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L’INFORMATION, BIEN PUBLIC ? «UN ESPACE PUBLIC À RÉINVENTER» Henri Pigeat

« La dégradation de la qualité de l’information médiatique

« tend parfois à ressusciter les analyses en faveur d’une transformation de celle-ci en « bien public », conduisant à mettre les moyens d’information à l’abri du marché. La question mérite attention, mais sachons qu’elle comporte autant de fausses évidences que d’ambiguïtés ». Henri Pigeat.

Dans le prolongement de nos précédentes publications ( voir en fin d’article ), nous vous proposons un article de Henri Pigeat sur l’information comme bien public, en particulier :

Article

L’information, un bien public ?

Henri Pigeat, Commentaires N° 175 Automne 2021

La dégradation de la qualité de l’information médiatique tend parfois à ressusciter les analyses en faveur d’une transformation de celle-ci en « bien public », à l’abri du marché. Certains réclament même une « refondation de la propriété des médias ». Un ouvrage français en offre un récent exemple1. La question mérite attention, mais comporte autant de fausses évidences que d’ambiguïtés.

La notion de « bien public » évoque une ressource précieuse dont la protection est nécessaire à tous, comme l’air et l’eau. L’analogie qui transparaît avec un raisonnement écologique est toutefois fragile.

L’information, prise au sens d’un message qui décrit un fait et le relaye au public sous une certaine forme (du latin informare), correspond à une interprétation ou création intellectuelle humaine et non à une entité extérieure vivante appelant une cohabitation harmonieuse.Le concept de propriété ne se rapproche pas plus facilement de celui d’information. Définie comme un acte d’observation et d’expression, celle-ci peut devenir un service commercialisable, mais sans jamais cesser d’être une capacité humaine naturelle dont la parole est le premier exemple.

Un statut de propriété publique serait contradictoire avec l’irréductible appartenance de l’information à chaque individu, sauf à nier l’autonomie de pensée. Malgré de persévérants efforts, aucun régime totalitaire n’a jamais pu véritablement y parvenir. Si vivante que soit encore chez nous la querelle entre Rousseau et Voltaire, un réveil des mânes de Gracchus Babeuf a donc peu de chances d’être ici très productif.

La propriété peut certes aussi se référer à un type de pouvoir qui ne relèverait ni de l’autorité politique ni d’intérêts mercantiles. Encore faudrait-il pouvoir en préciser les objectifs et en distinguer les applications. Si cette propriété se rapporte au public en général, quelle en serait l’incarnation ? D’où viendrait-elle ? Comment exercerait-elle ses responsabilités ? Si l’objectif est de donner le pouvoir aux praticiens, les mêmes questions vaudraient pour ce nouveau clergé. Les tentatives périodiques de « sociétés de journalistes » n’atteignent pratiquement jamais leurs objectifs.

L’association à la gouvernance de médias de telles entités se heurte à de nombreux obstacles : compatibilité avec les contraintes de la gestion, obtention des ressources nécessaires à la production de l’information, conflits internes d’engagements, tentations d’exclusivisme contraire à la pluralité des opinions et bien d’autres. Quant au contrôle des médias par des puissances financières qui menaceraient, elles aussi, le pluralisme, il mérite évidemment attention. La question existe toutefois dans toutes les activités économiques et le remède en est connu et utilisé. Il a pour noms transparence, concurrence et protections légales de celle-ci, sans qu’il soit nécessaire de mettre en cause des régimes de propriété dont la prise en compte conduit à des considérations beaucoup plus profondes.

La recherche de solutions aux problèmes posés suppose donc d’aller plus avant dans l’analyse de l’acte d’information. Celui-ci est en effet aussi une diffusion. Depuis les tablettes d’argile sumériennes, l’information se distingue de la communication interpersonnelle, assurée principalement par la parole et l’écriture. Elle suppose des moyens intermédiaires dont la technicité n’a jamais cessé de s’enrichir. Toutes les étapes de cette histoire, longue maintenant d’au moins 5 000 ans, ont eu des incidences sur la portée de l’information, mais aussi sur sa nature. Certaines ont été plus importantes que d’autres, comme celle de l’imprimerie qui a conduit à l’avènement d’une ère véritablement nouvelle.

Les mutations actuelles ont des effets sociaux, culturels et politiques d’une ampleur comparable, si ce n’est supérieure. Le phénomène actuel ne se limite pas, en effet, à l’arrivée d’une technique nouvelle. Il est une confrontation avec plusieurs innovations conjointes qui s’amplifient mutuellement : multiplication de canaux de diffusion à capacité infinie et universelle, disponibilité pour quasi chaque être humain adulte d’un téléphone portable devenu un véritable ordinateur de poche et développement continu d’une puissance inégalée de mémoire et calcul numérique. Cette conjonction réalise, en pratique, les conditions d’une véritable rupture de civilisation.

Nous sommes loin encore d’avoir compris toutes les chances et tous les risques de ce monde émergent. Après plus de vingt ans de fascination et de désarroi, le phénomène donne cependant lieu à une meilleure prise de conscience de plusieurs évidences, un système de diffusion totalement nouveau est désormais installé, l’information est quasi noyée dans un flot de messages largement étrangers à ses finalités, les opérateurs professionnels sont dans une difficile quête de stratégie et les responsables publics doivent établir pour l’espace public des conditions de fonctionnement très différentes de celles qui ont permis l’existence des démocraties modernes.

Un changement radical de système

Après l’extase initiale qu’elles ont pu nous inspirer, il y a moins d’un quart de siècle, les techniques numériques de diffusion, alors qualifiées d’« autoroutes de l’information », ont envahi toutes nos activités, au point de générer de quasi-addictions. Elles laissent néanmoins apparaître aussi désormais des aspects lourdement négatifs et commencent à nous faire peur, autant du fait de leurs pouvoirs sur nos personnes que de leurs effets sur nos communautés.

Diffusion de masse, connexions bilatérales et traces mémorisées sont trois des principaux caractères qui distinguent le nouveau système de l’ancien.

L’extraordinaire capacité de diffusion qu’autorisent la multiplication des canaux et la vitesse des transferts a permis de substituer une pléthore et même une continuité ininterrompue à une relative rareté d’information.

Ainsi disparaît, pour une large part, la nécessité de sélectionner les messages, comme l’obligation de les hiérarchiser, tandis que se développe ce qui est parfois qualifié d’« info-pollution ».Le deuxième changement dont toutes les conséquences ne sont pas encore mesurées est celui du passage d’une diffusion unilatérale à des liaisons bilatérales. Ce ne sont plus quelques centres qui émettent vers une infinité de récepteurs, souvent relativement passifs. Dorénavant, chacun peut non seulement tout recevoir, mais aussi émettre très facilement, sans limite et de surcroît anonymement ses propres messages.

En troisième lieu l’audience change de nature. Alors que celle des médias traditionnels constituait une masse assez peu différenciée, celle des réseaux numériques laisse désormais des traces mémorisables de toutes nos interrogations et démarches, de nos goûts et sensibilités, voire de nos pensées. Ce sont les fameuses data, encore quasiment inconnues il y a dix ans et bien traduites en français sous le nom de « données », au double sens de faits, mais aussi de cadeaux dont nous laissons gratuitement une jouissance commerciale aux opérateurs de réseaux.

Les médias classiques, presse écrite, radio et télévision, ne sont pas seulement aspirés par les techniques du nouveau système. Celui-ci capte progressivement leurs ressources, mais aussi leur identité et leurs finalités. Depuis leur création, avec l’apparition de la presse écrite il y a deux siècles, les moyens de production et diffusion des nouvelles avaient pour finalité principale l’information du public. Leur raison d’être était de répondre aux curiosités et au besoin de connaissances de la population. Les moyens techniques qu’ils ont progressivement suscités étaient au service de l’information pour en étendre l’aire géographique et la variété. Dans une évolution parallèle, la presse avait bénéficié, dans toutes les démocraties, de protections légales et de certaines facilités fiscales en contrepartie du rôle qu’elle jouait dans le débat public. De même avait-elle pu construire un modèle économique spécifique fondé sur deux ressources principales, la vente au numéro ou par abonnement et la publicité. Par consensus tacite, le volume de la seconde a longtemps représenté une proportion minoritaire pour éviter qu’il pèse trop lourdement sur une information supposée ne dépendre ni du pouvoir politique ni d’intérêts commerciaux étrangers et posée en finalité dominante.

Bien que qualifiés de « médias » par facilité sémantique, les réseaux numériques et « plates-formes » d’aujourd’hui sont d’une tout autre nature. Ils ne sont plus des moyens au service de l’information, mais ont leur propre finalité commerciale.

À leur origine, dans les universités américaines à l’extrême fin du xxe siècle, leur propos était simplement d’établir des relations faciles entre leurs usagers, un peu à la manière du téléphone ou du courrier postal. Le contenu des messages dont ils facilitaient la diffusion n’était pas leur préoccupation, même s’ils invoquaient fréquemment un principe de liberté d’expression favorable à leurs intérêts. Cette première activité de relations entre des personnes connut un succès rapide et se traduisit par la constitution d’audiences importantes. Celles-ci devinrent facilement le fondement d’un second commerce auprès d’annonceurs publicitaires. Puis la valeur des données recueillies fut augmentée grâce à une gestion numérique qui aida à les qualifier, facilita leur segmentation et permit leur classification. Ainsi naquit, en quelques années, un troisième commerce, celui de la publicité dite « ciblée », considérablement plus efficace et surtout plus rémunératrice.

Sans être totalement négligée par les réseaux numériques, l’information traditionnelle ne joua jamais le rôle principal dans ces développements. Sa place fut plutôt celle d’un moyen dans un « business » dont l’objectif était la commercialisation de « l’attention » du public, le fameux « temps de cerveau disponible » qu’évoquait naguère un responsable de télévision qui ne manquait pas de sens prospectif. Sans s’arrêter ici sur les divers intérêts de ce commerce, force est d’observer que cette mutation changea profondément la place, mais aussi la nature de l’information dans la cité.

Une information en dilution

L’information a largement perdu ses finalités propres pour se soumettre à celles du nouveau système de diffusion. Jamais des messages aussi nombreux ont eu d’aussi faibles capacités informatives. La quantité diffusée induit inévitablement des phénomènes d’indifférenciation. L’information se transforme en bruit peu intelligible. La quantité diffusée ouvre également la porte à diverses dérives présentes dans chaque société, pour ne pas dire dans chaque individu. Le propos ici n’est pas de les caractériser selon leur intérêt social ou leur caractère moral, mais simplement d’en observer la variété : échos et rumeurs, fausses nouvelles organisées, expressions de passions comme celles de la haine, incitations à la violence et opérations de subversion. Loin de la régulation naturelle aux petites communautés, les réseaux créent, par leur puissance, mais aussi par l’anonymat qu’ils offrent, des effets de foule traditionnellement générateurs de retours à des situations émotionnelles de quasi-sauvagerie.

Les diverses formes de publicité et de « communication » occupent une place dominante dans la multitude des messages, tant du fait des capacités de diffusion disponibles que par la logique de fonctionnement inscrite dans les logiciels des réseaux.

Les critères de choix et de priorité des messages ne sont plus déterminés par l’intérêt de leur contenu pour l’individu ou la communauté, mais par leur capacité à rassembler et conserver la plus large audience, à « faire événement », à exciter les émotions et à entretenir les passions.L’information « d’intérêt public » perd, de la sorte, la position de référence qu’elle occupait traditionnellement. Au sens d’une proposition de connaissance et de compréhension du monde qui nous entoure, elle a cessé de représenter une part majoritaire des messages diffusés, même si ceux-ci continuent à être tous qualifiés d’informations. La position sur laquelle elle est reléguée est défensive. Alors que les critères de raison dont elle se prévaut ne correspondent plus à la logique d’attractivité des réseaux, elle doit non seulement défendre ses positions, mais se protéger aussi des contagions de choix et de style qu’exercent les nouveaux messages dominants.

Parallèlement, cette information subit les effets positifs, mais aussi négatifs des progrès des sciences cognitives. Une meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau permet aussi d’en comprendre certaines failles, exploitables à grande échelle par les techniques numériques. Concrètement, les bénéfices de l’« intelligence artificielle » ont pour contrepartie des possibilités de manipulations mentales dont la communication commerciale et politique fait régulièrement usage. L’information d’intérêt public doit ainsi apprendre à connaître et à surmonter des obstacles nouveaux qui constituent autant de stimulants que de risques pour la capacité de penser.

Les conditions de formation de l’opinion publique évoluent parallèlement dans une confrontation de messages en forme d’affirmations de type publicitaire plus que d’incitation à l’esprit critique, au jugement et au dialogue. En s’éloignant des conditions de l’« espace public » de raison, théorisé il y a un peu plus d’un demi-siècle par le philosophe Jürgen Habermas, l’information de l’époque numérique tend à moins servir un débat public pluraliste qu’à devenir, pour le plus grand nombre, une confrontation de positions schématiques essentiellement antagonistes.

Des praticiens en quête de stratégies

Confrontés à une difficile compréhension de bouleversements techniques inédits et soumis à des pressions économiques croissantes, les responsables de l’information ont eu besoin de temps pour imaginer de nouvelles stratégies. La situation est paradoxale. Au milieu des années 90, le système numérique annoncé était porteur de grands espoirs pour l’épanouissement individuel comme pour le développement de la société. Aujourd’hui, le chaos informationnel suscite d’abord une demande pour une information plus professionnelle, espérée plus fiable. Les débats, autour par exemple de l’épidémie ou des questions écologiques, soulignent la nécessité de dépasser les insuffisances de l’information scientifique destinée au grand public. En même temps des initiatives apparaissent partout dans le monde pour réinventer une information d’intérêt public qui réponde à cette demande, en sachant utiliser les moyens numériques disponibles et en imaginant de nouveaux marchés.

Les éditeurs de presse et les responsables de médias audiovisuels sont en première ligne. Le numérique offre des chances nouvelles infinies de diffuser à bon compte des informations de genres très différents. Plutôt que de se soumettre aux logiques des techniques et de servir de faire-valoir aux réseaux surtout soucieux de conforter leur propre puissance, des médias explorent de nouvelles voies. L’existence de genres très différents d’information apparaît comme une richesse, dès lors que chaque genre assume sa place. Sans revenir à Ésope, l’information peut comme la parole communiquer le pire comme le meilleur puisqu’elle est humaine.

Dans cette variété, l’information « d’intérêt public » peut non seulement conforter une place spécifique, mais trouver à se rémunérer, sans se résigner aux facilités insuffisantes et illusoires des secours d’assistance publique ou de mécénat. Divers modèles économiques renouvelés apparaissent dans le nouveau contexte numérique, en affichant des ambitions que seule peut rendre l’information d’intérêt public.

Moins menacé qu’il le croit parfois, le journalisme garde aussi le choix de son destin, devenir un supplétif de la communication commerciale et politique ou assumer pleinement son métier de « technicien du fait », en confortant une position de « tiers de confiance ». Le désordre informationnel a le mérite de développer une demande pour un véritable professionnalisme, aidant à distinguer ce qui mérite le nom d’information d’intérêt public des autres messages diffusés au public. Héritage historique lié à la diversité des cultures, la variété des genres de journalisme n’est pas un handicap aux rénovations nécessaires de la fonction tant que les principes fondamentaux de celle-ci sont respectés. La vérité n’étant jamais totalement accessible, du fait même de la part d’opinion qu’elle contient, le journalisme est astreint à une forme de modestie, mais il a l’avantage de pouvoir déployer une ambition méthodologique apte à lui garantir la confiance de son public. La compétence professionnelle ne résulte pas en effet du seul bénéfice de la liberté de pensée et d’expression. Elle est le fruit de la connaissance et de la pratique de règles précises, comme dans tous les métiers. Si perturbante que soit leur intervention, les techniques numériques n’effacent pas cette vieille évidence, pas plus qu’elles ne peuvent s’y substituer. Pour oser une comparaison d’actualité, avec la pratique médicale moderne, le journalisme peut bénéficier autant de l’ouverture du monde que des techniques nouvelles dès lors qu’il les met au service de ses propres principes.

Un espace public à réinventer

Comme les professionnels des médias, les responsables publics ont tardé à comprendre combien le nouveau monde numérique transformait l’information et même… la politique. Après une sous-estimation du phénomène, ils ont parfois cédé à la tentation dangereuse d’en devenir des acteurs, avant de revenir à leur responsabilité naturelle du bon fonctionnement du nouvel espace public, garant de la suprématie de l’intérêt général sur les intérêts particuliers, y compris commerciaux.

Les régimes totalitaires, comme la Chine, ont été les premiers à réagir, afin d’éviter la montée en puissance de pouvoirs rivaux. Les démocraties ont été plus embarrassées entre des principes contradictoires lorsque, par exemple, celui de la liberté est invoqué pour protéger les positions dominantes de quelques groupes mondiaux. Une vision plus réaliste leur permet aujourd’hui d’oser projeter des règles plus cohérentes. Les initiatives se multiplient à cet égard dans de nombreux pays et, de façon plus intéressante encore, à l’échelle internationale, comme l’illustrent par exemple les deux projets de directives actuellement en discussion dans l’Union européenne (Digital Service Act et Digital Market Act). Après la présidence Trump, les États-Unis retrouvent leur tradition antitrust inaugurée dès 1890 avec le Sherman Act.

Les nouvelles règles seront longues et difficiles à établir, mais la situation anarchique actuelle est vouée à disparaître. Contrairement à leurs affirmations et en dépit de leurs considérables investissements en lobbying, les GAFA ont des difficultés croissantes à expliquer comment leurs intérêts propres correspondent à l’intérêt économique général. Comme en témoigne une histoire déjà ancienne, les échanges internationaux et nationaux ne peuvent se passer longtemps de règles du jeu, sauf à déboucher sur des conflits violents préjudiciables à tous, y compris aux plus puissants.

La tentation existe parfois d’atténuer les difficultés par des approches dites « de régulation », c’est-à-dire en confiant à des comités d’experts le soin d’adapter progressivement les règles en cours. Point n’est besoin de souligner que les systèmes dits de « régulation interne » mis en place par les réseaux et proclamés « indépendants » ne sont que des faux-semblants » évidemment soumis aux intérêts particuliers des groupes qui les financent. Une régulation externe peut, en revanche, offrir des avantages de rapidité et de flexibilité d’action. Lorsqu’elle devient elle-même un système permanent, elle pose toutefois des questions de responsabilité. Elle ne peut se substituer durablement à la loi objective et permanente, devant laquelle tous sont égaux et dont le respect est un des principes élémentaires de la démocratie.Parallèlement, la collectivité publique ne peut esquiver une autre responsabilité, fondamentale, mais longtemps négligée, celle de la clarification des réalités de fonctionnement des opérateurs, notamment pour éviter les secrets numériques de fabrication dont le citoyen devient la victime. Cette obligation de transparence est une condition nécessaire pour que chacun puisse comprendre le nouveau système et en faire un usage responsable. L’effort passe par des recherches multidisciplinaires inévitablement coûteuses sur des innovations scientifiques et techniques déjà opérationnelles, mais toujours en évolution. Il induit aussi une diffusion publique suffisante de leurs résultats, afin d’éclairer sans trop de délais les jugements et les décisions du législateur, des entreprises et des citoyens. Une partie de ces nouveaux savoirs auront nécessairement leur place dans les programmes de formation et d’enseignement à tous les niveaux.

L’intérêt public, principal enjeu

La dilution de l’information observée depuis plus de vingt ans a conduit à ce que les mots employés depuis longtemps désignent aujourd’hui des réalités très différentes de celles auxquelles nous croyons encore. Le mot information ne correspond ainsi plus au sens de référence qu’il avait progressivement acquis en deux siècles. Une qualification de « bien public par nature » lui convient moins que jamais, ne serait-ce que du fait des interprétations et arrière-pensées que le vocable suscite. La profondeur de la crise qu’elle affronte nous incite en revanche à nous remémorer l’aphorisme prêté à Einstein sur notre intérêt pour la sophistication des moyens et notre relative indifférence pour les fins. Les techniques sont en effet d’abord des moyens qui relèvent de choix plus ou moins réalistes, comme transformer les conditions de vie de la personne humaine si ce n’est changer sa nature. Il en va de même pour l’information. Pur objet de commerce ? Outil de pouvoir politique ou corporatif ? Moyen de promotion individuelle et d’harmonie sociale ? Les choix humains dont elle résulte peuvent être le fruit de décisions d’autorités déjà dominantes ou de rapports de forces socio-économiques. Dans un régime de libertés, ce choix est la conséquence de débats ouverts et évolutifs, non de postulats dogmatiques. L’approche réaliste d’une sauvegarde de la position de référence de l’information n’est pas d’en faire une institution plus ou moins mythique, mais de la prendre en compte comme une « question d’intérêt public », en recherchant sans relâche les conditions nécessaires pour qu’elle puisse se concrétiser en messages professionnels indépendants dans le respect de la pluralité des opinions.


[1] J. Cagé et X. Huet, L’Information est un bien public. Refonder la propriété des médias, Seuil, 2021.

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