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« TROMPEUSE CRISE DÉMOCRATIQUE ». UNE POLITISATION DES VIES QUI NE TROUVE PLUS DE DÉBOUCHÉS ? MICHAEL FOESSEL

Une politisation existentielle qui se heurte à des institutions en fin de vie

« La sécession électorale à laquelle on a assisté est moins un désaveu de la politique que l’effet d’une politisation existentielle qui se heurte à des institutions en fin de vie. « 

« La vampirisation du débat par l’élection présidentielle atteint, en France, un tel stade qu’elle laisse pour mortes les consultations intermédiaires. Or, il n’y a pas d’autre moyen d’inviter les citoyens à participer à nouveau au jeu que de leur proposer d’en modifier les règles. Cela s’appelle un changement de Constitution, en l’occurrence une VIe République. Si l’on espère intéresser les abstentionnistes à la prochaine échéance, il n’est pas encore trop tard pour y réfléchir sérieusement. «  conclut Michaël Foessel dans l’article que nous vous proposons.

Il n’y aurait pas dépolitisation mais une incapacité des institutions à faire vivre la politique et la démocratie

« L’abstention revendiquée n’est pas le fait d’une dépolitisation, mais au contraire celui d’une politisation des vies qui ne trouve plus de débouchés dans les institutions telles qu’elles existent ».

Voir une des publications de Metahodos relatifs à l’auteur de l’article publié ci dissous : Michaël FOESSEL: les démocraties sont-elles faibles?

ARTICLE

Une trompeuse crise démocratique

par Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique publié le 25 juin 2021 , LIBERATION

Si la plupart des commentateurs ont convenu que le taux historique de l’abstention était le phénomène majeur du premier tour des élections régionales, l’interprétation de ce phénomène est loin d’être consensuelle. Par définition, il est difficile de savoir ce qu’un individu veut dire lorsqu’il s’abstient de prendre la parole. Les abstentionnistes n’ont voulu donner leurs voix à aucun parti, il est donc malaisé de parler pour eux.

Il reste que lorsque l’abstention devient majoritaire et qu’elle tend à s’accroître d’élection en élection, on ne peut se contenter de la renvoyer aux singularités du (non) choix individuel. Une météo clémente, un week-end à la campagne après six mois de couvre-feu, la complexité du scrutin, une campagne atone lorsqu’elle n’était pas accaparée par des thèmes sécuritaires qui n’ont rien à voir avec les régions : tous ces éléments jouent un rôle plus ou moins grand selon les individus. Mais il y a surtout des abstentionnistes d’indifférence, et d’autres qui font de leur choix de ne pas participer un véritable acte politique. On peut raisonnablement penser que, lorsque la participation électorale devient minoritaire (comme cela a été le cas dimanche dernier), la deuxième catégorie l’emporte sur la première. Au taux structurel de l’abstention, s’ajoutent des millions de citoyens qui choisissent en toute conscience de ne pas donner leur voix.

On est tenté, alors, de parler de crise de la démocratie. La logique même de la représentation ferait l’objet d’un refus : l’élection serait remise en cause dans sa prétention à départager les conflits qui traversent la société. La formule «crise de la démocratie» est pourtant trompeuse parce qu’elle méconnaît les mouvements qui, de Nuit debout aux gilets jaunes ont placé l’exigence démocratique au cœur de leurs revendications. Or, tout porte à croire que ceux qui ont participé, directement ou en sympathie, à ces mouvements ont fourni de gros bataillons aux abstentionnistes du 20 juin. C’est donc moins la démocratie comme telle qu’ils remettent en cause que la manière dont elle se réalise dans le champ politique actuel.

L’abstention revendiquée n’est pas le fait d’une dépolitisation, mais au contraire celui d’une politisation des vies qui ne trouve plus de débouchés dans les institutions telles qu’elles existent. A propos des chômeurs allemands sous la République de Weimar déclinante, Simone Weil écrit : «Le problème politique est pour chacun le problème qui le touche le plus près […] aucun problème concernant ce qu’il y a de plus intime dans la vie de chaque homme n’est formulable, sinon en fonction du problème de la structure sociale.» (1). La virulence de la crise sociale fait prendre conscience à tous de manière intime que les aspects les plus élémentaires de la vie (se nourrir, se loger, trouver un travail) dépendent de l’organisation politique de la société. La crise sociale existe toujours aujourd’hui (même si c’est sous une forme moins spectaculaire que dans l’Allemagne des années 30) et à elle s’ajoute la crise sanitaire dont rien ne garantit qu’elle soit derrière nous. Or la pandémie aussi a inscrit la politique dans l’intime : la question du pouvoir se pose avec une acuité inédite dès lors que même le droit de sortir de chez soi a été suspendu par l’Etat.

Simone Weil ajoute qu’il y a crise lorsque cette politisation des vies ne trouve aucune issue dans la situation politique présente. Le sentiment que cela ne peut plus durer se couple alors avec celui que rien n’est possible au sein des institutions existantes. De cette contradiction naissent deux réactions également désespérées : voter pour un parti de rupture violente ou se réfugier dans une abstention hostile au système.

La sécession électorale à laquelle on a assisté est moins un désaveu de la politique que l’effet d’une politisation existentielle qui se heurte à des institutions en fin de vie. La vampirisation du débat par l’élection présidentielle atteint, en France, un tel stade qu’elle laisse pour mortes les consultations intermédiaires. Or, il n’y a pas d’autre moyen d’inviter les citoyens à participer à nouveau au jeu que de leur proposer d’en modifier les règles. Cela s’appelle un changement de Constitution, en l’occurrence une VIe République. Si l’on espère intéresser les abstentionnistes à la prochaine échéance, il n’est pas encore trop tard pour y réfléchir sérieusement.

(1) Ecrits sur l’Allemagne, Rivages, 2015.

1 réponse »

  1. Il y a une crise de la représentativité plus que de la démocratie stricto sensu. La politique « nationale » s’est fait phagocyter par les institutions inter- ou supranationales, par la finance sans frontières et, surtout, par les GAFAM. Du coup, les citoyens ne s’y retrouvent plus. Les décisions qui ont finalement le plus de poids dans nos vies ne sont plus guère prises au niveau des électeurs et de leurs élus. La politique doit se réinventer et se réapproprier son champ d’action.

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