinés, et ces attaques ont lieu jusqu’à quasiment 200 milles de la côte par des pirates bien armés. Il n’y a rien de romantique dans le mot pirate. »

Mon ETA n’arrête pas de reculer, j’en ai assez, mais je ne vais pas arrêter maintenant, je n’ai pas fait tout ça pour rien ! On a commencé, on finit.

Finir, arriver ensemble, boire une bière, dormir…Repartir.

Docteur Chauve (médecin de la course, à propos des skippers)

« Il y a comme une addiction , probablement parce qu’ils y découvrent des choses au fond d’eux, que la vie de tous les jours ne permet pas. C’est fou, cette amnésie des moments durs ! »  

Pierre Rideau 28 février 2021

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