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MÉRITOCRATIE, SÉLECTION DES « ÉLITES », ET VRAIE FAUSSE SUPPRESSION DE L’ENA.

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Evoquer l’ENA, c’est s’interroger sur la réforme de l’administration et sur la méritocratie

L’annonce de la « réformette » déguisée en suppression de l’ ENA – en même temps montée en symbole et bouc émissaire – a relancé le débat de la reforme tant attendue de l’administration (souvent confondue avec celle de l’Etat).

Voir nos publications: https://metahodos.fr/2021/04/21/il-manque-un-mandat-populaire-pour-reformer-letat/

https://metahodos.fr/2021/04/11/ena-suite-distinguer-fonction-administrative-et-fonction-politiqum/

https://metahodos.fr/2021/04/11/alors-que-lena-se-sauve-son-sort-grace-a-lisp-sciences-po-vit-une-mauvaise-passe/

Le thème de la méritocratie a également été relancé.

Voir notre publication: https://metahodos.fr/2021/04/13/la-meritocratie-est-mauvaise-pour-le-bien-commun-le-point/

Nous vous proposons ici un article de Luc Rouban

dans The Conversation, qui conclut ainsi:

« Le macronisme reste donc confronté à un exercice de funambule, comme celui qui a conduit à supprimer l’ENA, pris entre le besoin de prouver qu’il peut encore jouer sur les mécanismes de la sélection des élites et le besoin de montrer qu’il n’entend pas bouleverser les hiérarchies sociales mais seulement les ouvrir. »

Les recherches de Luc Rouban portent principalement sur les transformations du secteur public en Europe et plus particulièrement sur les mutations de la fonction publique et la réforme de l’État. Ses travaux visent à développer des analyses théoriques des ordres institutionnels qui s’appuient sur des enquêtes empiriques concernant les relations entre administration et politique, le travail des fonctionnaires ou la sociologie des élites. Dans ce cadre sont mobilisés les outils de l’histoire, de la sociologie du travail comme de l’analyse électorale.

Ses recherches actuelles portent sur une étude comparative des cadres de la fonction publique et du secteur privé. Elles visent à expliquer les nouvelles relations entre les institutions et leur historicité, les préférences sociopolitiques des acteurs (leurs valeurs, leurs idéologies) et les nouvelles normes du travail (le développement du management).

article

Présidentielle 2022 : le macronisme à la recherche de la méritocratie perdue

Auteur Luc Rouban Directeur de recherche CNRS, Sciences Po – 18 avril 2021 – THE CONVERSATION

L’annonce faite par Emmanuel Macron le 8 avril 2021 de supprimer l’École nationale d’administration (ENA) a suscité un très vif débat sur la question de la formation des élites de l’État en France mais également sur l’opportunité d’une telle réforme que l’on croyait enterrée depuis les premières annonces du plan de réforme que le président avait présenté en avril 2020. On peut faire plusieurs lectures de cette réforme.

Une première lecture est assez technique. Elle porte sur les conditions de sa mise en œuvre, qui restent bien floues sur des points essentiels comme la nature des nouveaux concours qui devraient permettre d’intégrer le nouvel Institut du service public ou bien encore le mode de recrutement des grands corps de l’État que la réforme ne fait pas disparaître. Il est vrai que cette dimension apparemment technique recouvre des enjeux sociétaux importants comme la hiérarchie des élites au sein de l’État et leur mode de sélection.

Une seconde lecture est plus sociopolitique : dans le contexte de la crise sanitaire, il était bien commode de désigner les hauts fonctionnaires et donc l’ENA comme la source de tous les maux, de l’impréparation du pays et de la piètre gestion gouvernementale des mesures de protection ou de la politique vaccinale.

Cette lecture renvoie au conflit souterrain qui existe depuis longtemps mais s’est exacerbé depuis 2017 entre le pouvoir politique et le pouvoir administratif au sommet de l’État, comme l’ont illustré l’affaire Benalla ou la gestion du conflit des Gilets jaunes ou bien les propos récents tenus par l’ancien Premier ministre, Édouard Philippe, sur la différence qui existe entre « présider et gouverner ».

Mais il existe également une lecture politique de la réforme qui la place dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022.

La méritocratie, promesse républicaine oubliée

L’une des grandes promesses d’Emmanuel Macron avait été en 2017 de relancer la mobilité sociale, d’ouvrir les carrières à tous et à toutes, de supprimer les barrières corporatistes et sociales qui bloquent en France la diversification des élites. L’idée de relancer l’ascenseur social reste au cœur du macronisme des origines.

Cet enjeu va s’avérer décisif pour la présidentielle de 2022 car Emmanuel Macron a justifié son dépassement et de la droite et de la gauche par une posture d’efficacité gestionnaire. Or, la pente sera dure à remonter.

D’après nos analyses, seule une faible minorité de Français considère que leur système social est méritocratique. En effet, la vague 12 (février 2021) du Baromètre de la confiance politique du Cevipof, menée en comparaison avec l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni, montre que la proportion d’enquêtés français pensant que la méritocratie et que l’égalité des chances constituent des réalités est faible.

Par exemple, 26 % seulement considèrent que « dans la société, les règles du jeu sont les mêmes pour tous » et ce niveau moyen ne dépasse pas les 28 % chez l’ensemble des fonctionnaires interrogés ou 20 % chez les enseignants, qui représentent pourtant la part des salariés les plus sensibilisés au sujet. Comme on peut le voir sur le graphique 1, cette promesse républicaine, non pas d’égalité des résultats mais d’égalité en droit, ne semble pas mieux remplie en France qu’en Italie où le total des réponses positives est également de 26 % mais bien moins qu’en Allemagne (43 %) ou qu’au Royaume-Uni (42 %).

Graphique 1 : Les règles du jeu social sont les mêmes pour tous (%). Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

La croyance en l’effort individuel… et les désillusions

La question qui se pose en France est double. D’une part, la remise en cause de la méritocratie est générale et touche presque autant les membres des catégories socioprofessionnelles modestes que les membres des catégories supérieures.

Par exemple, dans le détail, 25 % des ouvriers, 26 % des employés et 33 % des cadres ou membres des professions libérales sont tout à fait d’accord ou plutôt d’accord avec l’idée selon laquelle les règles du jeu social sont les mêmes pour tous.

Comme le montre le graphique 2, plus bas, la France est le seul pays des quatre qui sont étudiés où le fait d’avoir une situation supérieure n’entraîne pas une adhésion sensiblement plus importante à l’idée que les règles sociales sont équitables.https://www.youtube.com/embed/ojIRgWyHXNA?wmode=transparent&start=0Pour l’économiste Daniel Cohen, le système français est un reproducteur d’inégalités.

De la même façon, le fait d’avoir profité d’une mobilité sociale supérieure, c’est-à-dire d’estimer occuper une position sociale supérieure à celle de ses parents au même âge, joue sans doute sur la représentation de l’équité mais dans des marges relativement étroites. C’est ainsi que 15 % des enquêtés estimant avoir une situation sociale inférieure à celle de leurs parents pensent que les règles sociales sont les mêmes pour tous contre 29 % chez ceux qui estiment que cette situation est similaire et 33 % chez ceux qui estiment qu’elle est supérieure.

D’autre part, cette faible proportion d’enquêtés estimant que l’équité sociale n’existe pas peut être comparée à la forte proportion d’entre eux (70 %) qui estiment en revanche « qu’en faisant des efforts, chacun peut réussir ».

Il y a donc, d’un côté, la croyance en l’effort individuel mais, de l’autre, un regard désabusé sur le cadre normatif qui vient sanctionner cet effort.

Or c’est bien dans le décalage entre ces deux que l’on trouve la distribution des choix électoraux à la présidentielle de 2017.

La méritocratie et le choix électoral de 2017

On peut ainsi définir quatre populations selon les combinaisons de ces deux variables dont les caractéristiques marquent assez clairement les contours des votes populistes.

Les « satisfaits » qui estiment que les règles sont équitables et que chacun peut réussir, et qui représentent 23 % de l’échantillon, ont voté au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, en suffrages exprimés, d’abord pour Emmanuel Macron (32 %) puis pour François Fillon (25 %).

Il en va de même des « déçus » qui croient à l’effort individuel mais pas aux règles sociales, qui représentent 47 % de l’échantillon, qui ont choisi autant Emmanuel Macron que François Fillon (24 %) mais qui se sont dirigés aussi vers le vote populiste de gauche (17 % pour Jean‑Luc Mélenchon) ou de droite (22 % pour Marine Le Pen).

En revanche, le choix électoral des « désespérés » qui ne croient ni à l’effort individuel ni à l’équité des règles sociales, soit 27 % de l’échantillon, est encore bien plus marqué par le vote populiste car ces derniers ont choisi d’abord Jean‑Luc Mélenchon (31 %) puis Marine Le Pen (24 %) sans compter les 5 % votant pour Nicolas Dupont-Aignan et les 2 % votant pour François Asselineau.

Au total, ce sont les trois quarts des enquêtés (en y ajoutant les 3 % de ceux qui pensent que les règles sont justes mais que l’effort individuel ne sert à rien et qui s’abstiennent massivement) qui expriment une préoccupation pour l’état de la méritocratie, première des promesses républicaines, une fois les privilèges abolis la nuit du 4 août.

Graphique 2 : Les règles du jeu sont les mêmes pour tous ( % de « tout à fait d’accord » et de « plutôt d’accord ») selon la catégorie socioprofessionnelle. Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

L’équité des règles sociales joue sur la cohésion sociopolitique

L’élection présidentielle de 2022 va porter sur des choix de politiques publiques concernant la sortie de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques, la protection de l’environnement et la préservation des ressources naturelles ou bien la question de la sécurité mais elle va aussi se dérouler sur l’arrière-fond d’une demande de justice et d’équité sociale, telle qu’on l’a vue émerger puissamment lors de la crise des Gilets jaunes.

À ce titre, la méritocratie ou l’égalité des chances ne posent pas que des questions relatives aux parcours scolaires ou aux critères de sélection des élites.

Elles influent considérablement sur la représentation que l’on se fait de la société et des raisons d’être de jouer le jeu de ses institutions. L’un des principaux problèmes démocratiques à régler reste en effet le retrait d’une partie des électeurs potentiels, et notamment des jeunes, qui se réfugient dans une abstention de contestation, associée à un fort niveau de méfiance à l’égard des institutions politiques nationales.

La méritocratie crée les conditions de la confiance

On peut élargir l’analyse des représentations en créant un indice de méritocratie reposant sur les réponses à trois propositions de la vague 12 du Baromètre de la confiance politique :

  • les règles du jeu social sont égales pour tous
  • en faisant des efforts, chacun·e peut réussir
  • de nos jours on peut réussir sans connaître des gens bien placés.

On dispose donc d’un indice allant de 0 à 3 selon le nombre de réponses positives, réunissant les enquêtés tout à fait ou plutôt d’accord avec les propositions.

En France, la proportion de ceux qui se situent à l’échelon 3 de l’indice est de 10 % contre 18 % en Allemagne, 7 % en Italie et 13 % au Royaume-Uni. Ce positionnement n’évolue guère en fonction de l’âge ou du diplôme même s’il s’améliore un peu au-delà de 65 ans et à partir du niveau master mais sans qu’il y ait de corrélation statistique.

Or le positionnement sur cet indice commande assez largement les réponses à des variables essentielles pour l’intégration sociopolitique.

Par exemple, pour en rester à la France, la proportion de ceux qui s’estiment satisfaits de la vie qu’ils mènent (soit les enquêtés qui se situent entre 7 et 10 sur une échelle allant de 0 à 10) passe de 44 % pour ceux qui sont au niveau 0 de l’indice à 82 % pour ceux qui se situent au niveau 3.

Il en va de même avec des variables plus politiques comme le fait de penser que « le vote est utile car c’est par les élections que l’on peut faire évoluer les choses », proposition qui recueille de 67 % à 92 % d’avis favorables selon la position sur l’indice. On peut encore faire la même démonstration avec un indice de confiance dans les institutions politiques (le conseil municipal, l’Assemblée nationale, le Sénat, le gouvernement) où la proportion de ceux qui ont fortement confiance passe de 18 % à 73 %.

Graphique 3 : L’effet de la confiance en la méritocratie sur la cohésion sociopolitique (%). Lecture : l’indice de méritocratie va de 0 à 3. Le positionnement des enquêtés sur chaque note montre la proportion d’entre eux qui sont satisfaits de la vie qu’ils mènent ou qui ont confiance dans les institutions. Luc Rouban, Baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 12, Author provided

D’une manière générale, la confiance dans les institutions comme dans les autres passe par le fait de penser que les règles sociales sont équitables.

C’est ainsi que le niveau élevé de confiance interpersonnelle, soit la confiance accordée spontanément à autrui, et que l’on a calculée à partir de celle que l’on porte aux voisins, à des personnes rencontrées pour la première fois ou d’une autre nationalité touche une proportion allant de 44 % à 69 % des enquêtés selon leur confiance en la méritocratie.

La mobilité sociale, l’enjeu phare du macronisme en 2022

L’un des enjeux de l’élection présidentielle de 2022 pour Emmanuel Macron sera de démontrer que son programme peut conduire à l’amélioration de la mobilité sociale et de l’égalité des chances. Mais pourra-t-il alors échapper au clivage droite–gauche et se positionner au-delà ?

En effet, la question de la méritocratie reste posée en arrière-fond du débat politique et c’est un de terrains privilégiés d’affrontement de la gauche, qui défend l’égalité, relativise ce qui est acquis au nom de ce qui est transmis, et de la droite ou du centre, qui défendent l’équité et l’effort individuel. On retrouve ici tout le débat autour de l’école et de la sélection des élites qui voit s’affronter depuis longtemps des thèses institutionnalistes, et des thèses individualistes.

Le macronisme reste donc confronté à un exercice de funambule, comme celui qui a conduit à supprimer l’ENA, pris entre le besoin de prouver qu’il peut encore jouer sur les mécanismes de la sélection des élites et le besoin de montrer qu’il n’entend pas bouleverser les hiérarchies sociales mais seulement les ouvrir.

Mais ce qu’indique également l’enquête, c’est que les représentations de la méritocratie ne dépendent pas mécaniquement de positions sociales et qu’elles restent donc largement modelables par le travail politique. C’est sans doute l’un des terrains de campagne qui permettrait au macronisme de se donner un avenir.

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