
ARTICLE – Laurent Mauvignier, l’art du mentir vrai : « La fiction permet de toucher une vérité tout en épargnant les gens »
LE MONDE Pascale Nivelle
« Un écrivain dans la famille » (1/6). Quand pères, mères, frères ou sœurs deviennent des personnages de roman, certains s’en réjouissent, d’autres le déplorent. Dans « La Maison vide », prix Goncourt 2025 et immense succès, Laurent Mauvignier entremêle le vrai et le faux, faits historiques et anecdotes purement inventées. Le meilleur moyen, selon lui, d’approcher au plus près la réalité et de préserver les siens.
« Tout ça, c’est vrai ? », s’inquiète Alain Finkielkraut devant Laurent Mauvignier, son invité de l’émission « Répliques », sur France Culture, ce 13 septembre 2025. Quelques jours après sa parution, et deux mois avant le prix Goncourt remporté haut la main, La Maison vide tétanise déjà les lecteurs plongés dans l’écriture labyrinthique et hypnotique de Laurent Mauvignier. « L’histoire de votre famille, c’est la nôtre ! », s’extasient-ils dans les librairies où l’on fait la queue pour une signature, « la maison, le piano, où sont-ils ? ».
Depuis la sortie de son roman, fin août, l’écrivain dédicace à tour de bras et les éloges pleuvent dans la presse sur cette saga si authentique. LesEditions de Minuit, auxquelles l’auteur reste fidèle depuis ses débuts, en 1999, réimpriment en hâte ce pavé de 750 pages, annoncé dans le prologue comme la saga familiale du narrateur.
Sur son site, le Centre national du livre laisse Laurent Mauvignier présenter son œuvre : « En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. (…) Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles… »
Sur France Culture, Alain Finkielkraut s’emballe, déflorant quelques pages du foisonnant roman : « Florent Cabanel pointe le don pour le piano de votre arrière-grand-mère Marie-Ernestine, quelque chose d’un sentiment amoureux naît, puis il est mobilisé et revient avec une gueule cassée… Tout ça, c’est vrai ? » Un silence. « Je crains que Florent Cabanel n’ait pas existé, je dois l’avouer », lance Laurent Mauvignier d’une voix douce. « Je suis déçu, je ne m’en remets pas, se lamente à plusieurs reprises l’intervieweur….
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L’article du Monde, « Laurent Mauvignier, l’art du mentir vrai : “La fiction permet de toucher une vérité tout en épargnant les gens” », signé par Pascale Nivelle, ouvre une série intitulée « Un écrivain dans la famille », consacrée aux auteurs qui puisent dans leur histoire familiale pour écrire des romans.
Contenu de l’article
Le portrait revient sur le succès exceptionnel de La Maison vide, roman de près de 750 pages, couronné par le prix Goncourt 2025. L’œuvre est présentée comme une vaste fresque familiale où Laurent Mauvignier mêle :
- des souvenirs personnels ;
- des personnages inspirés de sa famille ;
- des événements historiques réels ;
- et de nombreux éléments entièrement inventés.
L’article montre que, dès la publication du livre, une question revient sans cesse de la part des lecteurs :
« Tout ça, c’est vrai ? »
Beaucoup cherchent à distinguer ce qui relève du témoignage et ce qui appartient à l’invention romanesque.
La notion de « mentir vrai »
Pour Mauvignier, la fiction n’est pas un mensonge destiné à tromper.
Au contraire, elle permet :
- d’approcher une vérité émotionnelle plus profonde ;
- de restituer ce que les souvenirs ne permettent pas toujours de raconter fidèlement ;
- de protéger les proches dont il s’inspire.
Il résume cette démarche par une formule devenue le fil conducteur de l’entretien :
« La fiction permet de toucher une vérité tout en épargnant les gens. »
Autrement dit :
- les faits peuvent être modifiés ;
- les personnages recomposés ;
- les dialogues inventés ;
mais le sentiment vécu, lui, demeure authentique.
Le rapport à la famille
Le Monde raconte également les réactions de sa propre famille.
Après ses premiers romans, certains proches se reconnaissent dans les personnages.
L’écrivain comprend progressivement que la fiction constitue une protection :
- elle brouille volontairement les pistes ;
- elle évite de transformer les proches en simples objets d’enquête ;
- elle permet d’écrire librement sans livrer leur intimité telle quelle.
Une réflexion sur la mémoire
L’article insiste sur un thème central chez Mauvignier :
- la mémoire familiale est fragmentaire ;
- chacun possède sa propre version du passé ;
- le roman devient alors un moyen d’explorer ces zones d’ombre.
Selon lui, la littérature n’a pas pour mission de produire un récit historique exact mais de restituer une expérience humaine.
Analyse
L’entretien défend une conception exigeante de la littérature :
- le romancier n’est ni historien ni journaliste ;
- il ne cherche pas à établir des faits vérifiables ;
- il poursuit une vérité humaine, psychologique et affective.
Cette distinction entre vérité factuelle et vérité romanesque est au cœur de son œuvre. Les libertés prises avec la réalité ne sont pas présentées comme une falsification, mais comme un procédé permettant d’atteindre une compréhension plus profonde des êtres, tout en respectant ceux qui ont inspiré le récit.