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CONCENTRATION DES MEDIAS (3) – ACRIMED : « Le BAL DES VAMPIRES »

Grandes manœuvres, audition au Sénat, bal des vampires, avec ACRIMED

trois textes ci contre émanant d’ACRIMED proposés par des lecteurs – qui suivent les productions de ACRIMED – dans le prolongement de nos deux précédentes publications :

CONCENTRATION DES MEDIAS (2) : « DANGER POUR LA DEMOCRATIE ? » François Jost https://metahodos.fr/2022/02/05/concentration-des-medias-danger-pour-la-democratie-2-francois-jost/

CONCENTRATION DES MÉDIAS (1) : UN « RISQUE POUR LA DÉMOCRATIE » JEAN-BAPTISTE RIVOIRE https://metahodos.fr/2022/02/04/entretien-jean-baptiste-rivoire-la-concentration-des-medias-est-un-risque-pour-la-democratie/

Julia Cagé: «Que Bolloré puisse intervenir sur les manuels scolaires a de quoi susciter des craintes»

Titre l’Article de Simon Blin dans Libération qui reprend les analyses de Julia Cagé.

« L’économiste s’inquiète de la surconcentration dans les médias et l’édition, qui conduit à une surenchère droitière du débat public, et fait des propositions pour renforcer la régulation de ces secteurs. En jeu selon elle, la survie d’une pensée libre dans le système médiatique français. »

« A deux mois de la présidentielle, Vincent Bolloré étend un peu plus son emprise sur le paysage médiatique et intellectuel français. Pendant ce temps-là, «tout le monde ferme sa gueule», alerte l’économiste et professeure à Sciences-Po Paris Julia Cagé dans un court essai, Pour une télé libre. Contre Bolloré (Seuil). Egalement présidente de l’association Un bout des médias et de la société des lecteurs du Monde, et membre à ce titre du pôle d’indépendance qui possède 25% du Monde libre, l’essayiste appelle à réagir face à l’«OPA» de quelques milliardaires sur la presse, la radio et la télévision, et l’ensemble du débat d’idées. »

« Après sa razzia dans les médias, Vincent Bolloré s’attaque au secteur de l’édition. »

« L’offensive de Bolloré, par l’intermédiaire de Vivendi et de sa filiale Editis, sur Hachette (Grasset, Stock, Fayard…) est d’une certaine manière encore plus inquiétante que sa reprise en main du groupe Canal+et d’Europe1. «

VOIR D’AUTRES PUBLICATIONS DE METAHODOS SUR CE SUJET:

L’INFORMATION, BIEN PUBLIC ? «UN ESPACE PUBLIC À RÉINVENTER» Henri Pigeat https://metahodos.fr/2021/12/07/linformation-un-bien-public/

ACTUALITÉ. LE SENAT VA ENQUETER SUR LA CONCENTRATION DES MEDIAS. Quel impact sur la démocratie ? https://metahodos.fr/2021/11/23/le-senat-va-enqueter-sur-la-concentration-des-medias/

Les médias presse : 6% de confiance, 21% d’aide sur chiffre d’affaire. https://metahodos.fr/2021/09/10/la-presse-de-plus-en-plus-dependante-des-aides/

LES FRANÇAIS ET L’INFORMATION : DÉSINVESTISSEMENT DES ÉMETTEURS ET DES LECTEURS DANS UN BIEN COMMUN ? https://metahodos.fr/2021/07/27/les-francais-detestent-ils-linformation/

LA LIBERTÉ DES MÉDIAS VUE DE L’ELYSÉE : DE «L’EMPIRE LIBÉRAL» À «L’EMPIRE AUTORITAIRE» ? https://metahodos.fr/2021/06/07/de-lempire-liberal-a-lempire-autoritaire-quand-le-macronisme-a-un-gros-probleme-avec-la-liberte-des-medias/

INDÉPENDANCE DES MÉDIAS : LE DÉFI JURIDIQUE ET FINANCIER. J.CAGE https://metahodos.fr/2021/05/17/independance-des-medias-le-defi-juridique-et-financier-telos/

ARTICLE 1

Concentration des médias : les grandes manœuvres

par Jérémie Fabre, 13 décembre 2021 ACRIMED

Depuis la seizième actualisation de la cartographie de la propriété des médias français (décembre 2020), les mouvements de concentration se sont encore accélérés.

En seulement un an, les grandes manœuvres capitalistes sur la propriété des médias s’accentuent. On pense évidemment au rachat du groupe Prisma et à la prise de contrôle du groupe Lagardère par Vincent Bolloré. Mais on n’oublie pas non plus le rachat des télévisions locales Azur TV, Var Azur et Provence Azur par Altice, ni la montée de Daniel Kretinsky au capital de TF1, pas plus que la création par ses soins du journal Franc-Tireur. Et depuis l’annonce fin mai d’une fusion prochaine des groupes TF1 et M6, la question de la concentration des médias est plus que jamais sur le devant de la scène.

Dernier élément en date : pour pouvoir fusionner et continuer de respecter les règles anti-concentration, TF1 (TF1, TMC, TFX, TF1 Séries Films et LCI) et M6 (M6, W9, Gulli et 6ter) devraient être obligés de vendre deux chaînes de la TNT à la concurrence. Plusieurs repreneurs potentiels se sont déjà manifestés, comme le synthétise Pure Médias : Alain Weill, propriétaire de L’Express et ancien propriétaire de BFM-TV, et Cyril Hanouna, appuyé par le milliardaire Vincent Bolloré.

Le projet de fusion TF1/M6 a d’ailleurs poussé le groupe socialiste au Sénat à obtenir la création d’une commission d’enquête sur le sujet. Les auditions ont commencé le 30 novembre et ne sont pas terminées à l’heure où nous écrivons ces lignes. Signalons, parmi les différents interlocuteurs invités : Julia Cagé, Pierre Louette (président de l’Alliance de la presse d’information politique et générale (APIG) et président-directeur général du groupe Les Échos–Le Parisien), Roch-Olivier Maistre (le président du CSA), le SNJ, des directeurs de rédaction des chaînes d’information en continu, des SDJ (TF1, RTL, RMC), le collectif Informer n’est pas un délit ou encore… Acrimed !

L’exécutif s’intéresse également de près à la question de la concentration des médias. Le journal économique Capital a ainsi révélé que les ministères de l’Économie et de la Culture ont commandé un rapport sur le sujet à l’Inspection des finances et à l’Inspection des affaires culturelles. La lettre de mission des ministères qualifie notamment le dispositif anti-concentration actuel d’ « obsolète » et « lacunaire ». S’il faut attendre la remise de ce rapport pour connaître les potentielles évolutions de la législation, Capital rappelle la position d’Emmanuel Macron en 2014, lorsqu’il était ministre de l’Économie : « [Il] avait tenté d’alléger le dispositif, en supprimant deux plafonds : celui empêchant de détenir plus de 49% d’une chaîne TNT réalisant plus de 8% d’audience, et celui interdisant de détenir à la fois télévisions, radios et journaux. Mais le projet, révélé par les Échos, n’avait finalement pas abouti. » De quoi s’inquiéter des futures préconisations en la matière…

Du côté de la presse écrite


Dans la presse écrite, c’est au tour du quotidien droitier Le Figaro de faire face à des rumeurs de rachat par l’ogre extrême-droitier Vincent Bolloré. Mediapart évoque des « tractations secrètes » qui auraient lieu entre Vincent Bolloré et la famille Dassault (qui possède Le Figaro) : « Si la famille Dassault envisage de se délester du Figaro, c’est d’abord parce que le groupe de presse lui coûte de plus en plus cher. Selon nos informations, Charles Edelstenne, qui est le directeur général du Groupe industriel Marcel Dassault (GIMD), la holding de tête qui coiffe toutes les entités du groupe, dont sa filiale Dassault Medias (créée lors du démembrement de la Socpresse), est très agacé par les déficits cumulés du quotidien et verrait d’un bon œil de s’en séparer. » Le Monde évoque aussi l’intérêt de Bernard Arnault, tout en mentionnant la réplique du patron susmentionné : « « Il n’a jamais été question de vendre Le Figaro, qui est profitable ! », défend vigoureusement au Monde Charles Edelstenne. »

Dans la presse régionale, c’est le groupe La Provence qui est aujourd’hui âprement disputé. Suite au décès de son propriétaire Bernard Tapie, le milliardaire Xavier Niel (co-actionnaire du Groupe Le Monde) semble le mieux placé pour rafler La Provence : il était déjà actionnaire minoritaire (11 %) et bénéficiait en principe d’un droit de préemption sur les parts de Bernard Tapie. Mais d’après Mediapart, les affaires de ce dernier étant entre les mains de la justice, « les autres candidats au rachat font valoir que l’appel d’offres lancé par le mandataire liquidateur privilégie d’abord le projet industriel, ce qui ouvre un peu le jeu. » Ces autres candidats sont le directeur de la compagnie de transport maritime CMA CGM Rodolphe Saadé, le groupe Fiducial (actionnaire de Sud Radio), et le groupe La Dépêche (propriété de la famille Baylet). Mediapart souligne qu’« en position de force, Xavier Niel a d’autant plus de raisons de pousser son avantage qu’il prendrait le contrôle de toute la presse du sud de la France à moindre coût », ce qui constitue sûrement une bonne nouvelle pour le milliardaire, mais un peu moins pour le pluralisme de l’information.

Xavier Niel est également en position de force dans les Antilles françaises. D’après Le Canard enchaîné du 24 novembre, après avoir racheté le groupe de presse France-Antilles, Niel aurait fait l’acquisition « d’une superimprimante numérique en Martinique pour 6,5 millions d’euros, financés en partie par l’État », où il aurait décidé de faire imprimer Le Monde (dont il est actionnaire), Paris Turf (dont il est propriétaire), ou encore Les Échos, le journal de son beau-père Bernard Arnault, première fortune du pays. Le monde est petit…

Dernières nouvelles : Bolloré-Vivendi « lancera son OPA sur le groupe Lagardère dès février 2022 » indique Le Monde. Quant au journal papier gratuit CNews, lueur : il a cessé de paraître fin novembre.

Et le journalisme, dans tout ça ?

De quoi, en tout cas, faire (bientôt) une nouvelle mise à jour de la carte du paysage médiatique français.


Article 2

Concentration des médias : l’audition d’Acrimed au Sénat

par Mathias Reymond,  22 décembre 2021 ACRIMED

L’association Acrimed était auditionnée au Sénat le 7 décembre, dans le cadre de la commission d’enquête « concentration des médias en France ». Cette commission a été créée à la demande du groupe Socialiste, Écologiste et Républicain « afin de mettre en lumière les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration dans les médias en France, et d’évaluer l’impact de cette concentration sur la démocratie ». Nous transcrivons ci-dessous la contribution de Mathias Reymond, auditionné pour Acrimed, et nous partageons la vidéo de la table ronde.

Madame, Monsieur, bonjour

En préambule, je vais présenter et dire quelques mots sur l’organisation dont je suis l’un des porte-parole.

Acrimed, qui est l’acronyme de Action-Critique-Médias, est une association à but non lucratif qui se définit comme un observatoire des médias. Composée de trois salariés et d’adhérents bénévoles (plus d’un millier) venant de divers horizons : universitaires, journalistes, ou simplement usagers des médias, notre association observe donc les médias et l’information qu’ils produisent, critique les mécanismes journalistiques et les processus de production de l’information, et enfin, nous faisons également des propositions de transformation des médias.

Nous publions nos travaux sur un site Internet (acrimed.org), dans une revue trimestrielle ou encore dans des ouvrages.

Si je suis parmi vous aujourd’hui c’est pour aborder un thème qui est un véritable enjeu démocratique, à savoir celui de la concentration des médias.
Je vais faire une présentation la plus exhaustive possible compte tenu du temps dont je dispose – dix minutes. Je la ferai en trois points.
1. D’abord : État des lieux de la concentration des médias
2. Les problèmes que cela cache
3. Quelles propositions peut-on faire compte tenu de ces constats ?


1. Sans faire un cours d’histoire des médias français, il me semble qu’un bref retour sur la chronologie des concentrations s’impose.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser spontanément : la concentration des médias est réglementée, et cette réglementation est généralement respectée. Elle date de la « loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication », dite loi Léotard, inchangée pour l’essentiel depuis trente-cinq ans, à part quelques nécessaires actualisations. Au vu du paysage actuel des médias, il est toutefois permis de douter de l’efficacité de cette loi contre les concentrations puisqu’on serait même tenté de penser qu’elle les a plutôt permises qu’empêchées. Faisant suite à la libéralisation des radios et aux privatisations des télévisions, cette loi avait pour but de réglementer les concentrations capitalistiques et territoriales, dans l’idée, notamment, d’empêcher la constitution d’empires du type Hersant.
Je ne vais pas revenir sur ce que contient cette loi mais plus sur ce qu’elle ne contient pas.

- D’abord, cette loi ne prend pas en compte l’évolution du secteur des médias, les mutations dans les modes de consommation des médias avec l’émergence d’Internet, des réseaux sociaux, et des smartphones qui ont transformé fortement les habitudes des usagers.

- Cette loi ne tient pas compte non plus de la diversité des concentrations. Il existe trois grands types de concentration : horizontales (le même propriétaire possède des médias du même secteur (exemple : Bouygues possède TF1, TMC, LCI, TFX, TF1 séries), concentrations transversales (le même propriétaire possède des médias de secteurs différents : Bolloré possède Canal Plus, Europe 1 et contrôle Paris Match ou le JDD), et concentrations verticales (le même propriétaire possède des médias et des activités en amont ou en aval des de la production des contenus : activités de distributions par les télécoms par exemples. Bouygues cité plus haut possède la téléphonie Bouygues, Patrick Drahi, propriétaire de BFM-TV, RMC et Libération possède SFR. On a donc ici la matière première et les tuyaux, les contenus et les contenants).

Si les médias appartiennent à plusieurs groupes médiatiques ou industriels (j’y reviendrai), et qu’ils touchent chaque fois des audiences inférieures au seuil maximum autorisé par la loi de 1986, il ne vous aura pas échappé que ces médias (notamment les télévisions privées et les radios privées) sont analogues et appartiennent à un groupe réduit de propriétaires : en économie on utilise le terme d’oligopole.


2. Avec la concurrence, on devait stimuler les différences et développer le pluralisme, or la multiplication des chaînes à l’infini (pour ne parler que du secteur de la télévision) a surtout homogénéisé les contenus et les formats, et pire : homogénéisé l’information.

« Pluralité » ne signifiant pas nécessairement « pluralisme ».
La concurrence se faisant à moindre coût, et les budgets des médias publics diminuant (d’environ 60 millions d’euros par an pour France Télévisions), la qualité de l’information s’est tarie. Dans le domaine de l’information sur les chaînes de la TNT, les débats – peu coûteux – entre quelques éditorialistes interchangeables occupent désormais l’essentiel de l’espace.

Et là donc, aujourd’hui, dans cette commission on discute de concentration des médias et de seuil de concentration acceptable. Très bien. Mais le vrai problème est surtout du côté de la similitude des contenus des productions médiatiques. S’il existe une convergence d’orientations politiques, de formats, de façons de traiter les sujets, dans les grands médias de télévision ou de radio, c’est en partie parce que leurs structures sont comparables : contrôlés par l’État pour certains ou par des grands groupes médiatiques et industriels pour d’autres, ils sont dépendants des recettes publicitaires, et donc des grands annonceurs.

De plus, les patrons des médias, les directeurs de rédaction, les animateurs vedettes ont des parcours similaires et des origines sociales analogues.

Et comme l’explique très bien le sociologue Alain Accardo, « il n’est pas nécessaire que les horloges conspirent pour donner pratiquement la même heure en même temps, il suffit qu’au départ elles aient été mises à l’heure et dotées du même type de mouvement, de sorte qu’en suivant son propre mouvement chacune d’elles s’accordera grosso modo avec toutes les autres. La similitude du mécanisme exclut toute machination. » Donc pour nous, point de complot.

Alors oui, le phénomène des concentrations n’est pas nouveau. Avant la deuxième guerre mondiale, « les grandes familles » industrielles françaises se partageaient la presse. Et depuis 1986, après Hersant, ce sont Dassault, Lagardère, Bouygues, Drahi et aujourd’hui Bolloré qui se succèdent pour être les nouveaux Rupert Murdoch français. Désormais, leurs entreprises se partagent les parts d’un gigantesque gâteau.


3. Les propositions pour faire changer les choses sont relativement simples :

Une proposition d’abord qui coule de sens : interdire à des groupes qui vivent de commandes de l’État ou des collectivités de posséder des médias. Parce que c’est un levier d’influence très fort sur les élus nationaux et locaux. Cette proposition qui n’a rien de révolutionnaire avait été faite par François Bayrou, alors candidat à l’élection présidentielle en 2007. Et, comme l’on prend souvent exemple sur nos voisins : en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, les grands groupes qui possèdent des médias sont des groupes médiatiques ou culturels, et non des constructeurs d’avions de guerre, des gestionnaires d’autoroutes ou de distribution d’eau, des bâtisseurs du BTP, etc.

Ensuite : revenir à l’esprit des ordonnances de 1944 instaureés par le Conseil National de la Résistance : une personne ne peut pas posséder plus d’un média (sachant que l’on possède le média traditionnel et son site Internet).

Un levier consiste à donner de la place aux autres modèles de gestion des médias. Lors de l’attribution des canaux de la TNT, l’équipe de Zalea TV – une télévision associative, du tiers-secteur, s’était vue rejetée un canal, le CSA préférant privilégier des chaînes telles que NT1, W9, TMC, Match-TV, NRJ-TV, etc. des chaînes formellement interchangeables qui ne sont que des déclinaisons peu coûteuses de médias existants.

Afin que ces mesures soient efficaces et suivies de résultats, il faut redonner des moyens au service public de l’information afin que celui-ci tire les autres médias vers le haut comme ce fut le cas en Angleterre avec la BBC. Les chaînes qui font le plus d’audience en Grande-Bretagne ou en Allemagne sont des chaînes publiques, dotées de moyens bien plus confortables qu’en France. C’est un sujet qui peut être abordé maintenant puisque la concession de TF1 arrive à expiration en 2023.

Enfin tout cela ne sera possible que si l’on se dote d’un organisme indépendant qui aurait pour mission d’attribuer les concessions de diffusion sur les canaux de la télévision. Cet organisme, appelons-le Conseil National des Médias, concernerait l’ensemble des médias y compris ceux du tiers-secteur. Il serait composé de salariés des médias ; d’usagers ; et de représentants des organisations politiques.
***
Une phrase pour terminer : « Tout ne s’explique pas par l’économie, mais rien ne s’explique sans. » Dans le secteur des médias cela semble être une évidence.
Je vous remercie de votre attention.


Article 3

Concentration des médias français : le bal des vampires

par Jérémie Fabre,  26 juillet 2019 ACRIMED

En France, un petit groupe de capitalistes contrôle l’essentiel des moyens privés de production de l’information écrite, télévisuelle et radiophonique (ainsi que leurs sites internet). Des propriétaires appartenant évidemment à la même classe sociale, tout à la fois PDG d’entreprises transnationales, capitaines d’industrie, financiers et gestionnaires de conseils d’administration. Leurs activités les amènent à s’échanger régulièrement leurs parts dans les diverses entreprises qu’ils possèdent afin de consolider leurs positions ou leurs stratégies respectives. Retour sur ce « bal des vampires » et sur les facteurs expliquant la concentration dans les médias français.

NB : cet article est basé sur deux de nos précédents articles (« Les grandes manœuvres de concentration multimédia : comment et pourquoi ? » et « Concentration des médias : convergences et dépendances ») et tiré du Médiacritique(s) n°32, « Médias français, le grand Monopoly », disponible sur notre boutique en ligne.

C’est Patrick Drahi qui a ouvert le bal des concentrations importantes de ces dernières années, en acquérant, à l’été 2014, l’un des cinq quotidiens nationaux d’information générale encore existants : Libération. Un rachat dont nul ne s’était à l’époque indigné, bien au contraire : bien des médias avaient alors salué en Patrick Drahi… le sauveur de Libération [1].

Quelques mois plus tard, Drahi rachète la totalité du 5ème groupe français de presse magazine, Express-Roularta (L’Express, L’Expansion, le groupe L’Étudiant…), avant de s’octroyer le groupe NextRadioTV, un groupe plurimédia rassemblant entre autres BFM-TV et RMC, dirigé à l’époque par Alain Weill, qui intègre en bonne place la structure de Patrick Drahi. Notons, au passage, qu’Alain Weill sera nommé PDG de SFR, propriété du même Patrick Drahi, en novembre 2017 dans un concert de louanges orchestré par Les Échos, qui ne manque pas de vanter le « flegme », la « sobriété » et le « brio » de l’homme d’affaires, tour à tour qualifié de « travailleur acharné », « créatif » et, in fine… de « mini Drahi ».

Après le rachat de Drahi, tout s’accélère. La première fortune de France Bernard Arnault, déjà propriétaire des Échos, gobe Le Parisien et Aujourd’hui en France. De son côté, le milliardaire breton Vincent Bolloré s’empare de Canal + en prenant les rênes de sa maison mère, Vivendi, et réorganise avec la brutalité qui le caractérise les médias du groupe (Direct 8 devient C8, les rédactions du quotidien Direct matin et de i-Télé fusionnent et deviennent CNews, tandis que la grève des salariés d’i-Télé est piétinée par la direction…).

Le Groupe Le Monde (Le Monde, Télérama, Courrier international…), cogéré par les grandes fortunes Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé, acquiert 100 % des publications de L’Obs. À la mort de Pierre Bergé en septembre 2017, Niel et Pigasse se partagent ses parts. Mais la montée subite (49 %) du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky (MarianneElle…) au capital de la holding de Matthieu Pigasse pourrait remettre en cause le pacte d’actionnaires et déclencher une période de troubles à la direction du Groupe Le Monde.

On a ainsi observé, en quelques mois, un vrai chamboulement du paysage médiatique, avec la constitution ou le renforcement de groupes détenteurs des titres variés dans différents types de médias : presse écrite, télévision, radio, sites Internet. Après une période aussi mouvementée dans le grand Monopoly des médias, on se pose volontiers cette question : qui détient les médias privés en France ? Le Monde diplomatique et nous-même y répondons par une infographie. On y compte un petit nombre de groupes se partageant la quasi-totalité des médias « traditionnels » (presse, radio, télé) de diffusion nationale, et leurs déclinaisons sur Internet. Pour la plupart de ces groupes, la branche « média » ne représente qu’une part seulement de leurs activités.

Dans la presse régionale, on est passé de 150 titres en 1945 à une soixantaine à peine aujourd’hui. D’après La Croix, « derrières ces journaux locaux, se cachent en réalité à peine une dizaine de groupes de presse. Le groupe Ebra concentre, par exemple, l’ensemble de la presse quotidienne régionale de l’Est français, après le grignotage progressif des titres par le Crédit Mutuel, principal actionnaire du groupe, depuis 2006. » Chaque groupe de presse régionale se retrouve ainsi en position de monopole sur plusieurs départements.

Cette frénésie de concentration appelle une première question : quels sont les facteurs qui expliquent une telle évolution ? Si les journalistes décrivent factuellement les opérations qui conduisent à la concentration du secteur des médias, allant parfois jusqu’à questionner leur bienfondé [2], rares sont les titres des médias dominants à avoir analysé de façon critique les causes de ce phénomène. Des causes qui touchent à deux facteurs : d’une part les bouleversements dans les modèles économiques des médias, conséquents au développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ainsi qu’à la financiarisation du secteur des médias ; et de l’autre, les intérêts des grands propriétaires des médias en termes d’influence.

La loi du capital et les développements NTIC


Le secteur d’activité des médias s’inscrit dans un environnement économique capitaliste, fondé sur la recherche du profit maximal, et donc sur l’accroissement sans fin du capital ; un environnement financiarisé, dominé par la gestion actionnariale, la cotation boursière et la rentabilité à court terme ; un environnement conçu comme un marché, à l’échelle mondiale, régi par la loi de la concurrence (non faussée par un quelconque principe de régulation), où le capital a tendance à se concentrer entre un nombre de mains toujours plus réduit [3].

C’est dans cet environnement propice aux regroupements capitalistiques que s’inscrit l’économie des médias, avec les mêmes impératifs de rentabilité qu’ailleurs. Or, depuis le début des années 2000, une nouvelle donnée apparaît, essentielle, qui va bouleverser les activités du tertiaire en général et des médias en particulier : Internet et les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Censées constituer l’axe majeur de « l’économie de demain » [4], les NTIC sont devenues la nouvelle poule aux œufs d’or des investisseurs, et des deux côtés de l’Atlantique, la course est lancée. Tant dans l’acquisition des « autoroutes de l’information » que dans celle des « contenus ».

Ainsi s’explique la double activité médias-télécoms de quelques-uns de nos magnats de la presse, souvent de jeunes premiers dans cet univers très fermé : Patrick Drahi ou Xavier Niel. Sans oublier les vieux de la vieille, comme Martin Bouygues (Bouygues Télécom et TF1), ou encore Vincent Bolloré, qui pousse à son paroxysme le phénomène d’ « intégration verticale » – le fait, pour un capitaliste, de posséder différentes structures et entreprises couvrant tout ou partie des activités de la chaîne de production et de distribution d’un produit. Dans leur livre L’Empire, Comment Bolloré a mangé Canal +, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts en font une description exemplaire.

Ainsi s’explique également la constitution de grands groupes multimédias en France et partout dans le monde, prêts à se livrer bataille sur la scène mondiale pour ramener dans leur giron parts d’audience (et de marché) et recettes publicitaires. Pour l’INA, « on peut augurer qu’à court terme, il n’y aura plus que quatre ou cinq groupes d’éditeurs nationaux, alors qu’en 2005, au lancement de la TNT, ils étaient une dizaine. » [5] Des éditeurs nationaux qui contrôlent par ailleurs une part croissante des sociétés de production de « contenus » en tout genre (films, émissions, etc.), comme Vivendi Universal, Lagardère, et Bouygues.

Du côté de la presse papier, dont les titres sont de plus en plus inclus dans de grands groupes multimédias, la même cause (les NTIC) a produit les mêmes effets, aggravés par la « crise de la presse » dont font état l’ensemble des économistes des médias depuis de nombreuses années. Une mauvaise santé due à une baisse continue du lectorat et surtout, à la baisse des recettes publicitaires. Mais les lecteurs-spectateurs ne se sont pas volatilisés : ils sont partis sur le web, suivis de près par les annonceurs – même si les recettes publicitaires des sites de presse en ligne sont encore loin de compenser la baisse subie par ailleurs. Dès lors, pour diffuser l’information et générer des revenus – soit par la publicité soit par les abonnements –, la solution à la crise paraît évidente : investir le web [6]. Et, entre 1996 et 2007, c’est l’ensemble de la presse papier qui s’engouffre dans la « révolution numérique » (Le Monde en 1996, idem pour Les Échos et Le Figaro en 2006).

Bref, une solution miracle, comme le suggère le rapport de l’ancien président de France Télévisions Marc Tessier au ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy en 2007. Mais un « miracle » qui nécessite de gros investissements pour des recettes incertaines, ce qui, dans un secteur en crise, n’est pas sans poser problème. Qu’à cela ne tienne, rassure Marc Tessier, il suffit que des « coopérations et des rapprochements puissent avoir lieu, qu’ils prennent la forme de projets communs, d’échanges et de participation ou de fusion et que les pouvoirs publics soient attentifs à ne pas gêner ces évolutions ». La messe de la concentration était dite, et n’a pas été, loin s’en faut, remise en cause depuis.

Propriétaire de médias, un métier d’influence


La prédation des grands industriels vis-à-vis de l’information et des médias soulève une interrogation récurrente : alors que dans l’ensemble des secteurs d’activité, on prend grand soin d’investir dans ce qui semble rentable, dans celui des médias, on achète alors même que le secteur est réputé en berne depuis des décennies, notamment – mais pas seulement – dans la presse papier. Dès lors, quel intérêt y aurait-il à racheter des médias qui ne cessent de perdre de l’argent – et ce y compris au prix de drastiques cures d’amaigrissement dans les rédactions ? Quel intérêt y aurait-il à multiplier des rachats qui ne peuvent de ce fait satisfaire une rentabilité financière à court, ou même à long terme ?

En dehors des montages financiers et fiscaux qui peuvent rendre ces pertes profitables à l’échelle d’un groupe, les bénéfices sont ailleurs, et le capital se récupère en réalité sous d’autres formes : l’influence, la valorisation de « l’image de marque » d’un groupe industriel (elle-même génératrice de profits via les autres activités du groupe), le contrôle relatif de la parole médiatique et la synergie entre les offres d’abonnement à Internet ou à un réseau téléphonique d’une part, et l’exclusivité de « contenus » d’autre part [7].

Plusieurs journalistes, chercheurs et économistes des médias ont pointé, dans les stratégies de certains patrons de presse, une tentative de peser sur la présidentielle de 2017. Si cette explication n’est pas à négliger – d’autant moins que les Bolloré, Arnault, Niel et autres Bergé n’ont pas manqué d’exprimer leur amitié politique au grand jour –, elle ne saurait à elle seule justifier certains rachats (ceux de Patrick Drahi, par exemple). En revanche, l’argument faisant valoir que les grands industriels s’achètent de l’influence (symbolique, politique, économique) en achetant des médias se vérifie dans tous les cas de figure. Ainsi du coup triple réalisé par Patrick Drahi : en investissant dans la sphère médias, il assure sa stratégie offensive sur le marché des câblo-opérateurs en disposant de quoi alimenter ses multiples tuyaux. Par là-même, il se positionne comme un acteur incontournable de l’économie française.

De son côté, Bernard Arnault s’offre avec Les Échos et Investir de quoi faire mousser le petit monde des entrepreneurs. Quant à Bolloré, s’il n’hésite pas à se servir de ses organes de presse pour faire la pub de ses enseignes, il les utilise également pour défendre ses (gros) intérêts en Afrique de l’Ouest.

De la même façon, les raisons ayant poussé les trois propriétaires Pierre Bergé, Xavier Niel, et Matthieu Pigasse (dit « BNP ») à s’approprier des titres de presse à l’histoire prestigieuse n’ont rien à voir avec l’amour de la presse libre. Ainsi Xavier Niel, fondateur de Free, déclarait-il sobrement en juin 2011 à propos de ses emplettes dans la presse : « Quand les journaux m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix. » [8]

Pour autant, ces actionnaires n’ont que rarement, à titre individuel, une influence directe sur les lignes éditoriales de leurs médias, et leurs intérêts n’y sont pas toujours mécaniquement relayés. Ils n’en ont en réalité pas besoin ! D’une part, ils pèsent sur ces lignes en choisissant judicieusement les personnels occupant les postes clés dans les rédactions, en d’autres termes, les « haut-gradés » des hiérarchies éditoriales. D’autre part, l’influence politique obtenue par l’acquisition d’un média constitue à elle seule une force de dissuasion. Le magazine Capital (août 2014) l’explique de façon limpide : « On y regarde à deux fois avant d’attaquer le patron d’un journal. L’obscur boss de Numericable, Patrick Drahi, n’était qu’un « nobody » quand il est parti à l’assaut de SFR. Moyennant quoi il fut attaqué sur tous les fronts : exil fiscal, holdings douteuses aux Bahamas, nationalité française incertaine… D’où Libération. »

Petites amitiés et gros conflits d’intérêts


Si la convergence entre les intérêts des industriels des médias et ceux des acteurs politiques est flagrante dans le cas d’un Bolloré, elle est tout aussi présente quoique moins visible en ce qui concerne les autres grands propriétaires.
Ainsi en va-t-il du trio BNP (Bergé, Niel et Pigasse), qui présidait aux destinées du groupe Le Monde : si les amitiés « socialistes » de Pierre Bergé étaient notoires, la carrière hors médias de Matthieu Pigasse est moins connue du grand public : d’abord administrateur au Trésor public, où il est chargé de la dette, il est ensuite associé-gérant de la banque d’affaires Lazare, où il est recruté par l’entremise d’Alain Minc, lui-même conseiller de Nicolas Sarkozy et de maints hommes d’affaires, et président du conseil de surveillance du Monde de 1994 à 2008. Et comme l’écrivent les Pinçon-Charlot dans leur dernier ouvrage, « quant à l’ami Xavier Niel, le second pilier économique du journal, par ailleurs propriétaire de Free et d’une grande maison dans le ghetto doré de la villa Montmorency, il ne lésine pas sur la brosse à reluire pour réaffirmer [à Emmanuel Macron] son soutien de la première heure et sa confiance en décembre 2018 sur Europe 1 : « On a un super président qui est capable de réformer la France. […] On a le sentiment qu’il l’a fait uniquement pour les plus aisés. Mais il est en train de faire des lois fantastiques. » » [9]

Bernard Arnault, lui, n’a jamais caché ses accointances avec le monde politique, qu’il juge par ailleurs tout à fait normales, voire insuffisantes : « Je trouverais tellement bien qu’il y ait davantage d’allers et de retours entre le monde des affaires et la politique ». Et tandis que François Pinault (Le Point) susurre ses conseils à l’oreille de François Hollande après avoir eu longtemps celle de Jacques Chirac [10], le bras droit de Patrick Drahi, Bernard Mourad, ex-banquier chez Morgan Stanley, est un proche d’Emmanuel Macron et de Stéphane Fouks, lui-même vice-président de Havas, grand ami de Manuel Valls et de DSK.

Cette fraction de la bourgeoisie se retrouve tranquillement chaque mois au club de réflexion Le Siècle, qui rassemble non seulement les patrons des médias, les gros bonnets industriels et financiers et le gratin du monde politique, de « gauche » comme de droite, mais également le personnel journalistique le plus zélé (Arlette Chabot, PPDA, Jean-Marie Colombani, David Pujadas, etc.), qui y défend ardemment les intérêts de ses employeurs.

Comment s’étonner, dès lors, de l’absence de régulation par l’État en matière de concentration capitalistique dans le secteur des médias privés ? Une régulation qui, par ailleurs, n’est pas franchement en odeur de sainteté chez les décideurs politiques au pouvoir depuis des dizaines d’années, tout acquis qu’ils sont aux doctrines libérales et aux vertus de la concurrence libre et « non faussée ». Ainsi, la dernière loi votée en matière de régulation dans les médias date de… 1986 (dite loi Léotard) ! Un texte qui organisait d’ailleurs en premier lieu la dérégulation du secteur audiovisuel [11].

Notons pour conclure que si les gouvernements successifs ont pris grand soin de ne pas mettre son nez dans le business des médias privés, on ne compte plus leurs interventions dans l’audiovisuel public. Le dernier exemple en date : les 60 millions d’économies d’ici à 2022 annoncé par Sibyle Veil à Radio France, dont elle est PDG depuis avril 2018. Et Les Échos (18/06/19) de dérouler la feuille de route traditionnelle des saignées budgétaires : « [Le plan] s’appuie sur les recommandations de la Cour des comptes [et] vise à anticiper la baisse de la contribution de l’État (moins 20 millions d’euros sur quatre ans) et la hausse des charges de personnel. […] Il prévoit de supprimer 270 postes si les salariés acceptent de faire une croix sur des semaines de congé, ou 390 postes s’il n’y a pas d’accord avec les syndicats. » Un mouvement de grève, appelé par l’intersyndicale de Radio France, a débuté le 18 juin face à ces nouvelles coupes qui menacent, in fine, de casser le service public… au plus grand bonheur des propriétaires de médias privés.

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