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MOBILISATION ÉLECTORALE : LA CORSE EN EXEMPLE ?

Corse : deux FOIS plus d’électeurs au 1° tour par rapport au rEste de la France

En Corse, le premier tour des territoriales a mobilisé deux fois plus d’électeurs que sur le continent. Lisibilité des enjeux, clarification de l’offre politique, proximité géographique… Des particularismes expliquent cette originalité, mais l’île offre aussi quelques pistes de réflexion démocratiques. Nous vous proposons un article d’Ellen Salvi sur le sujet.

article

Face à l’abstention, la singularité corse

25 JUIN 2021 PAR ELLEN SALVI, Mediapart

Depuis que l’abstention a été déclarée grande gagnante du premier tour des élections régionales et départementales, les responsables politiques redoublent d’imagination pour trouver la solution qui leur permettra d’enrayer ce phénomène croissant. Reconnaissance du vote blanc, mise en place du vote électronique et/ou du vote par correspondance, fusion des scrutins, participation obligatoire… Dans l’emballement général, un éditorialiste a même envisagé la possibilité d’une « punition douce et démocratique » pour les abstentionnistes.

Pour l’heure, l’exécutif n’a pas encore dévoilé ses pistes de réflexion, mais Emmanuel Macron a déjà fait savoir qu’il entendait répondre à l’« alerte démocratique » qui a sonné le 20 juin. « Nous devrons, une fois le scrutin terminé, tirer tous ensemble toutes les conséquences de cette abstention », a également assuré Jean Castex devant l’Assemblée nationale. Partisan d’une modernisation des outils, le patron des députés MoDem, composante de la majorité, reconnaît dans Les Échos qu’« on ne répondra pas à 70 % d’abstention uniquement avec le vote par correspondance »« On doit retrouver un récit commun », estime donc Patrick Mignola.

Dimanche soir, pendant que le continent se désolait du faible taux de participation au niveau national – 33,3 % des inscrits –, la Corse, elle, se réjouissait d’avoir attiré deux fois plus d’électeurs aux urnes. Sur l’île, la participation s’est élevée à 57,08 %, gagnant 5 points par rapport au scrutin de 2017. Le président nationaliste du conseil exécutif, Gilles Simeoni (Pè a Corsica), est arrivé en tête avec 29,19 % des suffrages exprimés. Au second tour, il affrontera le maire (ex-Les Républicains – LR) d’Ajaccio Laurent Marcangeli, ainsi que deux autres candidats nationalistes : Jean-Christophe Angelini (Partitu di a Nazione Corsa – PNC) et Paul-Félix Benedetti (Core in Fronte).Gilles Simeoni en meeting à Ajaccio, le 13 juin. © Pascal Pochard-Casabianca/AFP

En additionnant les scores des listes nationalistes présentes au premier tour, ce sont près de 60 % des Corses qui ont voté pour cette famille politique, arrivée au pouvoir en 2015. Malgré les divisions et les déceptions, la majorité sortante a été confortée. « Maintenant, les nationalistes sont installés pour longtemps, estime le sociologue Jean-Louis Fabiani, professeur à Central European University (Vienne) et auteur du livre Sociologie de la Corse (La Découverte). Les Corses ont désormais leur propre paysage politique. La scène politique locale ne correspond plus du tout au national. »

« Pour les Corses, l’élection territoriale est l’élection fondamentale, affirme Gilles Simeoni quand on l’interroge sur les raisons d’une telle participation. C’est la clef de tout, comme la présidentielle sur le continent. » Laquelle présidentielle semble moins intéresser les électeurs insulaires, comme en témoigne le niveau d’abstention – le plus fort de France – enregistré au premier tour du scrutin de 2017 : près de 32 %, contre 22,23 % au niveau national. « Il y a un décrochage de plus en plus palpable, confirme le maire d’Ajaccio, Laurent Marcangeli. La Corse ne se sent pas concernée par le débat national français. »

En revanche, elle se sent concernée par « son destin », pour reprendre une expression souvent utilisée par les nationalistes. Pendant que les candidats du continent faisaient campagne sur des sujets très éloignés des enjeux du scrutin régional, les débats insulaires, eux, se concentraient sur les questions locales. « Ici, personne n’a pas parlé de la présidentielle de 2022, note encore le candidat de la droite. Les sujets abordés étaient très concrets. Gestion des déchets, santé, aménagement du territoire, crise sociale… Pour intéresser les gens, il faut leur parler de leur quotidien, des vrais problèmes qui se posent à eux. »

Pour Jean-Louis Fabiani, « le désintérêt pour les élections en France est dû au fait qu’elles ne disent plus rien aux électeurs ». C’est aussi l’avis de l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni, président sortant de l’Assemblée de Corse, qui a siégé pendant près de 30 ans dans cet hémicycle, avant de se retirer dans l’entre-deux-tours – sa liste a engrangé 6,9 % des suffrages exprimés le 20 juin. « Les politiques ont souvent fait beaucoup pour que la politique soit déconsidérée, glisse-t-il. Si les gens ne sont pas motivés, vous pouvez mettre en place tous les votes électroniques du monde, ça ne changera rien. » 

Chez nous, les gens se faisaient tuer pour la politique ! 

Jean-Guy Talamoni, président sortant de l’Assemblée de Corse

A contrario, l’île a développé, scrutin après scrutin, « une forme de passion politique née du fait que tous les enjeux sont très localisés », rappelle Jean-Louis Fabiani. Cette passion, à en croire Jean-Guy Talamoni, est ancienne. Elle relève d’une culture et d’une histoire particulières, qui font toute la différence avec la plupart des autres régions. « Notre approche de la politique n’a rien à voir avec ce qu’on observe ailleurs », assure l’indépendantiste, en parlant d’un « engagement total » qui peut « aller très très loin »« Chez nous, les gens se faisaient tuer pour la politique ! »

« On est sur une île où l’intérêt pour la chose publique est très marqué, les gens sont très investis », abonde le maire de Porto-Vecchio et tête de liste du PNC, Jean-Christophe Angelini. Cet investissement se perçoit dans les urnes, mais aussi à travers « un militantisme associatif très fort », qui mobilise notamment les plus jeunes. « L’implication de la jeunesse a d’ailleurs été très importante dans la campagne, indique le candidat. On l’a vu dans les meetings, sur les réseaux sociaux ou même tout simplement sur le terrain. Ici, on voit souvent des jeunes aller taper aux portes, une pile de tracts nationalistes sous le bras. »

Évoquant lui aussi « un peuple très politisé », le sociologue Jean-Louis Fabiani insiste sur « l’importance du contact direct entre l’élu et le citoyen » sur l’île. En Corse, la démographie relativement faible – 349 000 habitants – fait que « tout le monde se connaît », souligne Jean-Guy Talamoni. Les liens familiaux sont légion et il n’est pas rare de croiser le nom d’un frère, d’une cousine ou d’un oncle sur une liste adverse. « Même dans les plus petites communes, on a des candidats, poursuit le président sortant de l’Assemblée de Corse. On ne connaît pas la crise de vocation ! »

Laurent Marcangeli fait un calcul rapide : « 10 listes de 63 personnes au premier tour, ça nous faisait 630 candidats sur un territoire de 237 000 inscrits. Vu les liens de proximité qu’on a… » Cela se traduit forcément en participation.Et cela permet également, selon Jean-Guy Talamoni, une meilleure tenue du débat public. « Il y a un respect total dans les échanges. En même temps, on vit tous ensemble, on va pas commencer à se pourrir… », dit-il, citant, pour le bon mot, Stendhal dans ses Mémoires sur Napoléon « En Corse, la loi admirable du coup de fusil fait qu’il y règne une grande politesse. »

Le maire d’Ajaccio considère lui aussi que la proximité insulaire marque une grande différence avec le continent, où le redécoupage de la réforme territoriale promulguée en 2015 a créé d’immenses régions. « Contrairement à d’autres régions, notre collectivité a une taille cohérente », estime Laurent Marcangeli. Cette cohérence géographique s’accompagne, selon Jean-Christophe Angelini, d’une « assimilation plus aboutie des enjeux de la collectivité territoriale », pourvue d’un statut particulier depuis le 1er janvier 2018.

Sur l’île, l’assemblée territoriale cumule désormais les compétences départementales et régionales. Résultat : « les enjeux y sont plus lisibles », notait récemment Romain Pasquier, directeur de recherches au CNRS et spécialiste du pouvoir régional. « La collectivité dépense 3 680 euros par habitant, contre 500 pour une région métropolitaine, et en plus il y a un véritable affrontement idéologique entre les nationalistes, les régionalistes et la droite. Ça mobilise ! » « Les enjeux pour les électeurs sont clairs », ajoute Jean-Louis Fabiani.

Après des années de politique héréditaire, durant lesquelles deux grandes familles – au sens littéral comme figuré du terme – se sont opposées, l’arrivée des nationalistes au pouvoir a entraîné « un renouvellement extraordinaire », affirme le sociologue. « Les clivages ont rarement été des clivages gauche/droite, indique Jean-Guy Talamoni. Pendant longtemps, c’était nationalistes contre les autres. » Mais depuis 2015, la bataille culturelle est devenue victoire politique. Et désormais, « les débats se situent dans la sphère nationaliste », explique Jean-Louis Fabiani.

C’est au sein de ce mouvement que se joue aujourd’hui la seule et véritable recomposition politique. Car les nationalistes ne forment pas un seul et même tout. Ils ont leur nuances, leurs divergences de vue, parfois même leurs franches oppositions. Tandis que certains responsables politiques du continent confondent leur droite et leur gauche, ceux de l’île ont justement choisi de clarifier l’offre, en partant séparés dès le premier tour du scrutin. À présent, « l’espace politique est dessiné », conclut le sociologue. Et les électeurs peuvent choisir en toute connaissance de cause.

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