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VIVRE EN POÍĒSIS : ACCUEILLIR LES »FRAGMENTS DE JOIE » PHILIPPE JACCOTTET

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PHILIPPE JACCOTTET : ACCUEILLIR LES « FRAGMENTS DE JOIE »


REVUE DES DEUX MONDES BAUDOIN DE GUILLEBON Juillet Aout 2021


Dans une interview qu’il donne à la télévision suisse RTS, en 1990, Philippe Jaccottet s’interroge sur les rapports qu’entretiennent la poésie et la joie. À d’autres époques « plus équilibrées », dit-il, « l’artiste pouvait faire éclater sa joie dans un ordre ». L’artiste vivait en harmonie avec son époque, il y avait sa place dans une hiérarchie englobant le matériel et le spirituel. Il se tenait sous le regard de Dieu, offrant des éclats de la lumière divine à ceux qui l’écoutaient. Et Jaccottet de citer, en exemple, Jean-Sébastien Bach.

Or le poète contemporain, celui de notre siècle, n’appartient plus à un monde ordonné. Ce qu’il saisit est fugace, ce qu’il recueille n’est que fragmentaire. Faut-il regretter pour cela un âge d’or ? Si la poésie de Philippe Jaccottet est une recherche, elle n’est aucunement nostalgique.

Elle est la quête de ces fragments de joie que l’on peut accueillir, en un instant, et qui tiennent dans l’émotion traduite par le poème. Cette joie, Jaccottet la nomme « souvenir d’un grand soleil initial », cette joie lumineuse qui vit d’une certitude, celle de vivre « après les dieux », comme l’écrivait l’autre poète contemporain Yves Bonnefoy.

Poètes de la présence, Bonnefoy et Jaccottet n’ont cessé de définir le travail du poète, de le remodeler pour que leurs contemporains ne le catégorisent pas à leur manière, pour qu’il échappe à la commercialisation tentaculaire, pour qu’il échappe aussi à l’antiquarisme. C’est ce travail qu’il nous faut redécouvrir, quelques mois après le décès de Philippe Jaccottet. On ne pleure pas la mort du poète, pas plus qu’on ne doit pleurer la mort de Dieu, mais l’on revient à leurs œuvres qui sont toujours signes de leur présence.

Les deux regards d’Orphée

La poésie de Jaccottet et de Bonnefoy n’est pas une fuite du réel. Elle est, au contraire, le clairon qui rappelle au réel les choses disparues, oubliées, méprisées.

« Vous qui vous éloignez toujours plus, qui fuyez 
je vous appelle, qui brillez dans l’herbe obscure. »

Pour en comprendre le sens, il faut se rapporter au mythe d’Orphée et Eurydice. Si le poète est celui qui recueille, qui veille sur ce qui fuit, qui cherche à accorder aux choses « une éternité de présence », son geste est essentiellement orphique. L’amour pour Eurydice disparue pousse Orphée à se mettre en quête et par la force de sa poésie à trouver le chemin même au cœur des Enfers.

C’est pourtant le regard du poète qui nous intéresse ici. Sa façon de voir ce qu’il veut dire. Le premier regard d’Orphée, c’est celui qui implore, qui cherche, qui défie les lois du réel. C’est le regard du « voyant » rimbaldien, qu’il s’agit de « dérégler », de transcender, d’illuminer. C’est aussi le regard de la prière et de la supplique, qui, depuis Rutebeuf, désire être exaucé par l’écriture même de son poème. Lorsque ce premier regard est dépassé et que, accompagné de l’objet de son désir, Orphée entame sa catabase, un second regard intervient.

Celui du retournement, de la volte-face. Il est doute, indécision, angoisse, manque de confiance et de foi, et finalement perte. C’est la poésie qui se retourne contre elle-même, comme l’indique Yves Bonnefoy dans L’Acte et le Lieu de la poésie, citant Rimbaud : « Ô canot immobile ! Oh bras trop courts ! » Le métier du poète est reconnu vain, et le doute l’envahit : peut-il réellement rendre la présence de ce qui est disparu ? […]

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