


Présidentielle 2027 : le bilan d’Emmanuel Macron, un lourd héritage à porter pour Gabriel Attal et Edouard Philippe
Si l’ancien secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, s’est exprimé pour défendre le chef de l’Etat, les candidats issus du bloc central critiquent sa pratique du pouvoir tout en essayant de ne pas froisser son électorat.
Par Mariama Darame Publié le 25 août 2026 LE MONDE
A huit mois de l’élection présidentielle de 2027, les hommages au bilan d’Emmanuel Macron relèvent de la denrée rare. L’ancien secrétaire général de l’Elysée (2017-2025) Alexis Kohler a choisi son moment pour dresser un panorama de dix ans de macronisme, dans les colonnes de La Tribune Dimanche, le 23 août. « Emmanuel Macron a fait ou essayé de faire tout ce qu’il avait dit avant son élection », pose-t-il …
Autrefois surnommé le « vice-président » d’Emmanuel Macron, l’homme, d’ordinaire taiseux, défend le bilan économique, social et politique du chef de l’Etat – honni par les oppositions et tenu à distance par les candidats du bloc central, parfois brutalement : « On aura fait un certain nombre de réformes qu’on disait impossibles : les ordonnances “travail”, la réforme fiscale, celle de la SNCF et du statut de cheminot. On a déverrouillé quelque chose et démontré qu’avec beaucoup d’énergie, on pouvait avancer. »
L’ancienne vigie du pouvoir exécutif, désormais directeur général adjoint de la Société générale, s’attarde peu sur les crises hors norme et les réformes controversées qui ont jalonné les deux derniers quinquennats. A l’instar d’autres tenants du camp présidentiel, Alexis Kohler exalte surtout les vertus de la politique de l’offre, en faveur des entreprises, dont il fut l’un des grands promoteurs.
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ANALYSE – comment ce bilan est devenu le problème politique central de ses deux principaux héritiers potentiels, Édouard Philippe et Gabriel Attal.
1. La thèse centrale de l’article
Le paradoxe est simple :
Philippe et Attal ont besoin de l’électorat macroniste, mais doivent se présenter comme une alternative à Macron.
Ils sont donc pris dans un « entre-deux » :
- impossible de rejeter complètement Macron, car ils appartiennent à son camp ;
- impossible de défendre son bilan sans être assimilés au rejet dont le président fait l’objet ;
- impossible non plus de prétendre être des hommes totalement neufs : Philippe a été premier ministre pendant plus de trois ans et Attal lui a succédé à Matignon.
Le Monde considère donc que l’héritage Macron est simultanément leur capital électoral et leur handicap électoral.
C’est probablement le point le plus important de l’article.
2. Pourquoi le bilan Macron est devenu un « fardeau »
Le problème n’est pas que le bilan soit entièrement négatif. Au contraire, l’article rappelle implicitement qu’il existe plusieurs réalisations que le camp présidentiel peut revendiquer : réforme du travail, réforme fiscale, SNCF, baisse du chômage pendant une longue période, réindustrialisation, politique de l’offre, apprentissage, etc.
Alexis Kohler, ancien secrétaire général de l’Élysée, est justement intervenu pour défendre cette lecture : selon lui, Macron a réalisé ou tenté de réaliser ce qu’il avait annoncé en 2017 et certaines réformes réputées impossibles ont effectivement été conduites.
Mais le problème politique est ailleurs.
Le second quinquennat a profondément changé la perception du premier.
Le Monde souligne que les anciens protagonistes du macronisme ont beaucoup plus à défendre dans le premier mandat que dans le second. Après 2022, Macron ne dispose plus d’une majorité absolue ; après la dissolution de 2024, la situation devient encore plus difficile ; l’exécutif ne parvient plus à conduire normalement son programme.
C’est une distinction essentielle :
Macron 2017-2022 = transformation.
Macron 2022-2027 = gestion de crise, blocage institutionnel et dégradation des finances publiques.
C’est précisément cette deuxième période qui empoisonne la succession.
3. Le véritable boulet : les finances publiques
C’est probablement le point le plus dangereux pour Attal et Philippe.
L’article intervient alors que la dette, le déficit et le coût de la dette sont devenus des thèmes majeurs de la campagne. Le Monde met en parallèle la défense du bilan économique par Kohler et la détérioration des principaux indicateurs économiques.
Et cela crée une situation politiquement très inconfortable.
Attal peut dire :
« Je ne suis pas responsable de tout le bilan Macron. »
Mais ses adversaires peuvent répondre :
« Vous étiez premier ministre et vous dirigez aujourd’hui Renaissance. »
Même problème pour Philippe :
« Vous avez été le premier chef du gouvernement de Macron. »
Il ne peut donc pas se présenter comme un opposant extérieur au système qu’il cherche à remplacer.
Le problème est encore plus important parce que la dette n’est pas une question abstraite : elle limite directement les marges de manœuvre du prochain président.
Le futur président héritera donc potentiellement d’un triptyque particulièrement difficile :
dette élevée + déficit élevé + dépenses publiques rigides.
C’est ce qui donne au mot « héritage » utilisé dans le titre une portée beaucoup plus importante qu’une simple succession politique.
4. Attal : la stratégie de la rupture
Attal essaie de résoudre le problème par une rupture politique avec Macron.
Sa formule est particulièrement révélatrice : il explique que le projet de 2017 devait permettre une transformation profonde et une nouvelle manière de faire de la politique, mais qu’au final le pouvoir a été « classique, vertical, voire brutal ».
C’est une stratégie à deux étages :
Macron avait les bonnes intuitions, mais la mauvaise méthode.
C’est extrêmement habile politiquement.
Cela permet à Attal de conserver :
- le libéralisme économique ;
- la réforme de l’État ;
- l’attachement européen ;
- une partie du positionnement central ;
- la volonté de lutter contre le RN et LFI.
Mais il cherche à abandonner :
- la verticalité ;
- l’hyperprésidentialisation ;
- le « en même temps » ;
- la méthode Macron ;
- une partie du bilan gouvernemental.
Le problème est que cette rupture peut paraître artificielle.
Attal a été ministre de Macron puis premier ministre de Macron, avant de prendre la direction de Renaissance.
Le Monde avait déjà identifié ce problème en juillet : les adversaires peuvent lui demander comment il entend réaliser demain ce qu’il n’a pas réalisé lorsqu’il était au gouvernement.
5. Philippe adopte une stratégie beaucoup plus subtile
Édouard Philippe est dans une situation différente.
Il ne cherche pas vraiment à dire :
« Macron a tout faux. »
Il dit plutôt :
« Ce qui a fonctionné doit être conservé ; ce qui n’a pas fonctionné doit être corrigé ; et il faut aller beaucoup plus loin. »
C’est une stratégie beaucoup plus conservatrice dans le sens politique du terme : préserver les acquis et changer de régime de fonctionnement.
Philippe affirme ainsi ne pas vouloir « refaire 2017 », mais reprendre ce qui a marché, reconnaître les échecs et aller « beaucoup plus loin dans la transformation de l’État ».
Il cherche donc à construire une troisième voie :
ni restauration du macronisme, ni rupture populiste.
C’est aussi ce qui explique pourquoi Philippe peut davantage apparaître comme un présidentiable « naturel » auprès d’une partie de l’ancien électorat Macron. Une étude de la Fondation Jean-Jaurès publiée en 2026 montre d’ailleurs qu’au sein des électeurs identifiés comme « héritiers » du macronisme, Philippe obtient une satisfaction potentielle en cas de victoire nettement supérieure à celle d’Attal : 79 % contre 58 %.
6. Bruno Le Maire constitue un troisième cas très intéressant
L’article fait intervenir Bruno Le Maire.
C’est loin d’être anecdotique.
Le Maire tente lui aussi de construire un « droit d’inventaire » du macronisme, alors qu’il fut ministre de l’Économie de 2017 à 2024.
Il affirme désormais que l’État fonctionne mal, que l’administration manque d’efficacité et que la classe dirigeante s’est coupée du peuple. Il revendique ainsi une forme de rupture.
Mais il se heurte à une contradiction redoutable :
il est lui-même l’un des principaux responsables du bilan économique qu’il critique.
C’est exactement le même problème que celui d’Attal et Philippe, mais à Bercy.
Et c’est pourquoi la campagne de 2027 est en train de devenir une gigantesque bataille autour de la question :
Qui peut critiquer le macronisme sans être considéré comme responsable du macronisme ?
7. La comparaison avec la fin du quinquennat Hollande est très pertinente
L’article cite explicitement le précédent Hollande.
C’est probablement la meilleure clé historique pour comprendre la situation.
En 2016, les responsables socialistes se trouvaient dans une situation comparable :
- Hollande était très impopulaire ;
- le bilan économique était contesté ;
- les anciens ministres commençaient à prendre leurs distances ;
- Manuel Valls voulait incarner une nouvelle gauche ;
- Emmanuel Macron construisait son propre espace ;
- chacun voulait conserver une partie de l’électorat gouvernemental tout en se débarrassant de l’impopularité présidentielle.
« Macron a changé la France ; maintenant il faut stabiliser et reconstruire. »
En 2026, on retrouve une mécanique assez similaire.
Macron est devenu le Hollande du centre ?
Pas exactement.
Mais il existe une ressemblance structurelle très forte :
un président sortant impopulaire → des héritiers qui veulent conserver son électorat mais abandonner son image → fragmentation du camp gouvernemental → apparition de candidats prétendant incarner une nouvelle étape.
8. Mais il existe une différence majeure avec 2017
En 2016, Macron pouvait se présenter comme extérieur au système Hollande.
C’est précisément ce qui lui a permis de récupérer :
- une partie de la gauche ;
- une partie de la droite ;
- les centristes ;
- une partie des électeurs modérés.
En 2027, Philippe et Attal ne peuvent pas reproduire cette opération.
Ils sont eux-mêmes des produits du macronisme.
C’est pourquoi leur problème est beaucoup plus complexe.
Macron pouvait dire :
« Je suis le renouvellement. »
Philippe et Attal doivent dire :
« Nous sommes le renouvellement après dix ans de pouvoir auquel nous avons participé. »
C’est beaucoup moins puissant électoralement.
9. Le paradoxe électoral de 2027
Le contexte actuel rend la situation encore plus délicate.
Le bloc central est pris entre deux forces de rupture :
RN à droite / LFI à gauche.
Le Monde souligne que, faute de projet fédérateur, les candidats centristes sont ramenés à leur expérience commune du pouvoir macronien.
Autrement dit :
plus Philippe et Attal parlent de Macron, plus ils rappellent leur propre proximité avec Macron.
Mais s’ils ne parlent pas de Macron, leurs adversaires parlent de Macron à leur place.
C’est un piège presque parfait.
10. La dissolution de 2024 est probablement le point le plus difficile à assumer
Le problème du bilan ne se limite pas aux indicateurs économiques.
Il y a aussi le bilan institutionnel.
La dissolution de juin 2024 a produit une rupture majeure dans le fonctionnement politique du pays. Le Monde la présente comme l’un des éléments de l’instabilité qui pèse sur la fin du macronisme.
Or Philippe comme Attal sont extrêmement contraints lorsqu’il s’agit de critiquer cette période.
Philippe doit défendre une partie de l’héritage tout en proposant une nouvelle méthode.
Attal doit faire davantage : il doit expliquer pourquoi le chef du gouvernement qu’il était en 2024 n’a pas empêché la dégradation de la situation politique et budgétaire.
C’est pourquoi sa rupture avec Macron doit nécessairement être plus forte que celle de Philippe.
11. Ce que l’article ne dit pas suffisamment
À mon sens, le véritable sujet est encore plus profond.
Le problème de Philippe et Attal n’est pas seulement :
« Comment se débarrasser de Macron ? »
C’est :
« Comment succéder au macronisme sans détruire l’espace électoral créé par Macron ? »
Car Macron a profondément recomposé la vie politique française.
Il a fait disparaître le vieux clivage PS-LR comme axe principal.
Il a créé un espace central qui rassemble :
- sociaux-libéraux ;
- centristes ;
- une partie de la droite modérée ;
- une partie de la gauche réformiste ;
- cadres supérieurs et urbains ;
- électeurs européens.
Cet espace existe encore.
La question de 2027 est donc :
Philippe ou Attal peuvent-ils récupérer cet espace sans Macron ?
C’est beaucoup plus important que la simple question de leur rapport personnel au président.
12. Et c’est là que Philippe dispose probablement d’un avantage structurel
Philippe peut dire :
Attal est obligé de dire quelque chose de plus radical :
« Macron a changé la France, mais nous devons changer la méthode et presque tout recommencer. »
Le premier discours est plus cohérent avec le parcours de Philippe.
Le second est plus difficile à faire accepter parce qu’Attal est encore identifié à Renaissance et au dernier Macron.
C’est probablement la raison pour laquelle Attal met désormais fortement en avant le renouvellement de son équipe de campagne et de nouveaux visages, plutôt que les poids lourds du macronisme.
13. Le titre
Le titre du Monde est donc légèrement trompeur.
Le problème n’est pas seulement que Macron laisse un « lourd héritage ».
Le problème est que Philippe et Attal sont copropriétaires de cet héritage.
C’est une nuance fondamentale.
On peut résumer leur situation ainsi :
Macron
Philippe
Attal
Bilan à défendre
Bilan à assumer
Bilan à assumer
Expérience du pouvoir
Très forte
Forte
Premier ministre
2017-2020
2024
Responsabilité financière
Partagée
Partagée
Besoin de rupture
—
Très fort
Besoin de continuité
—
Très fort
Image présidentielle
Dégradée
En construction
Capacité à apparaître « nouveau »
—
Faible
Capacité à apparaître comme successeur naturel
—
Moyenne
Capacité à apparaître comme « après Macron »
—
Philippe davantage
Cette grille permet de comprendre pourquoi le duel Philippe-Attal est en réalité une bataille pour le droit d’inventaire du macronisme.
14. Le véritable enjeu de 2027
À mon sens, il faut donc lire cet article comme un article sur la fin d’un cycle politique, plutôt que simplement comme un article sur deux candidats.
2017 avait lancé un cycle :
Macron → dépassement gauche/droite → transformation économique → majorité centrale.
2027 doit déterminer ce qui lui succède :
Macronisme rénové ? Centre droit rénové ? Nouvelle coalition ? Retour du clivage droite/gauche ? RN ? LFI ?
C’est pourquoi le bilan Macron est devenu si explosif.
Si le prochain président est Philippe ou Attal, Macron aura politiquement gagné une forme de succession, même si ses héritiers se réclament d’une rupture.
Si le prochain président vient du RN, de la gauche radicale ou d’une droite extérieure au macronisme, 2027 constituera au contraire un vote de rejet du cycle Macron.
Et si aucun candidat central ne parvient à récupérer suffisamment l’électorat macroniste, la fragmentation du centre pourrait être la cause directe de son élimination au premier tour.
C’est exactement le risque que font apparaître les articles récents sur la campagne.
Conclusion
L’article du Monde est donc moins un jugement économique sur Macron qu’une analyse de la difficulté de transmettre le pouvoir.
Sa conclusion implicite pourrait être formulée ainsi :
Macron a réussi à créer un espace politique suffisamment puissant pour gouverner, mais pas suffisamment institutionnalisé pour organiser sa succession.
C’est probablement le cœur du problème de 2027.
Et il y a une question encore plus intéressante à examiner : si l’on établit objectivement le bilan 2017-2026 de Macron — dette, déficit, chômage, croissance, industrie, fiscalité, dépenses publiques, sécurité, immigration, éducation, santé, pouvoir d’achat et influence internationale — quelle part relève réellement de Macron, quelle part relève de ses Premiers ministres et quelle part relève des crises extérieures ? C’est cette décomposition qui permettrait de mesurer précisément ce que Philippe et Attal peuvent légitimement revendiquer… ou doivent assumer.