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Égalité et égalisation : loi et réalité

« La France est passée d’un idéal d’égalité devant la loi à une logique d’égalisation des situations »

Egalité des droits, des chances, des protections, des situations : la France a progressivement élargi son ambition égalitaire jusqu’à menacer les équilibres qui la rendaient possible, s’inquiète Olivier Klein, professeur d’économie à HEC, diagnostiquant ainsi l’émergence d’une « hyper-démocratie ».Offrir l’articleAjouter à mes articlesCommenterPartager

Par Olivier Klein (professeur d’économie à HEC) 10 août 2026 LES ECHOS

La recherche de l’égalité est l’une des plus grandes conquêtes des démocraties modernes. Elle a profondément transformé nos sociétés en affirmant la même dignité de chaque individu. Mais toutes les formes d’égalité ne poursuivent pas le même objectif et, lorsqu’elles sont poussées au-delà d’un certain équilibre, elles peuvent finir par entrer en tension les unes avec les autres.

Alexis de Tocqueville avait déjà montré que les sociétés démocratiques portent une aspiration profonde et légitime à l’égalité, mais qu’elle peut aussi conduire progressivement à vouloir réduire les différences sans limite. Cette évolution éclaire une partie des débats actuels sur le modèle social français…

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ANALYSE

Olivier Klein estime que la conception française de l’égalité s’est progressivement déplacée. On serait passé d’une égalité essentiellement juridique et politique — mêmes droits, mêmes règles, absence de privilèges — vers une conception beaucoup plus substantielle, dans laquelle l’action publique cherche à réduire les écarts de revenus, de patrimoine, de conditions de vie ou d’accès aux services.

1. Le point de départ : deux conceptions très différentes de l’égalité

L’égalité de 1789 signifie d’abord que les citoyens sont soumis à une même loi et que les distinctions sociales doivent être fondées sur l’utilité commune. C’est une égalité de statut juridique.

Cela ne signifie évidemment pas que les individus doivent être également riches, également diplômés ou avoir exactement le même niveau de vie.

La logique contemporaine ajoute progressivement autre chose : si deux individus disposent formellement des mêmes droits mais partent de situations très différentes, l’égalité juridique peut être considérée comme insuffisante.

On passe alors de :

« mêmes règles pour tous »

à :

« des règles différentes peuvent être nécessaires pour parvenir à une situation plus équitable ».

C’est une transformation conceptuelle considérable.

2. Le véritable basculement : de l’égalité à la redistribution

C’est ici que la thèse de l’auteur devient économiquement intéressante.

L’État-providence français ne se contente plus de garantir les droits fondamentaux. Il intervient massivement dans la distribution primaire des revenus.

Il prélève :

  • impôts ;
  • cotisations sociales ;
  • CSG et autres prélèvements ;

puis redistribue sous forme de :

  • retraites ;
  • allocations familiales ;
  • prestations sociales ;
  • assurance maladie ;
  • chômage ;
  • aides au logement ;
  • minima sociaux ;
  • services publics gratuits ou subventionnés.

Il ne s’agit donc plus seulement de corriger les discriminations : l’État modifie directement la distribution des revenus et des conditions de vie.

C’est précisément le passage que suggère le titre : l’égalité devient progressivement une politique de réduction des écarts.

3. Mais O Klein pose une question essentielle : où s’arrête cette logique ?

C’est probablement le point le plus important de la tribune.

Si toute différence de situation est considérée comme une injustice qu’il appartient à l’État de corriger, alors il devient très difficile de déterminer une limite.

Une différence de revenu peut provenir :

  • d’un patrimoine hérité ;
  • d’un niveau de diplôme ;
  • d’un effort professionnel ;
  • d’une prise de risque entrepreneuriale ;
  • d’un choix de temps de travail ;
  • d’une responsabilité particulière ;
  • de différences de productivité ;
  • ou simplement de circonstances personnelles.

Ces situations ne sont pas moralement équivalentes.

Le problème politique devient donc :

quelles inégalités sont injustes et lesquelles sont légitimes ?

C’est beaucoup plus subtil que l’opposition simpliste entre « égalité » et « inégalité ».

4. Le paradoxe français

La France veut simultanément :

réduire les inégalités,
protéger les plus faibles,
garantir de nombreux droits sociaux,
maintenir un haut niveau de services publics,
préserver le pouvoir d’achat,
et financer tout cela sans pénaliser excessivement le travail, l’investissement et l’activité.

Or ces objectifs peuvent entrer en tension.

La redistribution nécessite des prélèvements.

Des prélèvements élevés peuvent modifier les comportements économiques.

Une économie moins dynamique produit potentiellement moins de ressources.

Et moins de ressources rendent à terme plus difficile le financement de la redistribution.

C’est le paradoxe que Klein met en avant : la recherche d’une égalisation toujours plus poussée peut finir par fragiliser la base économique qui permet précisément de financer la solidarité.

5. Precisions

Il faut distinguer trois phénomènes :

égalité devant la loi → égalité des chances → égalité des résultats.

La France n’est pas simplement passée du premier au troisième.

Il existe un immense espace intermédiaire : l’égalité des chances.

Par exemple, financer l’école publique, l’accès aux soins ou une protection minimale contre la pauvreté ne signifie pas nécessairement vouloir que tout le monde obtienne le même résultat.

Cela peut au contraire viser à rendre acceptable une société dans laquelle les résultats restent différents.

C’est là que la référence à John Rawls est pertinente : certaines inégalités peuvent être justifiées si elles améliorent la situation des moins favorisés. Le commentaire publié autour de la tribune mobilise précisément cette idée.

6. Le vrai sujet est donc probablement ailleurs

la question la plus intéressante n’est peut etre pas :

« La France est-elle devenue égalitariste ? »

mais :

« Jusqu’où une démocratie peut-elle corriger les inégalités sans transformer l’égalité des droits en égalité administrée des situations ? »

Cela touche directement :

  • la fiscalité ;
  • les retraites ;
  • les prestations sociales ;
  • le logement ;
  • l’école ;
  • les politiques territoriales ;
  • les discriminations positives ;
  • les politiques de quotas ;
  • le statut de la fonction publique ;
  • les différences de rémunération ;
  • la transmission patrimoniale.

Et surtout, cela pose une question constitutionnelle et politique majeure : l’égalité exige-t-elle que l’État traite tout le monde de la même manière, ou peut-il traiter différemment des personnes placées dans des situations différentes afin de parvenir à davantage d’égalité réelle ?

Le droit français accepte déjà cette seconde logique dans certaines limites : le principe d’égalité n’interdit pas toute différence de traitement lorsque les situations sont différentes ou lorsqu’une différence est justifiée par un motif d’intérêt général.

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