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PRÉSIDENTIELLE. LE BILAN DU QUINQUENNAT « EST DÉJÀ LÀ, CACHÉ À LA VUE DE TOUS… » POINT DE VUE.



METAHODOS FAIT RÉGULIÈREMENT LE POINT SUR LA PRÉSIDENTIELLE, SES CANDIDATS ET NON (ENCORE)CANDIDATS

Des lecteurs nous ont signalé le bilan réalisé par l’Institut Montaigne dont nous reparlerons ultérieurement. Ils nous ont également proposé l’article relatant l’entretien avec Luc Rouban, directeur de recherches au CNRS, qui travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l’auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019). Il a publié en 2020 l’ouvrage « Quel avenir pour les maires ? » à la Documentation française. 

« Alors que monte la colère des policiers ou des citoyens de la convention sur le climat, la magie du en même temps s’épuise. », écrit il.


ENTRETIEN

OUVREZ LES YEUX – ET LE VRAI BILAN DU QUINQUENNAT D’EMMANUEL MACRON EST DÉJÀ LÀ, CACHÉ À LA VUE DE TOUS...

27 août 2021 – ATLANTICO – Luc Rouban

L’élection d’Emmanuel Macron s’est faite en dynamitant les partis, il a ensuite gouverné en affaiblissant les syndicats et en considérant peu le parlement. Ce désintérêt des corps intermédiaires qui lui a réussi jusqu’ici représente-t-il actuellement son plus important problème ?

Luc Rouban : Je pense qu’il faudrait inverser vos arguments. Emmanuel Macron n’a pas dynamité les partis politiques, ceux-ci s’étaient déjà largement coupés d’une grande partie de l’électorat. Je prends un exemple précis tiré du Baromètre de la confiance politique du Cevipof : en avril 2020, 13% des enquêtés avaient confiance dans les partis politiques, mais ils étaient seulement 11% en décembre 2016 avant l’élection présidentielle et 9% en décembre 2014.

On a interprété de manière un peu rapide, mais assez juste, le fait que l’élection présidentielle de 2017 ait été marquée d’une volonté de « dégagisme » face à une classe politique de gauche ou de droite, faiblement efficace et souvent empêtrée dans des affaires judiciaires ou des manœuvres de sous-préfecture. Les syndicats eux-mêmes étaient déjà faibles avant l’élection de 2017 et avaient du mal à encadrer les conflits sociaux ou à exprimer les doléances des salariés sauf dans le secteur public où ils étaient, et sont, encore assez puissants.

Quant au Parlement, le mécanisme électoral du scrutin majoritaire à deux tours associé aux effets pervers de la révision constitutionnelle d’octobre 2000, qui instaure le quinquennat et synchronise l’élection présidentielle et les élections législatives, l’ont rendu prisonnier, au moins au niveau de l’Assemblée nationale, du fait majoritaire. Donc Emmanuel Macron a « profité » d’un moment de faiblesse des corps intermédiaire dont il a su jouer pour passer très vite de l’horizontalité à la verticalité afin de mettre en place un programme de réforme ambitieux en jouant à plein de tous les pouvoirs que la Constitution de la Vᵉ République donne au Président.

Cela n’a pas étouffé les conflits sociaux, qui ont pris un tour inédit et violent avec les « gilets jaunes », ni les conflits avec les élus locaux ou le Sénat qui s’est positionné comme le grand interlocuteur de la Présidence notamment lors de l’épisode de récriture de l’article 24 de la proposition de loi sur la sécurité puisque Gérard Larcher a clairement rappelé que les articles de la loi devaient être élaborés et discutés par voie parlementaire et non dans le cadre d’une commission extérieure nommé par l’exécutif. Au total, ce projet d’une « présidence absolue » agissant directement sans s’encombrer de débats ou de négociations avec les élus locaux ou les corps intermédiaires n’a pas pu être mis en œuvre.

Le grand court-circuit institutionnel envisagé en 2017 pour faire advenir le monde nouveau a eu deux effets. Le premier est de susciter un discours dénonçant le style autoritaire de la présidence qui se prévaut pourtant du gaullisme mais sans référendum ni égard pour les « forces vives » de la nation que le général de Gaulle avait toujours su prendre en considération. Le second est de rendre la mise en œuvre des réformes bien plus difficile, faute de relais et de « traducteurs » qui permettent d’arrondir les angles et de rendre ces réformes acceptables. Au final, Emmanuel Macron est désormais bien seul et c’est seul qu’il devra engager le processus électoral de 2022.

Qu’il s’agisse du débat sur les violences policières, des manifestations qui surviennent épisodiquement, des préoccupations  citoyennes sur le climat ou des promesses du « en même temps », Macron a fait preuve d’une habileté politique hors pair pour se sortir de situations périlleuses. Pourquoi la méthode du président semble n’être plus aussi efficace aujourd’hui qu’auparavant (et notamment lors du grand débat qui a clos l’épisode Gilets Jaunes) ?

Le bilan de cette habileté reste cependant à faire car le taux de satisfaction à l’égard de son action ne dépasse pas, selon les enquêtes, les 32% ou 35%, ce qui est bien loin des résultats obtenus par Boris Johnson au Royaume-Uni ou Angela Merkel en Allemagne. Toutes les enquêtes montrent, quelle que soit la réforme ou la politique menée par l’exécutif, une courbe en forme de cloche où seuls les enquêtés proches de LREM ou du MoDem apprécient l’action de l’exécutif, alors que les versants gauche et droite, qui réunissent globalement 75% des électeurs, sont bien plus critiques.

Cette habileté n’a pas permis non plus de préserver à LREM la majorité absolue à l’Assemblée nationale, où se sont multipliés des groupes dissidents, ni même la cohésion à l’intérieur de LREM où des voix se sont élevées pour dénoncer le style autoritaire du Président et de ses entourages. En fait, tout le monde attend désormais l’échéance de 2022. Le temps du macronisme est passé. Et il n’a plus le temps pour lui.

Le macronisme a disparu dans sa version originelle et la multiplication des interventions médiatiques fait un peu penser aux agitations de François Hollande courant derrière les électeurs pour les convaincre de lui donner encore cinq ans de plus. Mais la question qui va se poser est double : si le macronisme dans sa fraîcheur de 2017 a disparu, Emmanuel Macron est-il encore le meilleur candidat du progressisme ?

Et si le macronisme, à force de vampiriser le programme des Républicains, notamment sur le terrain sécuritaire, est clairement identifié à droite (comme le font aujourd’hui 60% des enquêtés) pourquoi ne pas faire appel à un candidat Républicain qui aura une expérience d’élu local et saura rétablir les équilibres institutionnels ? L’élection de 2022, qu’Emmanuel Macron voudrait enfermer dans le dilemme « Macron vs. Le Pen », est loin d’être jouée.

Dans une société aussi fracturée qu’est la France aujourd’hui, Macron peut-il continuer à gouverner sans se référer aux partis, aux syndicats ou au parlement ?

Dès l’origine, le macronisme s’est proposé comme une forme de populisme soft pour diplômés. Il s’agissait bien de passer outre aux partis, aux syndicats et au Parlement, afin d’unir autour d’En Marche ! et de sa personne une majorité « de progrès » qui entendait faire primer l’efficacité et le pragmatisme sur les prises de position idéologiques. Le macronisme, c’est le management appliqué à la politique, une démarche gestionnaire qui cherche à dépasser les rigidités de la société française, tout à l’image du giscardisme dans les années 1970, et sur la base de la même culture de la décision éclairée.

Mais ce management s’est révélé assez archaïque dès lors qu’une fracture s’est instaurée entre les sommets de la décision et la réalité du terrain. Un véritable pragmatisme aurait effectivement exigé d’écouter bien davantage les professionnels du terrain, que ce soit en matière de santé publique, de sécurité, d’enseignement ou de recherche que de pseudo-experts médiatiques ou sortants d’obscures officines de consultants. S’il existe bien un point commun à tous les conflits suscités par les réformes lancées depuis 2017, c’est ce hiatus, cette incompréhension des réalités sociales et professionnelles des Français. Il arrive à Emmanuel Macron ce qui est arrivé à Valéry Giscard d’Estaing.

À  force de vouloir réunir « deux Français sur trois », de créer une grande force centriste dans la perspective d’une modernisation sociale pensée par le haut sans tenir compte des rapports sociaux, ces deux expériences ont réactivé le clivage gauche-droite, comme on le voit très clairement, par exemple, en matière de sécurité. Mais elles ont aussi donné la même image d’un pouvoir exécutif isolé, enfermé dans une incompréhension presque charnelle de ce qu’est la vie quotidienne de beaucoup de Français.

Emmanuel Macron peut donc continuer à gouverner sur sa lancée mais peut-il faire autrement sans se renier définitivement ? Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit toujours d’une gestion de crise, momentanée, et que la parenthèse de la crise sanitaire une fois fermée (on peut l’espérer au moins sur le plan médical à l’horizon 2022), une demande de changement démocratique peut émerger. Emmanuel Macron sera pour l’histoire le président des crises historiques (les gilets jaunes, la covid-19). Il risque donc de connaître bien plus le sort de Churchill que celui du général de Gaulle.

 

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