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VIVRE EN POÍĒSIS : JULIEN GRACQ, « ECOLOGIE POETIQUE »?

un réel manifeste écologique ?

Aux discours convenus des hommes politiques de tous bords actuellement réunis à la COP26 ayant lieu à Glasgow, le normalien Ulysse Manhes oppose la langue de Julien Gracq dont la poésie constitue, selon lui, un réel manifeste écologique. Ulysse Manhes est normalien, spécialisé en philosophie et auteur-compositeur de chansons françaises.

Article

«L’écologie poétique de Julien Gracq apparaît comme la façon la plus militante d’habiter le présent»

Par Ulysse Manhes, 08/11/2021, Le Figaro

«Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler !»

Julien Gracq, né en 1910 et mort en 2007, est l’auteur d’une œuvre à part, inclassable, aux confins du roman et de la rêverie essayiste, entre L’Usage du monde de Nicolas Bouvier et les Pensées de Pascal. Alors que la COP26 invite à une réflexion sur les fondements de l’écologie contemporaine, ses enjeux, les moyens de sa lutte, il est bon de rappeler qu’il existe d’autres fondements, des «voies alternatives» de sa compréhension, notamment celle des poètes et des géographes. Loin de notre actuelle écologie humaniste, l’œuvre de Julien Gracq semble avoir inventé une écologie géographique, dans une relation poétique et intimiste à la nature et à son observation.

À lire Gracq, à épouser son rythme et le climat sauvage de ses mots, une mélancolie nous prend : le monde importe infiniment plus que l’homme, sa politique, ses progrès, ses idéologies, ses agitations éternelles.

Julien Gracq n’habite pas le monde «en poète», selon la formule (car c’est un luxe inabordable) mais en promeneur géographe. Il n’ignore rien des éléments du monde qui l’environne, il flâne en familiarité et le regard accoutumé, comme lorsqu’en vacances on retrouve les routes et les horizons effacés de l’enfance. Gracq ne contemple pas le monde avec éblouissement, ni même avec surprise mais avec une tendre habitude, à la manière d’un vieil amant qui contemple le corps connu de sa femme. Il a pour les paysages des attentions silencieuses, des complicités secrètes. Par formation, il identifie les couches géologiques, reconnaît la nature des terres et des cépages, les pierres des architectures bretonnes, les «lourdes crêtes en dos de baleine bosselées» du Finistère, la mousse et le lichen agrippés au schiste bleu, les fleurs de Normandie, le paysage côtier du Cotentin, les embruns parfumés des plages des Landes, les arbres qui parsèment l’île Batailleuse et «pâturent dans le brouillard de pluie», le «sentiment nu de la solidité élémentaire» :

«Je n’oublie jamais un paysage que j’ai traversé, mais mon inattention aux visages est telle qu’on peut me présenter jusqu’à cinq ou six fois de suite quelqu’un avec qui j’ai pu même à l’occasion dîner ou bavarder sans que s’éveille le moindre souvenir : à peine quitté, l’éponge a passé sur l’ardoise».[1]

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À lire Gracq, à épouser son rythme et le climat sauvage de ses mots, une mélancolie nous prend : le monde (naturel, nu, dépouillé ou foisonnant mais toujours minimal) importe infiniment plus que l’homme, sa politique, ses progrès, ses idéologies, ses agitations éternelles. Le monde romanesque de Gracq contient toujours des villes désertes, délivrées de la présence humaine… y compris de celle qui prétend «protéger l’écosystème», œuvrer pour le «salut de la Terre Mère», se battre pour «le climat», contre le dérèglement climatique, pour la «croissance verte» ou la «décroissance», contre la «caducité», pour les «énergies de demain», pour le «renouvelable» ou contre le «nucléaire», pour la «neutralité carbone» ou contre les «combustibles fossiles», pour les «initiatives citoyennes» ou contre le «gaspillage capitaliste», pour le «changement», pour la «conservation» mais contre le «conservatisme», pour-contre, contre-pour, mais l’homme toujours, partout, increvable.

Julien Gracq est de ces écrivains qui, souvent à leur corps défendant, transmettent, le temps suspendu d’une lecture, l’urticaire de l’humain. Toute présence humaine finit par apparaître comme pesante, intempestive, inutilement bruyante, fût-elle en faveur de la nature. Non à proprement parler du fait d’une misanthropie déclarée mais plutôt par une sorte d’indifférence, de défaut d’intérêt, on pourrait dire d’absurdité de la présence de l’homme à la surface d’un monde dont tous les contours possibles, offerts au regard, cachés (jusqu’à l’invisible), archéologiques, climatiques, poétiques, métaphysiques, sont sources de contemplation.

« … [La Lande] est un beau luxe de sauvagerie et de rêve, l’espace de Sahara nécessaire qu’un pays a besoin, pour respirer, de retirer du circuit économique – elle travaille à sa rumeur et à son odeur. Dédiée au sable, au vent et au soleil – et à l’arbre entre tous qui passe entre eux sans briser leur absence – qui fait le moins d’ombre et le plus de musique».[2]

L’écologie géographique de Gracq tirait sa puissance inégalée de sa profondeur d’intimité et de la poésie permanente de son observation.

Gracq ne parle jamais d’écosystème : il parle de la «fourrure des saules», des «sentiers méandreux», des «plants de vignes abandonnés, redevenus sauvages», des «géraniums, dahlias, pétunias, roses trémières», du «feuillage délicat des asperges», du «merveilleux flamboiement d’octobre qui fait de toute l’île un paysage de Gauguin», des «bow-windows des jolies petites maisons de granit», des «baraques foraines», de la «fraîcheur lavée des platures à marée basse», des «levers de soleil de Morgat», de «l’écureuil qui flotte et se déroule de branche en branche», du «hérisson qui retourne du museau, avec lenteur et sagacité, le tapis de feuilles sèches»…

Gracq ne parle jamais de biodiversité ni n’adhère à la «justice climatique». Il ne théorise pas. Parce qu’il sait que ce ne sont que des éléments de langage, des mots-valises qu’on brandit pour se donner l’air d’être un gardien des lieux, de la nature, d’être un gentil… Demandez aux tenants de l’écologisme contemporain de décrire, de nommer tout ce qui se niche dans la fameuse «biodiversité», tout le vivant qui s’agite dans l’«écosystème» : l’embarras sera immédiat.

Des militants souvent piégés par le Concept et «dé-naturés». La géographie de Gracq se trouve au plus près, au détail, au contact, terre à terre, végétale, minérale, saisonnière, lunaire, dans des coopérations inconnues, celles du temps et des matières, dans l’usure, la mort, la pourriture, la renaissance, à des années-lumière des hommes aux théories accommodantes et dont les yeux ne voient plus rien depuis si longtemps.

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Si Julien Gracq avait assisté à une manifestation écologiste, découvert les tracts d’Extinction Rébellion ou prêté l’oreille aux candidats de la verdeur, qu’en aurait-il dit ? Rien probablement, dans ce bouillon de paroles vides bien que sûrement portées de bonne foi, cette logorrhée politico-scientifique, ce bavardage livré pour être aussitôt oublié, le téléphone à la main, la tête dans les ondes et l’œil vers le béton, rien donc ne se serait mieux révélé que cet honnête cabotinage pour lequel Gracq n’avait pas l’ombre d’une préoccupation.

L’attention au monde est devenue une affaire partagée, politique, sociale, économique, géostratégique, parlementaire, internationalement diplomatique, une affaire de communication, d’électoralisme, de médias, de réseaux sociaux, de téléphonie, de mots d’ordre, toutes ces choses de bonne volonté atomisées à travers le monde, verbales, morales, générationnelles. Sauf que cette attention-là au monde n’a plus rien d’intime. En cela, elle n’est plus personnellement vitale. Le partage mondial l’a tout bonnement désensibilisée. Sinon comment expliquer qu’on vende encore un SUV ou un 4X4 à ce jour, ou qu’on prenne l’avion par loisir ?

L’écologie géographique de Gracq tirait sa puissance inégalée de sa profondeur d’intimité et de la poésie permanente de son observation. C’est donc là la leçon de cette petite chronique : la poésie apparaît comme la façon la plus militante d’habiter le présent. De l’observer, de l’aimer, de le respecter, d’en témoigner, étroitement, intimement, vitalement, loin des hommes si bavards du seul fait qu’ils soient justement si humains, trop humains.


[1] Julien Gracq, Œuvres complètes, «Lettrines» (1967), Gallimard, coll. La Pléiade, 1995, p. 190.

[2] Ibidem, pp. 241-242.

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