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DEMAIN, TOUS MILICIENS ? SE SURVEILLER LES UNS LES AUTRES.

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DEMAIN, TOUS MILICIENS ?

Marianne Magazine par PAUL CONGE et ÉTIENNE GIRARD

Votre portable vibre. La notification s’affiche sur l’écran : « Une alerte a été lancée à 354 m de votre position. » Vous cliquez, pour que s’affiche la position exacte de la personne qui a demandé à « être sauvée ». Vous vous rendez sur place et constatez qu’une jeune femme est importunée par deux hommes, lesquels tentent de lui dérober son sac à main. Vous criez : « Au voleur, arrêtez ! » Les malfrats fuient. La révolution technologique a permis d’éviter une agression. Ce récit est imaginaire… mais l’application, elle, est bien réelle.

Elle s’appelle Street Alert et a été lancée le 24 juillet par Alexis Dessard, un étudiant en informatique de 24 ans. « L’idée, je l’ai eue il y a trois ans, quand ma copine de l’époque s’est fait agresser, nous raconte-t-il. Je me suis dit que la solidarité et les nouvelles technologies pouvaient régler le problème. »

Ce projet, que le jeune homme lance « sans business model », ni but lucratif, s’appuie sur un constat : en matière d’agressions, la police ne peut, le plus souvent, intervenir que trop tard. D’où l’idée de déléguer le maintien de l’ordre à de simples citoyens. Avec un risque : que ces « bénévoles » se transforment en redresseurs de torts aux méthodes expéditives, à la manière du Punisher, le superhéros de l’univers Marvel, justicier des rues de New York autoproclamé « vigilant ». Mathieu Zagrodzki, chercheur en science politique, spécialiste des politiques de sécurité, décrypte : « Ce type d’application existe déjà sur les campus américains. Les problèmes éventuels sont de deux ordres : la surréaction – on va vouloir corriger l’agresseur supposé – et l’exposition au danger.

Au lieu d’avoir une victime, on peut en avoir deux. » Alexis Dessard, bien conscient de l’écueil, assure vouloir éviter à tout prix les règlements de comptes : « Le but, c’est de dissuader l’agresseur en cas de danger immédiat, pas d’agresser l’agresseur. On peut très bien appeler la police en même temps. » Il ajoutera prochainement à son application un bouton pour joindre le 17 et les secours en temps réel.

En un mois, Street Alert a connu un démarrage prometteur, avec 10 000 téléchargements selon son fondateur, bien aidée par… le contexte bordelais. C’est dans la capitale de la Gironde que l’application a été le plus installée.

Depuis Joackim Barbe. Car certains, déjà, se proposent… d’en découdre avec les caïds des rues. « On a eu un biker tatoué qui nous a dit : “S’il y a besoin de rentrer dans le tas, on m’appelle.” On l’a recadré et il est parti », relate le vigile. « C’est l’étape d’après les voisins vigilants, dans ce mouvement lent mais palpable d’autonomisation de la réponse à l’insécurité », commente le chercheur Mathieu Zagrodzki. Inspiré du concept américain de neighbourhood watch (« surveillance de quartier »), le dispositif « voisins vigilants » a été mis en place à partir de 2007 dans certaines communes, avec les encouragements du ministère de l’Intérieur. Le principe : tout voisin témoin d’un événement anormal était invité à alerter la gendarmerie. Or, aujourd’hui, les forces de l’ordre n’apparaissent plus toujours comme un recours suffisant.

Pour éviter les débordements, notamment racistes, les animateurs de SJSB interdisent les propos politiques sur leur groupe. « Il y a eu quelques appels à la haine et à la violence sur le groupe », constate Héloïse, une des dix administrateurs. Dans l’histoire politique récente, cette forme de « vigilantisme » citoyen a surtout été promue par des organisations d’extrême droite, comme le mouvement Génération identitaire, qui a organisé en 2014 à Lille et Lyon des « patrouilles antiracailles ». Une parade en K-Way jaune répétée en juillet 2020 dans les métros de Lyon. Rien de tel au sein des collectifs citoyens antiinsécurité qui essaiment dans les grandes villes, comme à Nantes, Rennes, Grenoble ou Lyon.

À Palavas-les-Flots (Hérault), en revanche, les liens entre un groupe radical local et une partie du collectif anti-rodéos Palavas Solidaire, qui s’est mis en place au coeur de l’été 2020, sont établis. Après une concentration des incivilités en bas de chez eux, ce collectif s’est rassemblé « contre les racailles ». Tout en réclamant d’octroyer aux forces de l’ordre le droit d’être plus « incisives », certains parmi les premiers membres souhaitaient aller « casser de l’Arabe », selon une organisatrice interrogée par Marianne.

Et une figure des milieux identitaires y a vu une aubaine : Richard Roudier, fondateur du groupuscule d’extrême droite Ligue du Midi, s’est opportunément mêlé à une de leurs marches, le 7 août, l’intéressé dénonçant les « hordes barbares ». « Avec l’extrême droite, il peut y avoir des compatibilités idéologiques, surtout du côté des grandes gueules de ces mouvements, plus radicales », avance Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la police.

Des précédents

En 2014, à une époque où la « jungle de Calais » déborde de migrants en errance, certains militants radicaux s’étaient aussi attelés à associer des citoyens à leurs actions. Le comité Sauvons Calais naît d’une page Facebook créée par Kévin Reche, un jeune activiste du Parti de la France, scission droitière du Front national. Sauvons Calais en appelle à la constitution de groupes de vigilance anti-demandeurs d’asile. Tous les soirs, pendant quinze jours, leurs membres font le pied de grue devant un squat occupé par des migrants pour obtenir leur expulsion.

Tentative sans lendemain ? Pas forcément, mais, aujourd’hui, la discrétion s’impose. Génération identitaire affirme à Marianne avoir noué des liens avec différents collectifs de riverains. « Il y a des contacts, dévoile Clément Martin, porte-parole du mouvement. Cela nous arrive de proposer une aide logistique, par exemple, selon les besoins que nous font remonter ces citoyens. Du moins, s’ils sont prêts à nouer des relations avec nous. » Pas sûr que tous soient « prêts » à de pareilles extrémités…

1 réponse »

  1. Bonjour, Thierry,La cohorte des « punishers » est déjà sur les réseaux sociaux. De là à la rue il n’y a qu’un pas que favorise la dérive d’utilisation de la police à des fin politiques, comme la répression des manifestants. C’est parce que cette politique répressive décrédibilise les policiers que la dérive milicienne est tout à fait possible. Quid de notre république ? Elle est déjà parterre…Bien amicalementJean-Marc

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