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LES DETTES PUBLIQUES – NON FINANCIERES – DEFICITS ENTRE DROITS ET DEVOIRS

DETTES MATERIELLES OU IMMATERIELLES

Diverses dettes, matérielles et immatérielles, ont été accumulées envers notre environnement global (la macrosphère).

Ces dettes devront bien être remboursées un jour.

C’est le propos de Gérard Mermet sociologue, directeur du cabinet d’études et de conseil Francoscopie, dans l’article repris ci contre. ( Dernier ouvrage paru : Francoscopie 2030 (Nous, aujourd’hui et demain), Larousse, 2018.)

Article

Toutes ces dettes non financières que la France devra aussi rembourser un jour

avec Gérard Mermet Atlantico

La campagne présidentielle en cours apparaît une fois de plus centrée sur les droits, anciens mais aussi récents, à garantir ou à inventer pour la population. Le déséquilibre existant déjà entre les droits et les devoirs (au détriment des seconds) va donc continuer de s’accroître, exonérant les individus-citoyens-consommateurs-électeurs des efforts plus que jamais nécessaires pour relever les grands défis du moment : écologique, démographique, économique, social, sécuritaire, politique, culturel, technologique…

Cette situation est la conséquence des multiples dettes que nous avons contractées depuis des décennies auprès des diverses composantes de notre environnement global : nature (vivante ou non) ; individus ; créations et productions humaines (matérielles et immatérielles) ; temps. Je l’ai baptisée macrosphère.

Pour des raisons à la fois morales et pratiques, nous allons devoir rembourser ces dettes. En tant qu’êtres humains, d’abord, ayant des responsabilités particulières à assumer. Mais aussi en tant que co-responsables des maux que nous avons collectivement engendrés et que nous avons laissé s’aggraver depuis des décennies. On peut définir neuf dettes principales.  

La dette vitale

La première de nos dettes est celle que nous avons envers ceux qui nous ont donné la vie, ce cadeau magnifique mais parfois empoisonné. C’est la dette vitale. Ceux qui sont religieux se sentent redevables envers le Créateur, quel que soit le nom qu’ils lui donnent ; on peut alors parler de dettespirituelle.

La dette envers les parents est d’ailleurs présente dans certains textes religieux. Ainsi, le Deutéronome, cinquième livre du Pentateuque (constitutif de la Bible) indique : « Honore ton père et ta mère, comme l’Éternel, ton Dieu, te l’a ordonné, afin que tes jours se prolongent et que tu sois heureux ».

Observons cependant que cette dépendance envers les géniteurs est susceptible de changer avec les nouvelles façons de procréer rendues possibles par la science. Les développements en cours de la biologie permettent d’imaginer par exemple que des bébés pourraient naître sans père biologique. D’autres pourraient avoir cinq parents, à l’aide de la GPA (gestion pour autrui). D’autres encore pourraient se développer dans un utérus greffé ou artificiel.

La dette environnementale

C’est celle que nous avons envers la Nature. Sans doute la plus lourde à porter et la plus difficile à rembourser aujourd’hui. Nous avons « emprunté » aux arbres leurs fruits et leur ombre, aux plantes leurs vertus médicinales, aux animaux leur chair, leur fourrure ou leurs plumes, aux sols leurs nutriments, leurs minerais et leurs ressources énergétiques, au ciel son ouverture sur l’univers, au soleil sa chaleur et sa lumière, à la lune son action apaisante sur les eaux et la clarté qu’elle donne à la nuit.

Mais nous n’avons guère remercié ces sources et ressources naturelles de leurs dons, et ne leur avons pas demandé d’autorisation d’exploitation, sauf sans doute dans les temps et dans les lieux animistes. Nous devons maintenant rembourser cette dette à l’égard de notre environnement, en entretenant, réparant et renouvelant la nature, et en veillant à l’exploiter de façon plus responsable. Ce ne sera pas une mince affaire, mais c’est l’affaire de tous.

La dette culturelle

Nos parents, nos maîtres d’école, notre entourage et beaucoup de nos semblables nous ont permis de nous développer, d’acquérir des connaissances, de comprendre (en partie) le fonctionnement de notre monde. Nous y avons aussi été aidés par les moyens d’information, et l’ensemble de la production humaine en matière artistique, scientifique, intellectuelle, pédagogique. Tout cela nous a permis de penser, créer, rêver et de nous forger des opinions, au moins provisoires. C’est-à-dire de disposer d’une culture que nous pouvons mobiliser pour exercer nos différentes fonctions. Nous devons leur en être reconnaissants.

La meilleure façon de les remercier est de participer à notre tour à l’éducation, à l’instruction et à la formation de nos descendants, amis, collègues, voisins et autres relations. Ce n’est pas par hasard que nous utilisons l’expression « élever » nos enfants, après avoir été nous-mêmes « élevés » par nos parents jusqu’au statut d’adulte et de citoyen responsable.

Élevons donc à notre tour le niveau de conscience, de culture, de compréhension, d’imagination et d’empathie de ceux qui nous entourent, plutôt que de l’abaisser comme peuvent le faire certaines activités contemporaines qui favorisent la facilité, la passivité ou l’égoïsme. Nos semblables pourront ainsi adopter des attitudes et des comportements plus respectueux, créatifs et efficaces pour améliorer l’état de la planète et des relations entre les humains.

La dette morale

C’est celle que nous avons envers tous ceux (famille, amis, relations, institutions, artistes, auteurs, créateurs de toute sorte…) qui nous ont aidés à nous comporter de façon honorable, digne, sans choisir toujours la facilité. Sans oublier ceux qui nous soutiennent encore dans les moments difficiles. À nous aussi de les aider lorsqu’ils connaissent à leur tour des difficultés.

À LIRE AUSSI Gérard Mermet : « Il faut moderniser et compléter ce « modèle républicain » qui n’est plus en mesure de tenir ses promesses »

N’hésitons pas non plus à inclure parmi nos « créanciers » les responsables (politiques, économiques, sociaux…) qui ont agi comme ils le pouvaient en notre nom, sans toujours bénéficier de notre soutien, souvent même en étant l’objet de nos critiques, de notre indifférence, voire de notre mépris. La révolution morale nécessaire ne pourra se faire sans eux. Elle rejaillira aussi sur ceux qui ne sont pas toujours irréprochables, et suscitent notre méfiance. Mais ne jugeons pas l’ensemble de ces acteurs, dont la tâche est particulièrement difficile, à partir des manquements d’une petite minorité d’entre eux.

La dette économique

Si certains d’entre nous ont la chance de pouvoir vivre dans le confort, de consommer sans trop compter, de connaître des moments professionnels gratifiants, c’est le plus souvent parce que la société leur a permis d’exercer un emploi intéressant et d’en tirer une rémunération satisfaisante, parfois d’en épargner une partie. Ils doivent être conscients de la dette qu’ils ont de ce fait envers la société.

Cela les oblige à participer plus encore que les autres à l’amélioration de la vie collective. D’abord, en collaborant à la production économique par leur travail, leurs talents, leurs idées. Ils doivent certes le faire pour subvenir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille. Mais ils doivent également se montrer solidaires, en contribuant au fonctionnement de la société, en payant leur écot à la collectivité, sous la forme d’impôts, mais aussi en donnant de leur temps et de leur argent lorsqu’ils le peuvent.

Les plus aisés ont évidemment l’obligation morale de se montrer les plus généreux envers les autres, en « rendant » une partie de ce que la société et leurs qualités personnelles (dont ils ne sont pas vraiment responsables, si l’on y réfléchit bien) leur a permis d’obtenir.

La dette financière

Nous sommes bien sûr redevables envers les organisations et les particuliers qui nous ont prêté de l’argent, que ce soit à titre personnel ou collectif. À cet égard, la question du remboursement de la dette publique, accumulée depuis des décennies et fortement accrue par la crise sanitaire, ne devrait pas faire débat. Contrairement à ce que certains osent affirmer, nous verrons bientôt qu’elle n’est pas constituée d’argent magique. D’un point de vue simplement moral, elle doit être remboursée, même si l’on peut dans ces circonstances exceptionnelles demander un délai pour le faire.

La morale se trouve d’ailleurs renforcée par le réalisme. Les pays qui ne remboursent pas leurs dettes perdent leur crédibilité, leur fierté, puis leur souveraineté. Ils sont mis au ban de la communauté internationale… et ne peuvent plus emprunter que sous la tutelle d’organismes internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale. Les exemples de la Grèce, de l’Argentine ou du Venezuela en témoignent. Le cas des États-Unis est une anomalie liée au « privilège exorbitant du dollar » (selon l’expression utilisée en 1965 par Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement de Georges Pompidou), en tant que monnaie de référence et de réserve planétaire.

Chacun de nous a par ailleurs le devoir (moral, mais également juridique) de payer des impôts pour financer les dépenses publiques, dont nous profitons par ailleurs en matière d’éducation, de santé, de justice, de recherche, etc. Nous avons aussi l’obligation de payer des taxes diverses, directes et indirectes pour assurer la solidarité en participant à la mesure de nos moyens à l’effort de redistribution, qui permet de réduire les inégalités de revenus entre les individus d’un même pays (ce qui ne doit pas empêcher de le rendre plus équitable).

La dette sociale

Si l’on s’efforce d’être objectif, il apparaît philosophiquement et moralement que l’objectif d’une société équitable devrait être de compenser la malchance de certains de ses membres, plutôt que récompenser la chancede certains autres. Les écarts entre ces deux groupes commencent pour une grande part dès la naissance ; qu’on le veuille ou non, ceux du second groupe sont dotés de qualités physiques, mentales, intellectuelles supérieures à celles du premier.

Ces inégalités innées ne font généralement que se confirmer et s’accroître avec les acquisde l’éducation et de la vie. Il est généralement plus facile de faire de longues études, récompensées par des diplômes recherchés, lorsqu’on vit dans un milieu familial aisé et cultivé. Cela aide aussi à trouver un emploi, puis à progresser dans la vie professionnelle. L’écart peut ainsi se creuser tout au long de la vie familiale, sociale et personnelle. Il se traduit notamment par une espérance de vie inférieure pour les moins favorisés. C’est la double peine.

Ces inégalités de destin sont confirmées depuis longtemps par de nombreuses études. Les plus récentes font apparaître leur accroissement. Il semble alors normal que les plus chanceux (que l’on qualifie souvent de façon discutable de « méritants ») rendent à la société une partie de ce qu’ils ont pu apprendre, comprendre, gagner, posséder grâce à leurs atouts. À proportion bien sûr de leur « réussite ». Ils peuvent ainsi aider leurs semblables moins « fortunés » (au propre et au figuré), tant au plan local que national ou planétaire. Cela permet de réduire les écarts, parfois indécents, qui se creusent entre les individus, comme entre les groupes sociaux. Cela peut aussi donner « bonne conscience » aux nantis, et améliorer leur image auprès de ceux qui ne le sont pas.

La « dette sociale » des plus chanceux n’est pas seulement matérielle et ne saurait être réglée uniquement sous forme d’argent, de dons monétaires, de cadeaux divers. Elle a aussi des dimensions immatérielles, notamment relationnelles. On peut s’en acquitter en partie avec des sourires, des marques d’attention et de bienveillance, des gestes de respect, d’empathie, de considération, de reconnaissance, de compréhension, de solidarité…

La dette générationnelle

Elle concerne ce que nous devons aux générations qui nous ont précédés, et qui ont globalement fait progresser le monde dans de nombreux domaines. Mais elle est surtout due aux générations à venir, auxquelles nous laissons un héritage lourd à porter dans de nombreux domaines : environnemental, démographique, économique, social, sanitaire, sécuritaire, alimentaire… Nous devons donc faire tout notre possible pour rendre cet héritage plus acceptable.

La dette relationnelle

D’une façon générale, les humains (notamment les hommes) n’ont pas suffisamment pris soin de leurs semblables au cours de l’histoire. Ils n’ont guère cessé de se faire la guerre, de chercher à convaincre les autres d’adopter leur propre religion, leurs manières de penser, leurs modes de vie. Ils ont accordé peu de place à la coopération et au partage. Ils ont souvent manqué de respect, de considération, de compréhension, de tolérance à leur égard. C’est-à-dire   d’humanité.

Le temps est donc venu pour chacun de faire des efforts pour vivre en bonne intelligence avec les autres. Il suffit pour cela de parcourir les livres d’histoire et de tirer les leçons du passé. Les guerres ont tué au cours des siècles des centaines de millions de personnes, sans résoudre véritablement et durablement des conflits qui auraient pu être évités par le dialogue et le compromis. De plus, la volonté de puissance et de domination de certains a souvent abouti à leur fin prématurée et peu glorieuse.

Mais le temps est surtout venu d’assumer nos responsabilités à l’égard de l’avenir. Notre époque est celle des « alertes rouges ». La pérennité de la planète et des espèces vivantes, dont la nôtre, est menacée. Face à ce défi majeur, les difficultés de cohabitationentre les humains devraient être oubliées, au moins provisoirement. Elles devraient faire place à la collaboration.

Des dettes qu’il faut rembourser

Il nous faut donc sans plus attendre « signer » (au moins mentalement) notre « reconnaissance de dettes » envers tous ceux à qui nous avons pris ou emprunté ce que nous possédons ou consommons. Souvent sans leur demander leur accord lorsqu’ils pouvaient le donner. Ou en profitant du fait qu’ils ne pouvaient pas le donner, comme c’est le cas de la Nature.

Dans la grande « comptabilité planétaire », il apparaît que nous sommes largement débiteurs, et que nos créditeurs ne sont plus guère disposés à nous prêter, moins encore à nous donner de quoi vivre encore à crédit. Il va donc nous falloir restituer à la macrosphère au moins une partie de ce que nous lui avons pris depuis des siècles.

Or, nous rendons bien peu au cours de notre vie. Ce n’est que lorsqu’elle arrive à sa fin que nous « rendons l’âme ». Une formule d’ailleurs paradoxale puisque l’âme, dans de nombreuses religions, est censée être immortelle ! Alors, rendons (et donnons) plutôt de notre vivant. En commençant par l’amour, but essentiel, prioritaire et peut-être unique de la vie. Plutôt que de promettre un accroissement de nos dettes, les candidats à la présidence de notre pays devraient nous proposer de commencer à les rembourser. Ils nous rendraient ainsi la confiance en eux, en nous et en notre avenir.

Gérard Mermet

Sociologue, directeur du cabinet d’études et de conseil Francoscopie. Dernier ouvrage publié : Réinventons l’avenir ! (pour un Grand Pacte de Solidarité), l’Archipel, 2021.

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