
Présidentielle 2027 : le référendum constitutionnel de Marine Le Pen, « un coup d’Etat sur le fond et sur la forme »
TITRE LE MONDE QUI POURSUIT : En cas d’accession à l’Elysée, la candidate du RN promet la convocation d’un référendum pour réviser la Constitution et y inscrire les fondamentaux de l’extrême droite. En cas de recours à l’article 11, le conseiller d’Etat Jean-Eric Schoettl y voit même « un double coup d’Etat, sur le fond et sur la forme ».
C’est peu dire que le Rassemblement national (RN) n’a jamais pris la Révolution française pour modèle. Mais voilà que le parti d’extrême droite prend la période honnie pour référence : « En 1789, les parlementaires qui ont refusé les réformes ont été guillotinés », dit en souriant Philippe Olivier, conseiller spécial de Marine Le Pen. La référence de l’eurodéputése veut ironique, mais elle raconte l’autorité par laquelle le mouvement imposerait son premier coup de force, en cas de victoire à la présidentielle 2027 : la convocation d’un référendum constitutionnel contre l’immigration.
En tête du programme lepéniste depuis 2022, la réforme constituerait une révolution politique et juridique. Marine Le Pen braverait, en cas d’adoption, l’Etat de droit et sept décennies de consolidation des valeurs fondamentales de la France ainsi que de la norme suprême, promulguée le 4 octobre 1958.
…/…
L’article du Monde – et singulièrement son titre – sous prétexte d’une hypothèse juridique, développe un scénario politique de « coup d’État » dans le but d’inquiéter et de provo un rejet de la candidature du RN.
Ce que l’on peut appeler les « grandes manœuvres » du journal ne datent pas de cet article .
Le Monde annonce un basculement césariste :
Des juristes interrogés par Le Monde avertissent qu’en cas d’adoption, la France basculerait dans un régime césariste, remettant en cause sept décennies d’État de droit.
Autres titres qui participent de cette entreprise idéologique :
Le 12 février 2026, Le Monde publiait déjà un article consacré à la possibilité d’une arrivée du RN au pouvoir et au rôle du Conseil constitutionnel. Il posait notamment la question de Richard Ferrand comme éventuel « rempart » …
Le 15 juillet 2026, Le Monde revenait sur le projet de Marine Le Pen concernant le voile et son recours envisagé au référendum.… le référendum permettrait d’échapper au contrôle constitutionnel a posteriori.
Et le 17 août « coup d’État sur le fond et sur la forme ».
Mais il y a quelque chose de plus intéressant encore.
Le même jour, Le Monde publie un deuxième article :
« Présidentielle 2027 : un drôle de consensus pour le référendum »
Il explique que plusieurs candidats, y compris à gauche et au centre, redécouvrent eux aussi le référendum.
Cette juxtaposition est importante.Elle montre que le référendum est en train de devenir un thème central de la campagne présidentielle 2027, et pas uniquement une singularité lepéniste.
1. DES TERMES CHOC QUI ALIMENTENT UNE VOLONTÉ – SUPPOSÉE – DE COUP D’ÉTAT, DE CÉSARISME ET D’ILLIBERALISME
Le présent titre se veut journalistiquement efficace : le lecteur ne lit plus simplement :
« Marine Le Pen envisage une procédure constitutionnellement contestée »
mais :
Marine Le Pen envisage un coup d’État.
La différence de perception est considérable.
Et l’article ne s’arrête pas là. Il accumule ensuite les termes :
- « coup de force » ;
- « hérésie » ;
- « révolution politique et juridique » ;
- « Etat de droit » menacé ;
- « fondamentaux de l’extrême droite » ;
- « démocratie illibérale » ;
- « césarisme » ;
- « vertigineux » ;
- France « au ban de l’Europe ».
Il ne s’agit donc pas d’une simple analyse technique de l’article 11.
C’est un récit prospectif sur ce qui pourrait arriver si Marine Le Pen était élue.
2. LES INTERPRÉTATIONS JURIDIQUES SONT POURTANT MULTIPLES SUR LES ARTICLES 89 ET 11 DE LA CONSTITUTION
L’article 89 de la Constitution est la procédure explicitement prévue pour la révision constitutionnelle.
Le Conseil constitutionnel rappelle lui-même que l’article 89 permet de soumettre au référendum une révision constitutionnelle, alors que l’article 11 concerne le référendum législatif.
L’article 89 prévoit notamment une adoption du texte en termes identiques par l’Assemblée nationale et le Sénat avant le référendum, sauf recours au Congrès pour les projets de révision constitutionnelle.
Marine Le Pen souhaite utiliser l’article 11 pour sa rapidité et son efficacité.
3. Le Monde créé volontairement un biais :
il ignore les précédents du Gl de GAULLE
Et présente comme une évidence ce qui est historiquement une controverse
Les précédents gaulliens de 1962 sur l’article 11 est parfaitement réel et n’a pas été contesté juridiquement.
Charles de Gaulle a utilisé l’article 11 pour faire adopter l’élection du président de la République au suffrage universel direct.
Il l’a également utilisé en 1969 pour le référendum sur le Sénat et la régionalisation.
Le Conseil constitutionnel reconnaît explicitement que l’article 11 a effectivement été utilisé deux fois dans l’histoire constitutionnelle française pour modifier la Constitution.
Bée GAULLE a considéré que le peuple souverain peut directement modifier l’organisation constitutionnelle, y compris en dehors de l’article 89.
4. Le Monde escamote une évolution fondamentale : le contrôle du Conseil constitutionnel
Le Conseil constitutionnel a progressivement développé son contrôle.
La décision du 6 septembre 2000 est importante : le Conseil s’est reconnu une compétence de contrôle concernant les opérations référendaires, y compris celles relevant des articles 11 et 89.
Le Conseil constitutionnel rappelle lui-même aujourd’hui cette évolution.
Il existe donc un obstacle institutionnel majeur si le Cl C refuse le projet : il n’y a donc pas de passage en force et encore moins de coup d’Etat
5. Le « coup d’État » est donc impossible et constitue une manipulation de la part du journal
En droit constitutionnel, un coup d’État désigne normalement une rupture illégale de l’ordre constitutionnel par la force ou par une prise de pouvoir irrégulière.
Or le scénario décrit par Le Monde est différent.
Marine Le Pen serait :
- élue au suffrage universel ;
- installée constitutionnellement à l’Élysée ;
- proposant une consultation populaire ;
- soumettant le texte aux électeurs ;
- éventuellement obtenant une majorité populaire.
On peut estimer qu’une autre procédure serait plus opportune politiquement – du point de vue du Monde et de ses orientations.
Mais appeler cela « coup d’État » suppose déjà que l’on considère la procédure comme une rupture de l’ordre constitutionnel.
C’est donc une qualification politicienne , pas juridique
6. Le titre illustre la tentative idéologique du journal
Le Monde ruse – er démontre ainsi sa méthode allusive et polémiste – ne dit pas :
« Marine Le Pen prépare un coup d’État. »
Il dit :
« … “un coup d’État sur le fond et sur la forme” »
puis attribue cette phrase à Jean-Éric Schoettl.
C’est une technique de déplacement de responsabilité éditoriale.
Mais le choix de cette citation pour le titre constitue évidemment un choix éditorial orienté.
7. AMALGAMES ET RACCOURCIS
« Le Monde transforme une volonté de reforme constitutionnelle en volonté de coup d’ État
Il contribue ainsi à construire dans l’opinion l’image d’une éventuelle victoire du RN comme prélude à un coup d’État. »
Cette thèse peut être vérifiée empiriquement.
8. Les grandes manœuvres sont engagées : la chronologie des publications du Monde le prouve
Le 12 février 2026, Le Monde publiait déjà un article consacré à la possibilité d’une arrivée du RN au pouvoir et au rôle du Conseil constitutionnel. Il posait notamment la question de Richard Ferrand comme éventuel « rempart » contre les initiatives institutionnelles du RN.
Le 15 juillet 2026, Le Monde revenait sur le projet de Marine Le Pen concernant le voile et son recours envisagé au référendum. L’article insistait déjà sur le caractère juridiquement contesté de l’article 11 et sur le fait que le référendum permettrait d’échapper au contrôle constitutionnel a posteriori.
Et le 17 août :
« coup d’État sur le fond et sur la forme ».
Mais il y a quelque chose de plus intéressant encore.
Le même jour, Le Monde publie un deuxième article :
« Présidentielle 2027 : un drôle de consensus pour le référendum »
Il explique que plusieurs candidats, y compris à gauche et au centre, redécouvrent eux aussi le référendum.
Cette juxtaposition est importante.
Elle montre que le référendum est en train de devenir un thème central de la campagne présidentielle 2027, et pas uniquement une singularité lepéniste.
9. Le deuxième article – plus neutre – contredit la thèse idéologique du premier
C’est un point que je trouve particulièrement important.
Le Monde dit simultanément :
Article 1 :
Marine Le Pen + référendum constitutionnel = risque de « coup d’État ».
Article 2 :
plusieurs candidats à la présidentielle redécouvrent le référendum.
Cela oblige à distinguer :
le référendum comme instrument démocratique
et
le référendum utilisé pour contourner la procédure de révision constitutionnelle.
Cette distinction est fondamentale.Le problème n’est pas le référendum en soi. Le problème est :
quel référendum, sur quel objet, selon quelle procédure ?
Cette proposition est objectivement démontrable.
Le deuxième article publié le même jour par Le Monde sur le « consensus » autour du référendum.
C’est probablement ce point qui montre l’approche caricaturalement partisane du Monde
qui traite le référendum comme une crise démocratique lorsqu’il est porté par Le Pen, mais comme une réponse légitime à la crise de la représentation lorsqu’il est porté par d’autres candidats.
10. Et il existe une donnée qui complique encore davantage le récit du Monde
Le Conseil d’État lui-même, dans son étude annuelle 2024 consacrée à la souveraineté, développe une analyse beaucoup plus subtile de la souveraineté populaire.
Il écrit notamment que le pouvoir constituant du peuple peut disposer du « dernier mot » et consacre plusieurs développements au peuple souverain agissant comme pouvoir constituant.
Cela montre que la relation entre souveraineté populaire, pouvoir constituant et Constitution est beaucoup moins simple que le récit « article 11 = coup d’État ».
Il existe une véritable doctrine constitutionnelle autour de cette question.
11. UNE VOLONTÉ POLITIQUE MAJEURE : MODÉLISER LE RÉGIME FUTUR DU RN
référendum → rupture constitutionnelle → remise en cause de l’État de droit → démocratie illibérale → césarisme → isolement européen.
À l’accusation de coup d’Etat Le Monde ajoute progressivement :
référendum → rupture constitutionnelle → remise en cause de l’État de droit → démocratie illibérale → césarisme → isolement européen.
Son raisonnement devient prospectif.
On est dans la modélisation d’un futur régime RN.
Et on peut s’attendre à de nouvelles saillies qui alimenteront les grandes manœuvres
12 . La comparaison avec la Hongrie et la Pologne mérite également d’être contrôlée
L’article affirme qu’une violation du droit de l’Union pourrait entraîner – là encore il extrapole –
Mais le fondement juridique est contestable – sanctions financières, procédures en manquement ou gel de fonds européens.
Mais le scénario présenté suppose que la France adopterait effectivement une stratégie de confrontation systématique avec l’Union européenne.
C’est une projection politique pire un procès d’intention
Et surtout, une Constitution française modifiée ne signifie pas automatiquement :
sortie de l’Union européenne.
Le Monde transforme donc plusieurs hypothèses successives en chaîne narrative unique.
13. La partie la plus énorme est celle sur le « césarisme »
Nicolas Hervieu affirme que l’inscription de la possibilité de réviser la Constitution par l’article 11 créerait une logique « césariste ».
C’est une opinion doctrinale, pas une conséquence automatique.
Il faudrait savoir exactement ce que contiendrait le nouvel article 11.
Si une majorité populaire adoptait une réforme permettant effectivement au président de recourir au référendum constituant, le système serait transformé.
Mais il ne serait pas nécessairement dictatorial.
Il deviendrait beaucoup plus plébiscitaire.
La distinction est fondamentale :
plébiscitarisme ≠ coup d’État ≠ dictature.
Un régime peut être juridiquement démocratique tout en étant fortement plébiscitaire.
C’est précisément le débat historique autour de Bonaparte, de Napoléon III et de certaines conceptions gaulliennes du pouvoir.a
14. LA MISE EN SCÈNE ARTIFICIELLE DU MONDE
Il faut maintenant regarder non seulement ce que dit Le Monde, mais ce qu’il choisit de mettre en scène.
La séquence est :
Marine Le Pen → référendum → article 11 → contournement du Parlement → Conseil constitutionnel → État de droit → UE → démocratie illibérale → césarisme → « coup d’État ».
C’est une construction narrative extrêmement orientée et truffée d’amalgames
Elle présente la victoire du RN non pas comme une alternance politique ordinaire, mais comme le début potentiel d’une crise de régime.
Cel donne crédit à notre affirmation relative aux grandes manœuvres du Monde
« Le Monde construit actuellement un cadrage éditorial dans lequel une éventuelle victoire du RN est de plus en plus analysée sous l’angle de la rupture institutionnelle et du risque de crise constitutionnelle. » :
Le régime de Marine Le Pen
→ référendum → article 11 → contournement du Parlement → Conseil constitutionnel → État de droit → UE → démocratie illibérale → césarisme → « coup d’État ».