
1. ARTICLE – Rumeur et désinformation : dans L’Abandon, Vincent Garenq revient sur les derniers jours de Samuel Paty
publié le 13.05.2026
Selon Vincent Garenq (Au nom de ma fille ; Présumé coupable), « Tout le monde connait le nom de Samuel Paty, mais peu de gens connaissent réellement son histoire ». C’est justement cette histoire que le cinéaste retrace chronologiquement dans L’Abandon, présenté Hors Compétition. Onze jours seulement, qui suffirent à sceller le sort tragique de ce professeur, subtilement incarné par Antoine Reinartz.
Ce nom de Samuel Paty, la France ne l’a pas oublié. C’est d’ailleurs celui que porte désormais le collège de Conflans-Sainte-Honorine, à la sortie duquel, le 16 octobre 2020, ce professeur d’Histoire-Géographie avait été violemment assassiné, puis décapité en pleine rue, au terme d’une escalade de haine et de désinformation sans précédent.
Pourtant, il semble que le titre choisi par Vincent Garenq pose une question : cette mémoire posthume suffit-elle à racheter l’abandon du professeur de la part des institutions au moment des faits, de même que la désolidarisation de certains de ses collègues, validant ainsi la rumeur et le clouant au pilori ? En effet, l’histoire de l’assassinat de Samuel Paty est celle d’un engrenage funeste, où plusieurs responsables entrent tour à tour en ligne de compte. Basé sur les enquêtes et les procès, L’Abandon reconstitue méticuleusement comment, chacun à son échelle, participe un peu plus de la rencontre finale entre la victime et son assassin.
À l’origine, un mensonge. Celui d’une collégienne, comme d’autres adolescents en racontent chaque jour à leurs parents, pour détourner leur regard des absences ou des mauvaises notes. Lors d’un cours d’éducation civique dédié à la liberté d’expression et aux attentats de Charlie Hebdo, perpétrés cinq ans plus tôt, Samuel Paty diffuse les fameuses caricatures du prophète Mahomet. Il prend soin alors de proposer aux élèves mal à l’aise de détourner le regard ou de sortir de la classe. Dès lors, une élève – pourtant absente ce jour-là – répand une rumeur selon laquelle M. Paty aurait exclusivement stigmatisé les élèves musulmans. Et la machine s’emballe. À l’heure des réseaux sociaux, cette affabulation met le feu aux poudres d’une inéluctable descente aux enfers, dont les conséquences dramatiques dépasseront tous ceux qui pensaient la contrôler.
« Malgré cette nervosité et cette peur grandissantes, Samuel Paty ne renonce pas. Il se questionne, s’interroge, mais jamais, à aucun moment, il ne ressent de culpabilité. En revanche, il se sent très seul. » – Antoine Reinartz
Dans les rôles de Samuel Paty et de la proviseure qui l’a soutenu coûte que coûte, deux fidèles du Festival de Cannes : Antoine Reinartz et Emmanuelle Bercot. Tandis que le premier était à l’affiche d’Anatomie d’une chute, Palme d’or 2023, la seconde reviendra pour la onzième fois, après avoir présenté tour à tour des films en tant que réalisatrice (La Tête haute ; De son vivant), et en tant qu’interprète (Mon roi).
2. ARTICLE – Notre critique de L’Abandon, le meilleur du cinéma pour rendre hommage à Samuel Paty
Par Florence Vierron LE FIGARO

Vincent Garenq retrace avec une grande justesse les onze derniers jours du professeur décapité pour avoir montré les caricatures de Mahomet. Le film sort en salle et est présenté hors compétition à Cannes.Passer la publicitéPasser la publicité
Qui n’a pas eu peur et mal en entendant cette histoire ? Samuel Paty, un nom tristement connu qui est devenu synonyme d’horreur. Le 16 octobre 2020, ce professeur est assassiné pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression. C’est ce jour que commence L’Abandon, le film de Vincent Garenq inspiré du livre de Stéphane Simon, Les Derniers Jours de Samuel Paty (Plon). En une heure quarante, le film déroule la complexité de onze jours qui ont vu une machine infernale s’emballer.
L’intention est claire : décrire des faits, se focaliser sur le réel, ne pas dénoncer. La fiction, plutôt que le documentaire, permet de donner chair à Samuel Paty. Dans ce rôle difficile, Antoine Reinartz EST Samuel Paty. Emmanuelle Bercot a la droiture de la directrice de collège prise dans une spirale dont elle ne mesure pas la gravité. Emma Boumali prête son franc-parler à Bachira, la jeune fille dont le mensonge a provoqué l’emballement. Nedjim Bouizzoul (Kader Saidi) se glisse avec conviction dans la peau de son père. Et Azize Kabouche (Tahar Amara) est convaincant quand il s’invente le titre de « représentant des imams de France » et pousse le père à faire le buzz.
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Samuel Paty n’a pas demandé aux élèves musulmans de sortir de la classe avant de projeter les caricatures. Bachira était absente ce jour-là. Mais son père lui fait confiance et s’enorgueillit d’être soutenu par une éminence de la communauté. Il dénonce le prof dans une vidéo qui devient virale. Oubliez le gris, tout devient noir ou blanc. Dans cette histoire sans suspense, l’enchaînement des événements devient de plus en plus sidérant.
Une mère d’élève signale à Kader que Bachira a menti ? La mère est une menteuse. Samuel Paty a utilisé du matériel pédagogique mis à disposition par l’Éducation nationale, mais le référent laïcité estime qu’il ne maîtrise pas cette notion et certains collègues se désolidarisent. Peu à peu, le professeur, persuadé d’avoir pris les bonnes précautions, est fragilisé. Plus la vidéo circule, plus l’impuissance le submerge, plus il est seul. Sa hiérarchie aussi est désemparée. L’administration a construit un millefeuille : les acronymes abscons qui désignent les instances à prévenir résument leur inefficacité.
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Dans son obstination à mentir, Bachira n’est pas dépeinte en méchante. On sent son malaise devant les proportions que prend son mensonge. Avec la même neutralité, Vincent Garenq décrit la nocivité des réseaux sociaux, l’irresponsabilité des différents services de police et l’incrédulité des protagonistes. Aucun n’imagine que le pire peut arriver. Une capuche remontée, un coup d’œil dans la rue avant de sortir ou le marteau glissé dans le sac suffisent à comprendre que Samuel Paty a peur. Et l’on a peur pour lui. On a surtout le souhait que ce grand film fasse réfléchir sur la course au clic, la rumeur et les extrémismes. La Rumeur, c’est d’ailleurs le nom d’un téléfilm sur le même sujet pour France Télévisions dont le tournage vient de commencer. Et preuve que le nom de Samuel Paty restera : Jean-Paul Rouve incarnera le professeur dans Le Silence de Dieu en 2027.