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L’ÉTAT : LE BLÂMER OU LUI RÉCLAMER DAVANTAGE ? LE SERVIR OU SE L’APPROPRIER ? STATOPHOBIE/STATOPHILIE.

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L’Etat pour quoi faire – statophilie ou statophobie

L’Etat en crise, l’Etat critiqué, l’Etat à reformer, l’Etat fort ou faible, l’Etat d’urgence, l’Etat de droit, l’Etat nation, le service de l’État, l’Etat démocratique, l’Etat coupé des territoires, l’Etat parisien, l’Etat autoritaire ou autoritariste, l’Etat illibéral, l’Etat de la démocrature, l’Etat et la sécurité globale,

…le retrait de l’Etat, l’omniprésence de l’Etat, l’Etat régulateur, l’Etat arbitre, l’Etat minimal ou hypertrophié, l’Etat approprié par les fonctionnaires, l’Etat sans la démocratie, l’Etat souverain sans citoyens, l’Etat jacobin ou déconcentré, l’Etat centralisé ou décentralisé, l’Etat visage de la république, le retour de l’Etat, l’État absent ou trop distant, l’Etat facilitant ou bloquant, l’Etat doux et bienveillant,

…l’Etat en guerre ( sanitaire ), l’État policier, le racisme d’Etat, l’Etat bouc-émissaire, la classe stato-financière, l’Etat providence, l’Etat paralysé, l’État coupé de la société ou monstre froid, l’Etat hors sol, l’État à la française, l’Etat normatif, l’Etat post moderne, l’élite ou les classes dirigeantes de l’Etat, l’Etat jacobino-bonapartiste, l’Etat personnifié, l’Etat narcisse,

…, statophilie ou statophobie…

…l’État fourre-toutou « chacun son Etat »…

…autant de formules qui hantent les approches diverses relatives à l’Etat et envahissent – voire cannibalisent – les réflexions politiques. « Chacun son Etat », pourrait on dire ?

Il appartient aux institutions organisées autour de la souveraineté du peuple et de l’équilibre des pouvoirs d’en définir le contenu, d’en contrôler les pratiques – y compris celles d’appropriation qui sont parmi les plus dangereuses en démocratie ( élus, fonctionnaires…).

Notre publication relative à la séparation nécessaire des fonctions politiques et administratives (comme, par ailleurs, celles relatives au respect de la séparation des pouvoirs et aux reformes instu=itutionnelles et del$mocratiques necessaires) illustre le sujet.

ENA/ISP SUITE. DISTINGUER FONCTION ADMINISTRATIVE ET FONCTION POLITIQUE, UN IMPÉRATIF POUR LA DÉMOCRATIE ET L’ACTION PUBLIQUE. https://metahodos.fr/2021/04/11/ena-suite-distinguer-fonction-administrative-et-fonction-politiqum/

Pour approfondir le rôle attendu ou reproché à l’Etat et en rappeler quelques analyses et perceptions, nous vous proposons un texte de T Branthôme.

Le séminaire « Le retour de l’État, pour quoi faire ? » du mardi 06 octobre 2020 a permis l’intervention de Thomas Branthôme, docteur en droit, maître de conférences à l’Université Paris V, auteur (avec Jacques de Saint-Victor) de Histoire de la République en France (Economica, 2018), membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica.

La « crise de la démocratie » ou « l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale » ». Extraits

« Chacun d’entre nous ressent que nous vivons une « période intervallaire » pour reprendre un néologisme d’Alain Badiou. Elle touche à la « crise de la démocratie » ou, pour être plus précis, à l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale » ». déclare t il en ouverture « 

« …il n’y aurait pas de retour durable si les théoriciens de l’État ne répondaient pas au préalable aux critiques qui lui avaient été faites depuis deux siècles. Hélas, ce débat n’a pas eu lieu, tant et si bien qu’à la rentrée, nous avons pu constater dans le monde des livres que se publiaient à nouveau des essais (à succès) contre l’État « 

Refaire de l’État la chose du peuple. Extraits

( pas celle des élus seuls, et encore moins celle de certaines parties prenantes, fonctionnaires, partis, financiers… )

« La situation est si critique que nous ne pouvons simplement nous payer de mots. L’amour de l’État rejaillira avant tout lorsque ce dernier redeviendra aimable, c’est-à-dire, lorsqu’il réapparaîtra aux yeux du grand nombre comme étant au service des citoyens. Pour ce faire, il faut engager de sérieux efforts en matière d’égalité, de justice sociale et fiscale. Dans le même temps, il convient, après le Mouvement des Gilets jaunes et les confrontations quotidiennes contre la police, de rouvrir le dossier sur ce qu’est ou doit être un « ordre républicain ». « 

Francois SERGEANT, Pierre ANDRE et T.L.

La critique de la critique : condition sine qua non à la revitalisation de la théorie de l’État

28/12/2020 – Thomas Branthôme – Fondation Res Publica

Chacun d’entre nous ressent que nous vivons une « période intervallaire » pour reprendre un néologisme d’Alain Badiou. Elle touche à la « crise de la démocratie » ou, pour être plus précis, à l’étiolement du consensus qui prévalait depuis quelques décennies au sujet de la « démocratie libérale ».

Incarnée sous les traits de ce que Bernard Manin a appelé le « gouvernement représentatif », cette forme de la démocratie semblait acceptée par tout l’Occident comme un « moindre mal ». Mais depuis quelques années, le désir d’une démocratie réelle remet en cause ce consensus et avec lui, plusieurs de ses piliers. Dans son petit essai La Démocratie aux marges [1], le regretté David Graeber écrivait ainsi quelques temps avant sa mort : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État ». Qu’est-ce à dire ?

Le politologue Samuel Hayat avance pour y répondre une hypothèse. Selon lui, on trouve à l’origine de la « crise démocratique » en France la « promesse non tenue de la République ». Or, pour les citoyens, le visage de la République, c’est l’État. Aussi aurait-on tendance à considérer dans les milieux populaires que la succession des crises qui frappent proviendrait de la « trahison de l’État » [2]. L’adhésion que l’on peut avoir ou non aux thèses de ces deux auteurs qui se revendiquent « libertaires » et partant, critiques de l’État, n’est pas la question que je voudrais poser.

Ce qui compte à mes yeux est de tenter de rendre compte de la résurgence d’un mouvement critique de l’État au sein des sciences sociales, mouvement critique qui n’est presque jamais débattu par ceux qui se revendiquent partisans de la nécessité de l’État. Cette absence de réplique n’est pas seulement dommageable pour la vitalité du débat d’idées, elle a des conséquences majeures sur le cours du réel, à savoir l’extension d’un sentiment ambigu – pour ne pas dire plus – de la population envers l’État.

Ce qui s’est joué durant les premiers moments de la crise du Coronavirus est un parfait révélateur de ce constat. Durant les premières semaines de l’épidémie, les éléments de la crise semblaient tous œuvrer en faveur de l’intervention étatique : circulation du virus pour cause de mondialisation débridée, nécessité d’un contrôle aux frontières, appareil industriel national incapable de répondre à la demande de masque, filière pharmaceutique hors de portée, etc. On a ainsi vu fleurir dans toutes les publications de presse des articles sur le « Retour de l’État » qui appelaient le gouvernement à avoir recours à l’État.

Dans une note pour l’Institut Rousseau publiée au mois de mai [3], j’invitais toutefois à la prudence au milieu de ce climat de statophilie, avertissant qu’il n’y aurait pas de retour durable si les théoriciens de l’État ne répondaient pas au préalable aux critiques qui lui avaient été faites depuis deux siècles. Hélas, ce débat n’a pas eu lieu, tant et si bien qu’à la rentrée, nous avons pu constater dans le monde des livres que se publiaient à nouveau des essais (à succès) contre l’État [4], indiquant que rien n’avait véritablement changé. Cette constatation m’apparaît d’autant plus nécessaire qu’elle est peut-être révélatrice d’un certain manquement chez les thuriféraires de l’État : celui de ne jamais s’adresser aux adversaires du dit-État, de rester un peu trop entre « convaincus ».

Un bref regard balayant la production scientifique indique en ce sens que les adversaires de l’État écrivent beaucoup après avoir lu les théoriciens de l’État et pour leur répondre. La réciproque est-t-elle vraie ?

Prenons l’exemple de Geoffroy de Lagasnerie. Dans son livre intitulé La conscience politique [5], il commence par l’affirmation qu’en France tous les maux viennent de l’État. Affirmation à mon avis très contestable car il présente l’État français comme une émanation de la théorie hobbesienne de l’État, ce dont je ne suis absolument pas convaincu. Cependant, je n’ai lu nulle part de réfutation. Or Geoffroy de Lagasnerie, par sa pratique politique et son militantisme (tout à fait digne d’estime au demeurant) possède une forte influence auprès de la jeunesse et des primo-arrivants dans le champ des sciences sociales. Ainsi sa pensée essaime. Pareil phénomène est observable au sein des responsables politiques. Secrétaire national du parti EELV, Julien Bayou a émis récemment une critique très caricaturale de « l’État jacobin ». Mais là encore, aucune réponse d’un écho équivalent n’est survenue.

Je pars de ces exemples car je souhaiterais dessiner une cartographie du rapport que les Français entretiennent à l’État. Depuis le courant libéral du XIXe siècle jusqu’à la « deuxième gauche » en passant par le continuum doctrinal libertaire, anarchiste et libertarien, il existe une puissante tradition critique de l’idée d’État [6]. En tant qu’héritier revendiqué de Foucault et de Bourdieu, notables figures de cette tradition, Geoffroy de Lagasnerie est dans un positionnement somme toute logique et attendu, tout comme l’est Julien Bayou qui, par sa position de chef de parti, est tributaire de son positionnement hostile à l’État (sur les questions de l’antigaullisme, celle du nucléaire, celle de l’armée). Ces personnalités publiques agissent ainsi en conscience. Ce qui n’est pas le cas a contrario de notre jeunesse qui prend le train en marche de la politique sans identifier les soubassements idéologiques que ce train véhicule. Il serait faux en effet de considérer que le « désamour » de l’État au sein de la jeunesse (dont je vais dire un mot) provient d’un manque de politisation. Au contraire, ce désamour s’explique à l’inverse par la politisation mais une politisation spécifique qui passe par des thèmes qui plaident en défaveur de l’État : l’environnement, les discriminations et les violences policières. Concrètement, les « marches pour le climat » accusent l’État de ne pas répondre à la crise environnementale tandis que l’activisme en essor concernant les discriminations et les violences policières évoque fréquemment un « racisme d’État ».

C’est ainsi que, au cœur de ce climat d’hostilité à l’État, une part de notre jeunesse, et par extension de nos concitoyens, évolue en ce moment. C’est pourquoi je crois qu’il est de notre devoir de nous plonger dans ce climat – plutôt que de l’occulter – afin de déterminer quel État peut trouver grâce aux yeux de notre population. Pour ce faire, j’encourage à affronter de plain-pied la statophobie et à formuler une critique de la critique. Cela doit nous conduire à distinguer les critiques qu’il faut combattre (I) et celle sur lesquelles il faut s’appuyer de façon dialectique (II) pour rendre meilleure à la Cité l’idée et la pratique de l’État en France.

I – Pour une confrontation avec la critique de l’État

Vous l’aurez compris, j’encourage tous les acteurs publics à travailler à la critique de la critique, sans se fonder simplement sur ce que l’on croit bon de l’État mais en identifiant, puis en analysant ses attaques et ses critiques afin de pouvoir y répondre.

Mon propos prolonge celui de Benjamin Morel en complétant le travail qu’il a fait sur les enquêtes d’opinion par un peu de théorie politique. À mon sens, pour y voir clair, il faut distinguer les critiques de l’État que je qualifierai de structurelles (ou historiques) et celle de nature conjoncturelles (ou actuelles). À des fins heuristiques, je m’autoriserai à inverser le rapport en commençant par les critiques actuelles.

1. Pour commencer, notons qu’il existe dans le flot des critiques actuelles de l’État, des critiques qui n’en sont pas réellement en ce qu’elles traduisent en fait un désir l’État : ce sont celles qui déplorent un État absent ou trop distant. À ces doléances, il est possible de répondre, comme y invite Marie-Françoise Bechtel, en renforçant la présence au quotidien de l’État par un réinvestissement des services publics.

Mais il existe en parallèle une critique plus lourde, qui exprime une véritable hostilité à l’égard de l’État, notamment au sein de la jeunesse. Il faut tenter d’en expliquer les ressorts et d’en comprendre les raisons. Actuellement, au regard du contexte de l’affaire George Floyd et d’autres incidents, si vous organisez un débat au sein de notre jeunesse pour la questionner sur sa vision de l’État, la première épithète qui viendra est l’État « policier ». Ceci n’est pas nouveau. Dans les années 1990, le groupe de hip-hop français « Assassin » avait enregistré un titre retentissant : « L’État assassine » (qu’on trouve également sur la BO du film La Haine). Cela montre la permanence d’un certain « trait ». Dans le même ordre d’idée, l’essor du nouvel antiracisme est également porteur d’un pareil biais. L’idée – intéressante – d’envisager le racisme comme un « système » et non pas comme relevant de la seule responsabilité individuelle a conduit à basculer dans la dénonciation d’un « racisme d’État ». Lorsque l’on lit une des autrices qui a popularisé l’expression, Robin DiAngelo [7], on constate une absence totale de rigueur épistémologique. Elle parle tantôt de racisme systémique, tantôt de racisme structurel, de racisme institutionnel, de racisme d’État, etc. La confusion est si grossière qu’aucun chercheur sérieux n’a véritablement envie d’y répondre. Le problème est qu’en l’absence de contre-analyse, l’expression se diffuse abondamment et qu’aujourd’hui on peut fréquemment voir notre jeunesse affirmer dans les médias ou les réseaux sociaux que « l’État est raciste ».

Là encore l’objet de mon propos n’est pas d’ouvrir un débat sur la police ou sur le racisme mais de mettre en lumière les fractures idéologiques et cognitives qui émaillent le corps social et provoquent de véritables clivages notamment générationnels. Fréquemment amené à parler de République dans les quartiers, à la jeunesse, à des personnes souvent en difficulté, parfois radicalisées ou délinquantes, je constate assez peu de haine de la République. Mais je constate une haine de l’État. L’« État » est probablement pour eux un mot fourre-tout, un bouc émissaire un peu facile et bien commode, j’en conviens. Toutefois, c’est ce mot qui ressort le plus et qui polarise.

J’appelle en conséquence à ce que nous comprenions pourquoi, à ce que nous allions rechercher les sources de cette « culture » anti-étatique. Car on ne peut plus se contenter de dire « l’État est fondamental pour le bien commun » et de croire que pareille affirmation est performative. Il faut convaincre de cela.

Et là, encore, ce mouvement est d’autant plus malaisé qu’un deuxième grief contre l’État est train d’émerger au sein des critiques récurrentes. On a dernièrement lu ce grief la fois sous la plume de Laurent Mauduit [8], journaliste à Mediapart, ou celle d’Emmanuel Todd. C’est l’idée d’une « caste » – traduire « les hauts fonctionnaires » – qui tiendrait dans ses mains l’État comme un marionnettiste. Emmanuel Todd parle à ce titre d’une « classe stato-financière »[9]. Ont-ils tort ou raison ? Je ne saurais le dire mais je sais en revanche que la critique de l’ENA par exemple est désormais un lieu commun des échanges sur internet et que « servir l’État » est aujourd’hui considéré comme un « mythe » dans les classes populaires, choquées qu’elles sont par les exemples de pantouflage. Là aussi, si nous ne descendons pas dans l’arène pour dire si oui ou non il y a un problème sur ce sujet, nous verrons grandir la désaffection vis-à-vis de l’État à la française.

2. Ces quelques éléments de la critique actuelle de l’État « prennent » d’autant plus qu’ils s’adossent à des critiques structurelles anciennes. Faute de temps pour développer ce point je renvoie à ma note de l’Institut Rousseau citée préalablement. Je recense dans cette note trois axes de la critique traditionnelle de l’État : 1. L’État, legs de la royauté française (c’est la fameuse thèse de Tocqueville exposée dans L’Ancien Régime et la Révolution), aurait gardé d’elle des aspects monarchiques, autoritaires et antidémocratiques ; 2. L’État serait coupé de la société et ne serait qu’un « monstre froid » selon le mot de Nietzsche ; 3. L’État à la française, « jacobino-bonapartiste », serait centralisateur, homogénéisateur et contre la diversité culturelle. Ce troisième point me heurte particulièrement puisque j’essaie inlassablement de resignifier le sens originel du jacobinisme [10] (passion de l’égalité, croyance dans la souveraineté populaire, culte de la loi conçue comme expression de la volonté générale) mais force est de reconnaître que l’utilisation fréquente de l’adjectif « jacobin » à des fins péjoratives montre que cette idée est très partagée.

C’est donc à l’ensemble de cette mise en tension – d’hier et d’aujourd’hui – que j’invite à répondre, tant dans un amendement de la pratique politique que par une resubstantialisation de la théorie de l’État conçu comme la chose du peuple.

II – Refaire de l’État la chose du peuple

La situation est si critique que nous ne pouvons simplement nous payer de mots. L’amour de l’État rejaillira avant tout lorsque ce dernier redeviendra aimable, c’est-à-dire, lorsqu’il réapparaîtra aux yeux du grand nombre comme étant au service des citoyens. Pour ce faire, il faut engager de sérieux efforts en matière d’égalité, de justice sociale et fiscale. Dans le même temps, il convient, après le Mouvement des Gilets jaunes et les confrontations quotidiennes contre la police, de rouvrir le dossier sur ce qu’est ou doit être un « ordre républicain ».

À côté de ces « chantiers politiques », il faut ré-entreprendre un travail de resubstantialisation de la notion d’État en répondant à ses détracteurs. Je voudrais à cette fin proposer deux stéréotypes répandus qu’il convient de déconstruire :

1. L’État est liberticide ; 2. L’État est le jouet de la classe bourgeoise.

1. Celui ou celle qui est invité(e) de prime abord à donner sa définition de la liberté évoque souvent « le fait de faire ce qu’on veut ». Dans cette perspective, l’État semble l’adversaire irréductible de cette liberté. Bien sûr, cette définition paraît renvoyer à une réponse adolescente mais il existe une tradition libertaire pour la nourrir si on pense par exemple au livre fameux de Pierre Clastres, La
société contre l’État
 [11].

Je ne sais pas à quel point les Français – hors cercles anarchistes – vont jusqu’à considérer l’État comme une instance « rivale » mais j’aurais tendance à penser que beaucoup ressentent à tout du moins une véritable coupure. Nous avons dit précédemment qu’il fallait répondre à ce sentiment par une présence accrue de l’État dans la vie des Français, mais il est également nécessairement d’engager dans le même temps une riposte intellectuelle. Cette dernière a été initiée par Jean-Fabien Spitz [12] qui, poursuivant les distinctions de Philip Pettit, théorise une distinction entre la liberté conçue comme « non-interférence » et la liberté conçue comme « non-domination ».

À sa suite, il convient de rappeler qu’en France, au nom de la tradition républicaine, l’État n’est pas l’ennemi de la liberté mais au contraire le moyen de sa réalisation. Spinoza et Rousseau, qu’on ne peut taxer de philosophes hostiles à la liberté, livrent les clefs d’une articulation possible entre liberté et État : lorsqu’elle est la chose du peuple. Cette maxime républicaine doit cesser d’être un slogan. Elle doit, par le biais d’une démocratisation de la pratique politique, mettre fin au sentiment de « coupure » et réintégrer l’État dans les leviers d’action du corps citoyen.

2. La contestation de l’exogénéité de l’État vis-à-vis des citoyens me semble en effet cruciale pour résoudre la crise relationnelle que nous vivons. Pour ce faire, en sus du travail de sa démocratisation, il convient également de se livrer à une disputatio avec le marxisme dont une des thèses les plus répétées est de considérer l’État comme le simple instrument politique de la Bourgeoisie (et donc un élément exogène au peuple). Disons deux mots sur ce sujet. D’où vient cette critique ?

De Marx discutant Hegel [13]. Dans son œuvre, Hegel a théorisé l’existence dans chaque corps politique de « deux sociétés » : une première, caractérisée par les besoins matériels, et une seconde, siège de la vie civique. Pour Hegel, l’État doit être l’expression de cette seconde société, son organe rationnel. Ainsi s’incarnera ce qu’il nomme « l’Esprit ». Cette théorie a fait florès car elle permet via l’État de transcender les individus dans un espace qui articule le particulier et l’universel. Mais Marx, en reprenant les remarques de Feuerbach sur la religion, s’est livré à une critique sévère de cette théorie. Alors que Feuerbach dénonçait « l’aliénation » de l’Homme dans l’idée de Dieu, Marx fait de même vis-à-vis de cet « État » dont il dit qu’il ne représente pas « l’Esprit », comme le prétend Hegel, mais les valeurs de la classe dominante (ce qu’Althusser nommera le reflet entre infrastructure et superstructure).

Depuis, on assiste à l’essor d’une vulgate un peu redondante qui considère à partir de cette réflexion et de celles tirées de la Commune de 1871 (qui influenceront le Lénine de 1917) qu’il faut « abattre l’appareil d’État » [14].

Mais répéter cela, c’est faire fi des discussions internes au marxisme qui vont de Ferdinand Lassalle à Gramsci, en passant par Kautsky et le Lénine d’après 1917. Héritier de cette tradition, le philosophe marxiste grec Nicos Poulantzas voit l’État comme une « condensation d’un rapport de forces entre les classes et les fractions de classes » [15]. En ce sens, et contrairement à des théoriciens comme John Holloway ou Toni Negri qui encouragent à « l’exode » institutionnel, Poulantzas prône l’investissement de l’État en tant que lieu stratégique de la lutte des classes.

Loin d’en rejeter l’existence, Poulantzas exhorte à utiliser l’État à des fins de justice sociale. Et ainsi, dans ses écrits, il nous a légué une très belle formule que je voudrais utiliser en guise de conclusion : « L’État est la trame quotidienne de la vie. »

Charge à chacun d’entre nous de faire renouer le corps des citoyens avec cette trame.

—–

[1] David Graeber, La Démocratie aux marges, Paris, Flammarion, 2018, p. 24.
[2] Samuel Hayat, Démocratie, Paris, Anamosa, 2020, p. 16.
[3] Thomas Branthôme, « Retour sur le retour de l’État », Institut Rousseau, 2020.
[4] Pierre Dardot et Christian Laval, Dominer. Enquête sur la souveraineté de l’État en Occident, Paris, La Découverte, 2020.
[5] Geoffroy de Lagasnerie, La conscience politique, Paris, Fayard, 2019.
[6] À dessein, je mets à part le marxisme et le communisme dont il faudrait montrer la nuance en la matière, ce qui mériterait une communication à part entière.
[7] Robin DiAngelo, Fragilité blanche : ce racisme que les blancs ne voient pas, Paris, Les Arènes, 2020.
[8] Laurent Mauduit, La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, Paris, La Découverte, 2018.
[9] Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2020.
[10] Voir sur la nature du « républicanisme jacobin » et sa « sensibilité », Jacques de Saint-Victor et Thomas Branthôme, Histoire de la République en France. Des origines à la Ve République, Paris, Economica, 2018, pp. 13-17. (NDLR)
[11] Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Éditions de Minuit, 1974.
[12] Jean-Fabien Spitz, Le moment républicain, Paris, Gallimard, 2005.
[13] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris, La Dispute, 2018.
[14] Lénine, L’État et la révolution : la doctrine marxiste de l’État et les tâches du prolétariat dans la révolution, Paris, Éditions du Progrès, 1969.
[15] Nicos Poulantzas, L’État, le Pouvoir, le Socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2013. Voir également Jean-Numa Ducange et Razmig Keucheyan (dir.), La fin de l’État démocratique, Paris, PUF, 2016.

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