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“LA TYRANNIE DU MÉRITE, À L’ORIGINE DE LA RÉVOLTE POPULISTE? » – « POUR UNE POLITIQUE DU BIEN COMMUN CENTRÉE SUR LA DIGNITÉ DU TRAVAIL. »

« La méritocratie est-elle mauvaise pour le bien commun » ?

Dans « La Tyrannie du mérite », le philosophe américain Michael Sandel critique un principe cher à nos sociétés, la méritocratie par le diplôme.

Michael Sandel « philosophe au profil mondial de rock star » en 7 dates

1953 Naissance le 5 mars à Minneapolis (Minnesota).
1981 Étudiant boursier à Oxford, il soutient sa thèse sous la direction de Charles Taylor, avant d’intégrer l’université Harvard.
1982 Publication du Libéralisme et les limites de la justice.
2002 Nommé par George W. Bush au Conseil américain de bioéthique, il s’oppose aux projets d’homme augmenté.
2005 « Justice. What’s the Right Thing to Do? », son cours à Harvard, est filmé en douze épisodes
et diffusé sur YouTube. Il totalise plus de 7 millions de vues.
2012 Il intervient à la demande du Britannique Ed Miliband à la conférence annuelle du Parti travailliste et inspire la critique du « capitalisme de prédation » développée par les travaillistes.
Septembre 2020 Publication de The Tyranny of Merit. What’s Become of the Common Good? (Farrar, Straus and Giroux, à paraître en 2021 chez Albin Michel). 

Professeur à Harvard University Law School, Michael Sandel a pu être décrit comme « un philosophe au profil mondial de rock star ». Son cours sur la justice a été suivi par des millions de personnes à la télévision puis en ligne jusqu’en Chine. Celui qui s’est fait connaître dans les années 1980 par sa critique de la Théorie de la justice de John Rawls se passionne pour la question du bien commun. Un intérêt qui se manifestait déjà au lycée où, à 18 ans, il invita en 1971 le gouverneur de l’État de Californie, un dénommé Ronald Reagan, à un débat devant 2 400 élèves penchant nettement à gauche.

“La tyrannie du mérite est à l’origine de la révolte populiste” ?

C’est un diagnostic puissant sur la crise de la démocratie auquel aboutit l’une des grandes figures de la pensée politique américaine. Il met en effet en cause la méritocratie car:

  • elle permet aux gagnants de considérer que leur position est un dû;
  • elle renvoie aux perdants l’idée qu’ils sont responsables de leur destin. .

En guise de remède, il invite à une politique du bien commun centrée sur la dignité du travail

C’est avec ce projet simple, presque naïf, que le philosophe Michael J. Sandel, qui a enflammé les auditoires avec ses cours sur des expériences de pensée autour de la justice, entend répondre à la crise actuelle des démocraties. Cette ambition l’habite depuis longtemps.

Dans l’un de ses premiers livres, Le Libéralisme et les limites de la justice, où il discutait les thèses de John Rawls et de Robert Nozick, il s’opposait déjà à l’idée qu’on puisse définir la justice en se plaçant derrière un « voile d’ignorance » sans référence à nos conceptions du bien et de la vie bonne. Plus tard, dans Justice, best-seller mondial, il développait sa critique de l’utilitarisme et du libéralisme, en montrant sur toute une série de questions concrètes concernant l’extension du marché ou la discrimination positive qu’on ne pouvait pas trancher ces questions en se basant sur le seul principe du respect des libertés individuelles.

Remettre la question du bien commun au centre de la discussion. 

Il faut par conséquent expliciter et confronter publiquement nos convictions morales les plus profondes… ou retrouver celles de Bentham, Hume et Kant. Aujourd’hui, cette réflexion se leste d’un diagnostic très fort sur le retournement démocratique contemporain. Au cœur du ressentiment mondial des peuples ? La « tyrannie du mérite » selon le titre de son dernier ouvrage qui vient de paraître dans le monde anglo-saxon – et qui paraîtra en 2021 chez Albin Michel. Qu’entend-il par là ?

Le fait que la possession d’un diplôme supérieur, devenu le grand diviseur social, permet aux « gagnants » de la mondialisation libérale de considérer qu’ils ont mérité leur chance, alors que les « perdants » et tous ceux dont le mode de vie stagne n’auraient qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Cette idée que l’unique voie pour s’élever est d’accéder à une éducation supérieure a renvoyé à tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas faire d’études le sentiment qu’ils ne mériteraient pas l’estime et la reconnaissance de la société.

La découverte de la contribution de toute une série de métiers sous-évalués et pourtant « essentiels » au bien commun

Brexit, élection de Trump, vague populiste en Europe, ces événements attestent, d’après Sandel, d’une « révolte contre la tyrannie du mérite ». Et le philosophe de proposer en guise de remède à ce mal un nouveau contrat civique centré sur la « dignité du travail ». C’est précisément la grande leçon qu’il retient du confinement : la découverte de la contribution de toute une série de métiers sous-évalués et pourtant « essentiels » au bien commun. .

Pour le philosophe américain Michael J. Sandel, ce n’est pas seulement l’inégalité extrême qui explique le trumpisme ou la montée de l’extrême droite en Europe. Selon lui, l’un des grands responsables de la colère est l’idéologie méritocratique qui postule que la réussite matérielle est une question d’effort et de persévérance. il montre comment la méritocratie a conduit au mépris, à l’exclusion et à l’invisibilisation politique des classes laborieuses, plongeant toute une partie des sociétés occidentales dans une « crise de la reconnaissance » et de l’estime sociale.

• La méritocratie fabrique du mépris.

Pour Sandel, la méritocratie est une fable inventée par les gagnants de la mondialisation pour justifier les inégalités économiques croissantes. « On nous dit : en travaillant dur, vous obtiendrez votre place dans une bonne université, vous aurez un bon diplôme qui vous assignera à votre juste place dans la stratification sociale. » Donc si vous êtes un ouvrier non diplômé, la méritocratie vous dit : « Vous gagnez peu parce que vous méritez peu et en plus, c’est de votre faute ». Ajoutez au mépris de classe une invisibilisation politique de la classe laborieuse, vous obtenez une crise de l’estime sociale.

• La méritocratie n’a aucun fondement philosophique.

Beaucoup de politiciens pensent que le problème de la méritocratie, c’est que nous ne l’avons pas vraiment réalisée. Pourtant, les grands penseurs du libéralisme, comme John Rawls ou Friedrich Hayek, ont toujours récusé l’idée que les personnes méritent les récompenses du marché en échange de leurs efforts et de l’exercice de leurs talents. Pour au moins deux raisons : nous ne sommes pas responsables de nos dispositions ou aptitudes ni du fait que la société les valorise. La méritocratie ne sera donc jamais un idéal juste.

• Promouvoir la justice contributive.

Aux électeurs de la classe ouvrière et des classes moyennes, les libéraux proposent une plus grande justice distributive : un accès plus équitable aux fruits de la croissance économique. Cela ne fonctionne pas dans les faits et ne peut suffire en principe. On ne peut plus réduire le citoyen à un consommateur et l’économie à un PIB. Le citoyen ne travaille pas seulement pour consommer mais pour être reconnu comme un contributeur au bien commun. La justice contributive, c’est ce sentiment de reconnaissance sociale qui fait défaut à une part grandissante des populations occidentales que l’auteur veut de nouveau cultiver.

Voici un entretien paru dans La Croix.

Il s’y s’attaque au soubassement même de nos démocraties libérales : la méritocratie. En démontrant, d’abord, que notre mérite n’est jamais totalement… mérité. En rappelant, ensuite, qu’il découle de cette tyrannie du mérite une colère sourde gangrenant toute la société.

..

ENTRETIEN

« Il faut en finir avec la tyrannie du mérite »

La Croix – Recueilli par Marie Boëton –  21/03/2021

La Croix L’Hebdo : Vous analysez la montée du populisme comme une conséquence de la « tyrannie du mérite ». Que reprochez-vous à la méritocratie ?

Michael J. Sandel : La méritocratie constitue, évidemment, une alternative enviable au régime aristocratique d’antan. Mais elle a une face sombre. Elle requiert une mise à égalité préalable des chances entre les privilégiés et les désavantagés qu’il est quasi impossible de mettre en œuvre. Car si chacun a la possibilité de se hisser en haut de l’échelle, la distance entre les barreaux n’est pas la même pour tous…iPourquoi lire La Croix ?La Croix met en lumière la dimension spirituelle des hommes et des événements.+

Mais ma critique va plus loin, portant sur le cœur même de la méritocratie : elle pose en effet que ceux qui réussissent sont les plus talentueux, qu’ils méritent leur succès ; les moins fortunés, eux, sont perçus comme ayant manqué de talent, n’ayant pas assez travaillé et ils n’ont donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le ressentiment qui en découle explique, en partie, le mouvement populiste actuel.

À vous lire, le mérite serait mélange de talent et d’effort. Or, pour vous, nous ne sommes pas « propriétaires » de nos talents. C’est-à-dire ?

. J. S. : Ils ne dépendent pas de nous en effet. Prenez Usain Bolt, le sprinter multi-médaillé : il s’entraîne d’arrache-pied, bien sûr, mais il jouit aussi de capacités hors norme. Il a par ailleurs la chance que ses dons (athlétiques, en l’espèce) soient valorisés par la société actuelle. En Italie, à la Renaissance, on ne cherchait pas de sportifs de haut niveau, mais des peintres de fresques… La reconnaissance provenant de ses dons tient, en partie, au hasard.

Soit, mais le mérite comprend une part de labeur qui, lui, dépend de nous…

M. J. S. : C’est vrai ! Je reste d’ailleurs très attaché à la responsabilité individuelle. Tout doit être fait pour inciter ceux qui ont des talents à les développer. La société a tout à gagner à ce que certains deviennent chirurgiens, par exemple. Ces derniers, c’est vrai, ont beaucoup travaillé pour en arriver là et doivent pouvoir jouir des gratifications qui vont avec. Simplement, le fait que nous ne soyons pas « propriétaires » de nos dons justifie que les bénéfices générés par ces mêmes dons soient, en partie, redistribués.

Vous appelez à un nouveau contrat social centré sur la dignité du travail et valorisant la participation au bien commun.

M. J. S. : La méritocratie est corrosive pour le bien commun en ce qu’elle dévalorise les non-diplômés et sape donc la dignité du travail. En 1968, Luther King avait soutenu la grève des éboueurs du Tennessee en rappelant que leur travail était aussi important que celui des médecins car, s’ils ne le faisaient pas correctement, la population risquait de tomber malade.

C’est un argument fondé sur la justice (le fait de mériter un salaire décent) mais aussi fondé sur le bien commun (leur contribution au bien-être de tous). Cette réflexion vaut pour tous ces professionnels dont nous nous sommes découverts dépendants lors de la pandémie. La valorisation de ces travailleurs essentiels ne doit plus dépendre du verdict du marché.

Le marché ne peut dire ce que « vaut » un métier, c’est cela ?

M. J. S. : Oui. Aujourd’hui, la loi du marché fait qu’un spécialiste du trading haute fréquence gagne plus qu’un médecin ou qu’un dealer vit mieux qu’un enseignant, c’est aberrant ! Nous avons besoin d’une délibération sur les fins de la vie commune (une existence épanouissante et digne) afin de réévaluer les contributions de chacun à ces fins.

Débattons-en publiquement, et régulièrement, au Parlement, en entreprise, dans les syndicats, dans les facs, etc. Il y aura des désaccords, c’est inéluctable, mais ce sera préférable à ce qui se fait aujourd’hui.

Vous appelez à un « tournant spirituel », ce sont des mots très forts…

M. J. S. : Oui, un tournant moral à tout le moins. Et, oui… quasi spirituel. Dans une lettre encyclique sur « le travail humain », en 1981, Jean-Paul II affirmait que « l’homme voit dans son travail un moyen d’accroître le bien commun élaboré avec ses compatriotes (…) en prenant conscience que le travail sert à multiplier le patrimoine de toute la famille humaine ».

Retisser les liens sociaux délités sous l’effet de cette « tyrannie du mérite » tient du changement de paradigme. Il faut en finir avec la méritocratie pour renouer avec la solidarité, pour réaliser aussi combien nous sommes dépendants les uns les autres.

Vous critiquez le rôle-clé joué par les diplômes du supérieur. Pourquoi ?

M. J. S. : L’enseignement supérieur promet la mobilité par le mérite mais pérennise, en réalité, le privilège. Aux États-Unis, si vous êtes issu d’une famille riche, vous avez 77 fois plus de chances d’être admis dans une université de la Ivy League (les campus américains les plus prestigieux, NLDR) que les enfants issus d’une famille pauvre.

Le diplôme supérieur est un grand diviseur social, permettant aux « gagnants » de considérer qu’ils méritent leur chance quand les autres n’auraient à s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Ici, comme en Europe, un tiers de la population a un diplôme du supérieur. Conditionner la reconnaissance sociale à l’obtention de ce sésame revient, de fait, à bafouer le respect dû à la majorité de nos concitoyens.

Vous montrez, chiffres à l’appui, combien la mobilité sociale est un leurre. Soit, mais l’acter aussi définitivement n’est-il pas problématique ? Car sur quoi fonder, demain, les politiques sociales en faveur des défavorisés ? La méritocratie est peut-être une fiction, mais n’est-ce pas une fiction nécessaire ?

M. J. S. : Nous devons continuer à financer de vraies politiques d’égalité des chances, ne serait-ce qu’au nom de la dignité due à chacun. Et, en parallèle, promouvoir une société dans laquelle il ne faille plus forcément être diplômé pour acquérir une estime sociale, mener une vie décente et subvenir aux besoins des siens. Une société où l’on valorise l’apport de chacun au bien commun. Plus généreuse, cette société serait aussi, in fine, beaucoup moins polarisée.

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