
Arnaud Benedetti : «Depuis plusieurs années et par touches successives, s’installe en France un illibéralisme d’atmosphère»
Par Arnaud Benedetti 05/08/2026 LE FIGARO
TRIBUNE – Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a déploré la circulation des images de Ceuta, estimant qu’elles avaient été utilisées par des puissances étrangères pour déstabiliser l’Europe. Pour le politologue, cette déclaration s’inscrit dans une démarche plus large de volonté du politique de contrôler le débat public, sous couvert de lutte contre la désinformation.
Arnaud Benedetti est directeur de la Nouvelle Revue politique. Il a publié Aux portes du pouvoir – RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024).
Rarement depuis plusieurs décennies la liberté d’expression n’est apparue aussi malmenée dans un pays qui l’a inscrite au fronton de ses valeurs cardinales. L’enjeu pourtant est relativisé, voire minoré. Le plus souvent on ne veut pas le voir. Le sujet pour toute une partie des acteurs politiques, médiatiques, intellectuels n’est pas tant les restrictions que l’on souhaiterait imposer à la libre expression que la « régulation » des réseaux sociaux et des espaces médiatiques, sous couvert de lutte contre la désinformation, de protection des mineurs, d’endiguement des ingérences étrangères. Or, ces intentions sont pour une grande part tronquées par des visées bien plus idéologiques que civiques. Un voile non dénué de faux-semblants recouvre en effet les préoccupations affichées.
La désinformation est aussi ancienne que l’humanité, sans…
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ANALYSE DE L’ARTICLE ET DU CONTEXTE
Cet article est particulièrement intéressant parce qu’il permet de déplacer le débat : Benedetti ne parle pas simplement de « censure », mais d’un
processus plus diffus par lequel le champ de ce qu’il est légitime de dire, de montrer ou même de discuter serait progressivement redéfini par le pouvoir politique, les autorités administratives, certains médias et, plus largement, les institutions.
L’article est paru dans Le Figaro le 5 août 2026. Il faut le lire en parallèle de son texte beaucoup plus développé du 25 juin 2026, « Illibéralisme du haut », qui donne la véritable architecture intellectuelle de sa thèse.
1. La thèse centrale : ce n’est pas encore un régime illibéral, mais un climat
Le mot essentiel du titre est « atmosphère ».
Benedetti ne soutient pas que la France serait devenue une démocratie illibérale au sens institutionnel du terme. Il soutient quelque chose de plus subtil ;
les mécanismes qui rendent possible une restriction progressive de la liberté d’expression sont mis progressivement en place et sont en train de se banaliser.
Il décrit un processus « par touches successives » : une décision judiciaire ici, une intervention de l’Arcom là, une nouvelle réglementation des plateformes ailleurs, une déclaration ministérielle, un rapport parlementaire, puis une nouvelle restriction au nom de la lutte contre la désinformation.
Pris isolément, chaque dispositif peut paraître légitime. C’est leur accumulation qui constituerait le problème.
C’est une distinction fondamentale :
ce n’est pas l’existence d’une restriction particulière qui démontrerait l’illibéralisme ; c’est la transformation progressive de la conception même de la liberté publique.
C’est probablement le point intellectuellement le plus fort de son argument.
2. Son deuxième concept : « l’ingénierie du contrôle »
Benedetti insiste beaucoup moins sur la censure politique classique que sur ce qu’on pourrait appeler une
« bureaucratisation de la liberté d’expression «
Il cite notamment :
– l’Arcom ;
– les dispositifs de lutte contre la désinformation ;
– le rapport sénatorial sur les « zones grises de l’information » ;
– la régulation des plateformes numériques ;
– l’interdiction envisagée des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans ;
– les dispositifs contre les ingérences étrangères ;
– les interventions judiciaires concernant certains médias.
Il parle d’une « ingénierie de contrôle de l’expression » reposant sur des bases juridiques et administratives qu’il juge parfois floues ou contestables.
La question pertinente est donc :
« Qui contrôle ? Sur quelle base juridique ? Avec quel degré de transparence ? Avec quelles voies de recours ? Et le dispositif est-il appliqué symétriquement aux différentes familles politiques ? »
3. Le cœur polémique : la désinformation
C’est probablement le passage le plus important de l’article.
Benedetti conteste l’idée selon laquelle la lutte contre la désinformation justifierait mécaniquement une extension du pouvoir public sur l’information.
Son raisonnement est le suivant :
- la désinformation existe réellement ;
- elle n’est pas nouvelle ;
- elle existe aussi dans les médias traditionnels ;
- elle peut également être produite par des États démocratiques ;
- donc le problème est réel ;
- mais l’État qui se donne pour mission de déterminer progressivement ce qui constitue une information légitime risque de devenir lui-même un arbitre idéologique.
Cette dernière étape est décisive.
Il écrit en substance que l’État ne devrait pas « trier » les contenus informatifs ni certifier la légitimité des sujets ou des angles éditoriaux des médias privés.
C’est une conception très classique du libéralisme politique : l’État doit protéger les conditions du débat, pas devenir l’arbitre du débat.
Dans l’environnement numérique contemporain, les plateformes privées ont elles-mêmes un pouvoir gigantesque de sélection, de hiérarchisation et de diffusion. La question n’est donc plus simplement « État contre liberté », mais :
qui régule les régulateurs privés ?
Cette question mérite un approfondissement
4. Le passage le plus politique : depuis dix ans une tendance à « encadrer » et « domestiquer » le débat public.
Benedetti ne laisse finalement aucun doute sur sa cible principale.
Il considère que le macronisme aurait développé depuis dix ans une tendance à « encadrer » et « domestiquer » le débat public. Il rattache cette tendance à une méfiance des élites envers l’opinion publique.
Ce point prolonge une critique qu’il formule depuis plusieurs années.
En 2023, il parlait déjà d’un « illibéralisme élitaire » du macronisme, notamment à propos de l’utilisation des institutions pendant la crise des retraites.
En 2026, son raisonnement est devenu plus large :
Macronisme → pouvoir exécutif fort → défiance envers le corps social → volonté de contrôler l’espace informationnel → réduction progressive de l’autonomie du débat public.
Il y a donc chez Benedetti une véritable continuité intellectuelle, et non une réaction ponctuelle à l’actualité.
5. Mais il faut distinguer trois choses
C’est ici que l’article doit être analysé avec davantage de distance critique.
Benedetti tend à regrouper sous la même catégorie trois phénomènes différents :
A. La régulation légitime
Par exemple, protection des mineurs, lutte contre certaines manipulations étrangères, transparence des plateformes.
Ces objectifs ne sont pas intrinsèquement illibéraux.
B. La régulation potentiellement excessive
C’est le véritable terrain de débat : extension des pouvoirs administratifs, obligations de surveillance, identification des utilisateurs, retrait de contenus, sanctions, etc.
Là, le risque pour les libertés est réel et doit être évalué juridiquement.
C. La pression idéologique ou médiatique
C’est encore autre chose : campagnes médiatiques, ostracisation intellectuelle, disqualification d’un journaliste ou d’un essayiste.
Ce phénomène peut être désagréable ou intellectuellement contestable, mais il ne relève pas nécessairement de l’illibéralisme.
Une société libre autorise aussi les campagnes hostiles, les boycotts, les polémiques et la concurrence idéologique.
Le problème commence lorsque cette pression privée est relayée par le pouvoir coercitif de l’État.
C’est précisément cette frontière que l’article aurait pu davantage établir.
6. L’exemple de CNews est révélateur
Benedetti cite les interventions de l’Arcom contre CNews comme exemple de ce processus.
Mais c’est ici que son raisonnement devient le plus discutable.
Une autorité indépendante de régulation de l’audiovisuel n’est pas automatiquement un instrument de censure.
Il faut regarder :
– la base légale de chaque intervention ;
– les obligations imposées aux chaînes ;
– les décisions précises ;
– les procédures contradictoires ;
– les voies de recours ;
– la comparaison avec les sanctions visant d’autres médias ;
– et surtout la jurisprudence du Conseil d’État.
Autrement dit, la question intéressante n’est pas : « l’Arcom intervient-elle ? »
Elle est :
« L’Arcom applique-t-elle des critères juridiquement neutres et politiquement symétriques ? »
C’est une question beaucoup plus robuste que celle posée directement par Benedetti.
7. L’argument sur les ingérences étrangères est également important
Benedetti reproche au pouvoir de concentrer son attention sur la Russie tout en sous-estimant d’autres influences étrangères : Chine, Algérie, Qatar, Iran, etc.
Là encore, son argument ne consiste pas à nier les ingérences russes.
Il dit quelque chose de différent :
si la protection de la démocratie devient sélective selon l’identité de l’ingérence, alors elle peut devenir un instrument politique.
C’est une objection conceptuellement forte.
Mais elle nécessite une démonstration empirique : il faudrait comparer les moyens consacrés aux différentes menaces, les rapports gouvernementaux, les procédures judiciaires et les dispositifs administratifs.
8. Le passage sur les moins de 15 ans est particulièrement intéressant
Benedetti établit un lien entre protection des mineurs et risque de surveillance numérique.
Il souligne notamment le problème de l’identité numérique et de la confidentialité des données.
C’est probablement l’un des aspects les plus solides de sa démonstration parce qu’il permet de dépasser le clivage droite/gauche.
Une réglementation peut avoir un objectif parfaitement légitime — protéger les enfants — tout en créant une infrastructure technique susceptible d’être utilisée ultérieurement à d’autres fins.
C’est un problème classique de politique publique :
une infrastructure de contrôle n’est pas définie uniquement par son usage initial, mais aussi par les usages qu’elle rend techniquement possibles.
9. Le paradoxe central de Benedetti : une thèse assez proche de celle de Tocqueville
Il formule en réalité une thèse assez proche de celle de Tocqueville :
le danger pour la liberté ne vient pas nécessairement d’un pouvoir qui proclame vouloir supprimer la liberté. Il peut venir d’un pouvoir qui affirme vouloir la protéger.
C’est le sens profond de son expression « illibéralisme d’atmosphère ».
La démocratie ne bascule pas forcément par un coup d’État institutionnel.
Elle peut évoluer progressivement :
liberté → régulation → protection → prévention → surveillance → normalisation → restriction.
Chaque étape peut être justifiée séparément.
C’est l’accumulation qui transforme le régime.
10. Mais Benedetti commet aussi une simplification
Il présente assez fortement le phénomène comme venant « d’en haut ».
Or l’illibéralisme contemporain français peut avoir plusieurs sources.
Il peut venir :
– de l’État ;
– de la justice ;
– des autorités administratives ;
– des médias ;
– des plateformes privées ;
– des groupes militants ;
– des réseaux sociaux eux-mêmes ;
– des collectivités locales ;
– des entreprises ;
– et parfois de la société civile.
Il serait interessant de développer ces aspects au-delà du premier mécanisme.
11. Le contexte politique de l’élection présidentielle renforce son analyse
L’article paraît à quelques mois de la présidentielle de 2027.
Benedetti le souligne lui-même : le moment est celui d’une profonde crise de confiance et d’une démocratisation accélérée de l’espace public.
C’est essentiel.
L’enjeu n’est plus seulement philosophique.
Il devient électoral.
Si le pouvoir considère qu’une partie de l’information numérique constitue une menace pour la démocratie, il sera tenté de renforcer les mécanismes de contrôle avant 2027.
Mais simultanément, une partie croissante de l’électorat peut interpréter ces mêmes mécanismes comme une tentative de contrôler l’information avant une alternance politique majeure.
C’est précisément ce cercle vicieux qui peut alimenter la défiance.
12. Une comparaison très intéressante avec notre analyse précédente sur le RN et Le Monde
Il y a ici un lien direct avec le travail que nous avions commencé sur le traitement médiatique du RN.
Benedetti pose une question générale :
qui détermine ce qui est une opinion acceptable dans l’espace public ?
Votre étude sur Le Monde pose une question plus empirique :
qui est présenté comme expert légitime lorsqu’il s’agit de parler du RN, de Marine Le Pen, de Macron ou de Mélenchon ?
Les deux approches peuvent donc être réunies.
Il existe en effet trois niveaux à distinguer :
Niveau 1 — la liberté juridique :
peut-on légalement dire quelque chose ?
Niveau 2 — la liberté médiatique :
peut-on être publié, invité, cité, présenté comme expert ?
Niveau 3 — la liberté sociologique :
peut-on exprimer une opinion sans subir une disqualification sociale ou professionnelle disproportionnée ?
À SUIVRE …