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« LE MONDE » OUVRE – TRÈS PARTIELLEMENT – LES YEUX SUR EPSTEIN – ET TOUJOURS NI JUGE D’INSTRUCTION, NI COMMISSION D’ENQUÊTE …

ARTICLE – Sur les traces de Jeffrey Epstein à Saint-Tropez, l’autre lieu de prédation du financier américain en France

Par Jérôme Lefilliâtre, Vincent Nouvet (Documentation), Stéphanie Pierre (Documentation) et Lucie Soullier 08 août 2026

L’homme d’affaires se rendait presque chaque été dans la commune du Var, haut lieu saisonnier des industries de la mode et du luxe. Comme à Paris où il possédait un appartement, cette ville, fréquentée par les stars, les milliardaires et les aspirantes mannequins, a servi de base à ses crimes sexuels.

Sur une pellicule numérique perdue au milieu des millions de documents issus du dossier Jeffrey Epstein, et publiés le 30 janvier par l’administration Trump, des photos de vacances surgissent entre des dizaines de clichés de très jeunes femmes dénudées et celles d’un voyage au Maroc pour le mariage du roi Mohammed VI, en compagnie de l’ancien président américain Bill Clinton (1993-2001). Sur ces souvenirs ensoleillés datant de 2002, on suit le financier américain et prédateur sexuel, alors âgé de 49 ans, se baladant en tenue légère, pantalon et t-shirt, ou assis, torse nu, sur la plage près d’un jet-ski échoué au bord de l’eau, avec son amie et complice, la Franco-Britannique Ghislaine Maxwell.

Ces images de sable fin, de mer bleu azur et de transats, de yachts et d’étals de marché dessinent un paysage familier pour l’observateur français, encore plus reconnaissable quand surgit un port avec son clocher surplombant des façades colorées. Un panneau bleu et blanc pris en gros plan indique une adresse précise, « Place aux herbes » : Jeffrey Epstein est à Saint-Tropez, comme le confirment les légendes des photos extraites du CD-ROM. Avec Ghislaine Maxwell, il a loué cet été-là, du 29 juin au 20 juillet 2002, une magnifique villa, nommée « Mirage », à 100 000 euros la semaine.

Dans la célèbre commune du Var, l’Américain, mort en prison aux Etats-Unis en août 2019, avant d’avoir été jugé pour les multiples crimes sexuels dont il était accusé, avait des habitudes bien ancrées. Il s’y rendait presque chaque année, la plupart du temps pendant la période estivale, si bien que Saint-Tropez apparaît comme le deuxième endroit préféré en France d’Epstein, après Paris, où il avait acquis en 2002 un immense appartement avenue Foch, dans le 16e arrondissement. Deux lieux ayant servi de base à ses crimes sexuels sur le territoire français.

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ANALYSE : LE MONDE PEU EMPRESSÉ DE DÉNONCER L’IMMOBILISME DE LA JUSTICE ET DE L’EXÉCUTIF : NE PAS DÉMASQUER COMPLICES ET CLENTS ?

A . CE QUE DÉVELOPPE L’ARTICLE

L’article de Saint-Tropez n’est pas un sujet isolé : il constitue une nouvelle pièce d’une enquête française somme toute assez timide.

1. La thèse centrale de l’article

Le Monde établit que Saint-Tropez constitue, avec Paris, l’un des deux principaux points d’ancrage français du système Epstein.

Le journal écrit explicitement que les deux lieux ont servi de « base à ses crimes sexuels » en France. 

L’enquête repose sur le croisement de :

  • documents des « Epstein Files » ;
  • courriels ;
  • photographies ;
  • documents judiciaires américains ;
  • dossiers de la justice française ;
  • rapport policier français de 2020 ;
  • témoignages de victimes ;
  • témoignages d’anciens collaborateurs ;
  • recherches immobilières ;
  • vérifications effectuées directement par les journalistes auprès de personnes citées.

2. Ce que révèle précisément l’enquête

2002 : une villa à 100 000 € la semaine

Le Monde retrouve des photographies de 2002 dans les fichiers américains.

Epstein et Ghislaine Maxwell louent alors la villa « Mirage », à Saint-Tropez, du 29 juin au 20 juillet 2002, pour 100 000 euros par semaine.

Les photographies permettent d’identifier précisément Saint-Tropez grâce notamment à une image de la « Place aux Herbes ». 

Et surtout, il ne s’agit pas d’un séjour unique.

Le Monde établit une fréquentation presque annuelle, principalement l’été.


3. Saint-Tropez comme « carrefour » du système

C’est probablement l’aspect le plus intéressant de l’article.

Le journal ne présente pas Saint-Tropez uniquement comme un endroit où Epstein amenait des victimes.

Il montre que la ville réunissait précisément les différents milieux dont Epstein avait besoin :

mode + mannequins + cinéma + milliardaires + hommes d’affaires + célébrités + yachts + soirées + intermédiaires.

Le Monde décrit ainsi Saint-Tropez comme un lieu où se croisaient les mondes dans lesquels Epstein circulait habituellement. 

C’est important pour comprendre son système.

Epstein ne fonctionnait pas uniquement par recrutement direct.

Il avait besoin d’un écosystème social permettant :

  1. de rencontrer des jeunes femmes ;
  2. de les approcher dans un environnement festif ;
  3. de les faire entrer dans son réseau ;
  4. de les mettre en relation avec d’autres femmes ;
  5. de disposer d’intermédiaires ;
  6. de maintenir simultanément des relations avec les élites économiques et politiques.

4. Le passage le plus troublant : le « bus scolaire »

L’article révèle un échange du 13 mai 2010 entre Epstein et le financier Mark Fisher.

Fisher évoque dans un courriel un rêve dans lequel il se trouve au port de Saint-Tropez et doit surveiller le « bateau » et le « school bus » d’Epstein.

Le Monde rapproche cette expression du fait que plusieurs victimes déclarées d’Epstein étaient mineures, certaines ayant moins de 15 ans. 


5. Jean-Luc Brunel : la pièce française essentielle

Le Monde rappelle que l’enquête française ouverte après la mort d’Epstein en 2019 s’était rapidement concentrée sur Jean-Luc Brunel, ancien responsable de Karin Models et proche d’Epstein.

Il était soupçonné d’être l’un des principaux recruteurs français et européens.

Il avait été mis en examen pour viols sur mineure et harcèlement sexuel après les accusations de onze femmes.

Il s’est suicidé en prison en février 2022. 

Mais l’élément particulièrement important est le rapport policier de décembre 2020 cité par Le Monde.

Les enquêteurs de l’OCRVP estimaient que Brunel utilisait les agences de mannequins auxquelles il avait travaillé pour accéder à des jeunes filles vulnérables, dont il aurait très vraisemblablement fait bénéficier Epstein.

Et le rapport français désignait explicitement Saint-Tropez comme l’un des lieux de prédation d’Epstein et Brunel.


6. Un témoignage extrêmement important

Le Monde retrouve une Française, aujourd’hui artiste reconnue, qui avait témoigné auprès des enquêteurs français en 2019.

Elle avait rencontré Epstein à Saint-Tropez à la fin des années 1990, alors qu’elle avait 16 ou 17 ans.

Ghislaine Maxwell l’aurait ensuite progressivement intégrée à l’environnement d’Epstein.

Cette femme explique aux journalistes que Saint-Tropez constituait un véritable carrefour de rencontres, mêlant fêtes, mode, cinéma, prostitution et abus. 

Le journal prend soin de ne pas révéler son identité.


7. Virginia Giuffre et la soirée Naomi Campbell

Virginia Giuffre avait déclaré aux enquêteurs avoir été contrainte par Epstein et Maxwell à avoir des relations sexuelles avec un propriétaire français d’une chaîne hôtelière.

Elle situait cet épisode à Saint-Tropez, lors de la fête d’anniversaire de Naomi Campbell, probablement en mai 2001.

Des photographies publiées en 2019 montrent une jeune fille que Giuffre disait reconnaître comme elle-même sur un yacht avec Ghislaine Maxwell, Naomi Campbell et Flavio Briatore. 


8. Le cas Daniel Siad

C’est probablement l’élément qui donne à l’article une dimension particulièrement actuelle.

Daniel Siad, agent de mannequins franco-suédois/algérien, apparaît dans les correspondances d’Epstein.

En juillet 2014, Siad échange avec Epstein au sujet de plusieurs jeunes femmes qu’il dit pouvoir lui présenter :

  • deux Suédoises ;
  • deux Françaises ;
  • une Slovaque ;
  • une Russe ;
  • une Chinoise.

Epstein répond notamment que beaucoup de filles sont parties à Saint-Tropez. 

Et le Monde rappelle que Siad a été retrouvé mort à Colombes le 20 juillet 2026, alors qu’il faisait l’objet de plusieurs plaintes pour violences sexuelles.

Une enquête sur les causes de sa mort était alors en cours. 


9. La méthode de recrutement apparaît très clairement

L’article apporte une pièce supplémentaire à ce que l’on pourrait appeler le modèle économique et social de prédation d’Epstein.

Un exemple particulièrement révélateur est celui d’une mannequin lettone, « Marta ».

En 2011, un recruteur potentiel indique à Epstein qu’une mannequin lettone se trouve à Saint-Tropez.

Epstein entre alors directement en contact avec elle.

Il lui demande des photographies et lui demande ensuite si elle connaît à Paris des femmes qui pourraient lui plaire.

Le Monde retrouve également un CV transmis précédemment par cette femme pour une amie, présentée comme étudiante, athlète et mannequin, afin d’obtenir un emploi d’assistante/secrétaire. 

On voit donc apparaître le mécanisme :

une jeune femme → une autre jeune femme → recrutement → déplacement → réseau Epstein.


10. Et il y a un deuxième volet : l’immobilier

L’article ne s’arrête pas aux abus sexuels.

Il montre qu’Epstein envisageait sérieusement de s’implanter sur la Côte d’Azur.

Le Monde retrouve :

  • un projet immobilier dès 2006 ;
  • des contacts pour une propriété aux Parcs de Saint-Tropez en 2010 ;
  • une propriété de 1 500 m² et dix chambres à Saint-Jean-Cap-Ferrat en 2011, pour 50 millions d’euros ;
  • des recherches de propriétés au-dessus de Pampelonne en 2012 ;
  • puis, en avril 2019, une réflexion sur son installation en Europe.

Et là apparaît un élément particulièrement intéressant.

En avril 2019, quelques mois avant son arrestation, Epstein demande à un intermédiaire de rechercher une maison dans le sud de la France pour 30 à 70 millions d’euros.

Il précise vouloir une maison proche de la mer, mais pas trop exposée au vent.

En juin 2019, il échange encore au sujet d’une propriété gigantesque à Saint-Jean-Cap-Ferrat proposée à 750 millions d’euros.

Quelques jours après, le 6 juillet 2019, il est arrêté aux États-Unis après son arrivée en provenance de France. 

B. Le monde ne s’intéresse pas vraiment aux clients, complices, visiteurs

Le monde évoque t il les clients, complices, visiteurs ?

C’est un point central de la ligne éditoriale du Monde.

Dans son grand article de décryptage du 12 février, le journal insiste sur le fait que les Epstein Files ne constituent pas une liste de complices. Un nom dans un carnet, un courriel, une photographie ou un agenda ne permet pas, en soi, de conclure à une participation aux crimes sexuels. 

Mais il prétend rechercher

  • les personnes qui l’ont visité ;
  • celles qui ont entretenu des relations professionnelles ou financières avec lui ;
  • celles qui lui ont présenté des femmes ;
  • les personnes susceptibles d’avoir eu connaissance de ses agissements ;
  • les intermédiaires et recruteurs ;
  • les personnes citées par des victimes.

Le problème est que Le Monde ne construit pas, à ce jour, un tableau exhaustif « visiteurs / clients / suspects / complices ».

C. Sur les graves insuffisances de l’enquête française : Le Monde est silencieux

Il semble frileux sur le traitement français de l’affaire :
– pas de juge d’instruction,
– insuffisances de l’enquête du parquet, ex non audition des suspects visés par les victimes
– pas d’enquête administrative approfondie,
-pas de commission d’enquête parlementaire
– pas d’investigation sur les clients , visiteurs, complices
– prudence et discrétion des médias
– idem des politiques 

Pourquoi l’absence de juge d’instruction est grave … pourquoi le silence du journal sur ce point

Un juge d’instruction dispose d’une autonomie judiciaire et de pouvoirs d’enquête spécifiques.

Dans une affaire aussi complexe, cela aurait permis notamment de travailler sur :

  • les réseaux de recrutement ;
  • les personnes citées par les victimes ;
  • les agendas et déplacements ;
  • les flux financiers ;
  • les visiteurs ;
  • les communications ;
  • les éventuels bénéficiaires des faits ;
  • les complicités ;
  • les infractions commises en France.

Cela ne signifie pas que l’ouverture d’une information judiciaire aurait nécessairement abouti à des mises en examen.

Mais elle aurait placé l’investigation sous l’autorité d’un magistrat instructeur indépendant du parquet. Et le dossier serait dévêt accessible notamment aux parties civiles et victimes.

D. Le Monde silencieux sur les « clients », visiteurs et complices …

… combien de personnes susceptibles d’avoir bénéficié du système ont effectivement été recherchées par la justice française ?

Les enquêtes françaises devraient rechercher :

  • les personnes qui l’ont visité ;
  • celles qui ont entretenu des relations professionnelles ou financières avec lui ;
  • celles qui lui ont présenté des femmes ;
  • les personnes susceptibles d’avoir eu connaissance de ses agissements ;
  • les intermédiaires et recruteurs ;
  • les personnes citées par des victimes.

« Client » peut signifier plusieurs choses :

  1. client d’une prostitution organisée ;
  2. personne ayant payé pour obtenir des relations sexuelles ;
  3. personne à qui Epstein aurait fourni une victime ;
  4. personne simplement présente dans son entourage ;
  5. personne accusée par une victime ;
  6. personne dont le nom apparaît dans un document.

E. Pourquoi l’absence de juge d’instruction est scandaleuse

Un juge d’instruction dispose d’une autonomie judiciaire et de pouvoirs d’enquête spécifiques.

Dans une affaire aussi complexe, cela aurait permis notamment de travailler sur :

  • les réseaux de recrutement ;
  • les personnes citées par les victimes ;
  • les agendas et déplacements ;
  • les flux financiers ;
  • les visiteurs ;
  • les communications ;
  • les éventuels bénéficiaires des faits ;
  • les complicités ;
  • les infractions commises en France.

L’ouverture d’une information judiciaire aurait placé l’investigation sous l’autorité d’un magistrat instructeur indépendant du parquet.

Le point le plus troublant : les personnes citées par les victimes

Ici, il faut être très précis.

Le dossier français contient des accusations de victimes visant des personnes autres qu’Epstein et Brunel.

Or la question essentielle est :

ces personnes ont-elles toutes été identifiées, localisées, entendues et confrontées aux accusations ?

Le Monde montre que le dossier français a effectivement recueilli des témoignages et identifié des protagonistes, mais sans que ceux ci ne soient interrogés…

Cette question est d’autant plus intéressante que la nouvelle vague de plaintes de 2026 vise précisément à faire identifier les personnes qui auraient pu faciliter les crimes en France.

Des victimes qui se sont manifestées en 2026 ont demandé que l’on recherche les personnes susceptibles d’avoir facilité les crimes en France.

Une information relayée en mai indique même que, selon leur avocate, aucune des personnes susceptibles d’être mises en cause n’avait encore été entendue à ce stade.

F. Le Monde n’explore pas l’enquête administrative : là encore, il y a un angle mort

Pourquoi la France n’a-t-elle pas lancé une enquête administrative – au-delà de celle concert AIDAN dont le champs est réduit et les conclusions cachées – approfondie sur la manière dont ses administrations, services, institutions financières ou responsables publics ont traité le dossier Epstein ?

C’est très différent des enquêtes journalistiques du Monde.

Le journal enquête sur :

  • les banques ;
  • les personnalités ;
  • les réseaux ;
  • les relations professionnelles ;
  • les diplomates ;
  • les intermédiaires.

Mais cela ne constitue pas une enquête administrative de retour d’expérience de l’État français.

C’est donc un des points où votre critique du traitement français est plus large que celle développée par Le Monde.


G. Idem pour la Commission d’enquête parlementaire : refusée

Une proposition de résolution visant à créer une commission d’enquête sur « les implications en France de l’affaire Epstein » a été déposée à l’Assemblée nationale le 5 février 2026, sous le numéro 2452, puis renvoyée à la commission des lois. 

Mme est refusée par la présidente et la macronie

De même est elle refusée par le président du Sénat

Une commission aurait pu examiner :

  • ce que les administrations savaient ;
  • les relations entre Epstein et certains responsables ;
  • les éventuelles interventions ;
  • les flux financiers ;
  • le rôle des banques ;
  • les conditions dans lesquelles les signalements ont été traités ;
  • les éventuelles défaillances administratives ;
  • la circulation des informations entre services.

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