
ARTICLE – Oubliez le « modèle suédois » de protection
la Suède a taillé dans les dépenses sociales, baissé les impôts, privatisé des écoles et « surclasse la France » avec un PIB par habitant bien plus élevé (mais un peu plus d’inégalités qu’avant)
Publié le 16/05 BFM Business Paul LouisPartager
Le royaume scandinave a mené d’importantes réformes qui ont pronfondément transformé le « modèle suédois » au cours des trente dernières années. Si le pays, en libéralisant son économie et en réduisant la pression fiscale, peut se targuer du succès de ses entreprises notamment dans l’industrie et le secteur technologique, il a aussi vu les inégalités se creuser entre les plus pauvres et les plus riches
Qui n’a jamais entendu parler du fameux « modèle suédois », celui si souvent salué pour son pragmatisme et sa capacité à concilier efficacement prospérité économique, protection sociale généreuse et sérieux budgétaire?
À l’heure où les comptes publics de la France dérapent et que le PIB par habitant du pays est resté sous la moyenne européenne pour la quatrième année consécutive, l’Hexagone ferait bien de s’inspirer de la matrice scandinave pour de nombreux économistes. Directeur des études chez Rexecode, Olivier Redoulès, fait partie de ceux-là: petite économie de 11 millions d’habitants, la Suède, « surclasse la France sur nombre d’indicateurs, sans sacrifier son modèle social », soulignait-il dans une note publiée il y a quelques mois.
Si la Suède a connu une grave crise au début des années 1990, elle a désormais « atteint la plupart des objectifs économiques et sociétaux que vise la France » grâce à une série de réformes structurelles, assurait encore l’économiste. C’était pourtant loin d’être gagné car « la France d’aujourd’hui n’a pas grand chose à envier à la Suède des années 1980 avec à l’époque des finances publiques à la dérive et une incapacité à réformer », explique Olivier Redoulès à BFM Business.
Mais une fois le pays au pied du mur, une « forme de consensus national pro-réformes » s’est imposé, poursuit-il. C’est à partir de là que la Suède, pourtant attachée à la social-démocratie et longtemps réputée pour ses niveaux de dépenses publiques et d’impôts élevés, a connu une sorte de révolution libérale. Au point que le célèbre « modèle suédois » ne ressemble aujourd’hui plus tout à fait à l’idée que l’on s’en fait généralement.
Un « modèle social suédois » devenu un peu moins « social »
Le plafonnement des dépenses de l’État a été l’une des principales réponses apportées à la crise économique des années 1990. Encore en vigueur aujourd’hui, il consiste pour le Parlement à voter une limite sur une période de trois ans tandis que le gouvernement se doit de présenter un budget respectant un objectif d’excédent budgétaire.
La décennie 1990 a aussi été le point de départ d’une vaste libéralisation de l’économie suédoise. C’est durant cette période que plusieurs services publics (poste, télécoms, électricité…) ont été ouverts à la concurrence, tandis que de nombreuses écoles, hôpitaux mais aussi maisons de retraite ont été placés sous gestion privée, tout en continuant de bénéficier de financements publics. D’après le Wall Street Journal, « près de la moitié des cliniques de soins de santé primaires sont désormais détenues par des sociétés de capital-investissement et un lycée public sur trois est géré par le privé, contre 20% en 2011 ». Certains des acteurs qui gèrent ces établissements sont même aujourd’hui cotés en bourse.
La dernière grande réforme qui a transformé le modèle suédois s’est résumé au désengagement de l’État-providence. Déremboursements, médecine préventive, mise en place de tickets modérateurs… Plusieurs mesures ont été déployées pour maîtriser les dépenses de santé. Dans le même temps, le système de retraite a été entièrement refondu avec l’instauration d’un régime à cotisations définies à la place d’un régime à prestations définies et mise en place d’une dose de capitalisation.
Tous ces chantiers une fois achevés ont permis de réduire significativement les dépenses publiques de l’État suédois, lesquelles sont passées de 69,4% du PIB au milieu des années 1990 à 49,3% en 2024. Même constat pour les dépenses sociales qui, si elles restent relativement élevées, ont été ramenées à 26,1% de la richesse nationale, contre 34% en 1993. À titre de comparaison, c’est 4,5 points de moins qu’en France, d’après les données de l’OCDE.
Des impôts qui baissent, surtout pour les entreprises
Avec un déficit de 1,5% du PIB en 2025 et une dette de 36,7% (contre 69% en 1995), la Suède affiche aujourd’hui des comptes sains. Et cette sobriété du royaume dans la dépense au cours des trente dernières années a offert des marges de manoeuvre aux gouvernements successifs pour dégonfler la pression fiscale.
Taux d’impôt sur les sociétés abaissé à 20,6%, suppression de l’impôt sur les successions et donations, suppression de l’impôt sur la fortune, plafonnement des taxes foncières… À un peu plus de 42%, le taux de prélèvements obligatoires en Suède a chuté de 7 points en 20 ans. Il reste aujourd’hui le septième plus élevé de l’Union européenne mais loin derrière les deux premiers du classement, à savoir le Danemark (45,3%) et la France (45,3%), d’après l’Insee.
Comme le soulignait une note du Trésor, la fiscalité suédoise repose désormais essentiellement sur les ménages. Si le taux d’imposition maximal sur le revenu de 90% a été réduit dans les années 1980, il s’élève encore à 50%. Pour les dirigeants d’entreprises, c’est cet environnement fiscal plus favorable au capital qui a dynamisé l’économie suédoise ces dernières années. La croissance du pays a en effet atteint 2,2% en moyenne entre 2000 et 2022, soit davantage que la moyenne européenne et que la moyenne de l’OCDE. Avec un PIB par habitant de 45.800 euros en 2025 contre 41.600 pour la moyenne des 27, la Suède se classe par ailleurs au huitième rang de l’UE, nettement devant la France (40.700).
La « Silicon Valley européenne »
Il faut dire que la Suède a fait le choix judicieux de réorienter son modèle de croissance vers les exportations. La stratégie de Stockholm, héritage là-encore des années 1990, a été payante et le royaume scandinave abrite aujourd’hui des fleurons industriels dans des secteurs divers à l’image d’Ericsson dans les télécommunications, AstraZeneca dans l’industrie pharmaceutique, Electrolux dans l’électroménager ou encore Saab dans la défense. Leur importance est telle que les négociations salariales dans le pays se déroulent d’abord au sein de ces grands groupes exportateurs, les autres secteurs s’alignant ensuite.
Mais la Suède est aussi une terre d’innovations, au point d’être parfois perçue comme la « Silicon Valley européenne ». Et pour cause, des milliers de start-up y ont été créées et plus de 500 introductions en bourse ont eu lieu au cours de la décennie écoulée. C’est notamment ici que le géant du streaming Spotify a vu le jour. Ici aussi que King, à l’origine du jeu Candy Crush, ou Mojang, créateur de Minecraft, sont nés. Bien que fondé au Luxembourg, le pionnier de l’appel visio Skype est aussi l’oeuvre d’un suédois: Niklas Zennström.
Voir autant de pépites émergées d’un pays si peu peuplé relève presque de l’exploit. Pour l’expliquer, Olivier Redoulès évoque « une politique fiscale incitant à l’innovation » et plus largement « toute une série de mesures visant à favoriser le capital dans une logique d’attractivité » sans que la Suède « ne devienne pour autant un paradis fiscal » puisqu’elle conserve des dépenses sociales conséquentes et un filet de sécurité à financer. Mais globalement, « l’État essaie d’intervenir assez peu. Il y a une confiance assez forte dans le marché, et une capacité à appréhender le risque », observe encore l’économiste.
Nombre de jeunes dirigeants suédois citent également la « réforme de l’ordinateur portable à domicile » comme facteur de réussite de l’écosystème de start-up dans le pays. Entre 1998 et 2001, cette mesure a permis aux entreprises suédoises de bénéficier d’un allègement fiscal dès lors qu’elles mettaient des ordinateurs personnels à disposition de leurs salariés. La réforme aurait aidé près d’un quart des foyers suédois à s’équiper d’un ordinateur portable, d’après la Direction générale du Trésor.
Conséquence mécanique de ces success stories à la suédoise: le nombre de grandes fortunes dans le pays a bondi ces dernières années. Selon la BBC, le nombre de milliardaires en couronnes suédoises (91 millions d’euros) est passé de 28 à 542 entre 1996 et 2021. D’après le dernier classement du magazine Forbes, 51 Suédois disposent aujourd’hui d’une fortune estimée à plus d’un milliard de dollars. Le plus riche étant Stefan Persson (21,1 milliards de dollars), propriétaire et fils du fondateur de H&M.
Des inégalités qui se creusent
« Globalement, quand vous prenez l’ensemble des performances économiques de la Suède, le pays apparaît comme un champion européen malgré quelques zones d’ombre », relève Olivier Redoulès.
Parmi elles, le creusement des inégalités bien qu’elles demeurent relativement faibles. Si la classe moyenne suédoise propriétaire, bien aidée par la flambée des prix de l’immobilier, a globalement vu son niveau de vie augmenter ces dernières années, le fossé entre les pauvres et les riches s’est élargi depuis la libéralisation de l’économie et le désengagement de l’État-providence. En témoigne l’indice de Gini de la Suède: proche de 0,2 dans les années 1980 (plus il est proche de 0 plus un pays est égalitaire), il tutoie aujourd’hui les 0,3. Le nombre de personnes sans emploi reste par ailleurs très important avec un taux de chômage de près de 9%, bien que le taux d’emploi soit lui-même élevé (82%).
D’après l’OCDE, ce sont les revenus du capital qui expliquent en grande partie l’augmentation des inégalités. L’écart entre la fiscalité qui pèse sur le capital et le travail « peut favoriser le transfert de revenus, par lequel certains contribuables requalifient des revenus du travail en revenus du capital afin de bénéficier d’un taux d’imposition plus faible ». Or ce comportement semble « largement répandu en Suède, surtout pour les propriétaires de sociétés à actionnariat restreint » et a « pour effet d’aggraver les inégalités, puisque ce sont généralement les personnes aisées qui pratiquent le transfert de bénéfices, mais aussi d’entraîner d’importantes pertes de recettes fiscales potentielles », notait l’organisation.
Dans le pays, les détracteurs du « nouveau modèle suédois » estiment que les gouvernements successifs sont allés beaucoup trop loin dans la réduction de la dépense qui s’est traduite par une couverture sociale plus faible pour les plus modestes et de moindres investissements dans les infrastructures, notamment sur le réseau ferroviaire que cette catégorie de la population est la première à emprunter pour se rendre au travail.
La privatisation des établissements scolaires est aussi pointée du doigt alors que la Suède a reculé dans les derniers classements internationaux en matière d’éducation. Si les partisans de l’école privée accuse l’immigration d’en être responsable, les défenseurs de l’école publique jugent pour leur part que la privatisation empêche toute mixité sociale, les élèves les plus favorisés et ceux plus en difficulté étant regroupés dans des établissements distincts, ce qui nuirait à la moyenne nationale.