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LIRE «LA CORRUPTION, COMMENT CA MARCHE ?»

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Corruption, fraudes : les cancers de la démocratie

Noël Pons – Areion24.news

Dans votre ouvrage : « La Corruption, comment ça marche ? », vous expliquez notamment que « le venin des fraudes a envahi toutes les strates de l’économie mondiale et de la société ». Vous dites que « la fraude est devenue industrielle et généralisée » et qu’elle « constitue même l’un des domaines les plus florissants de l’économie actuelle ». Qu’en est-il réellement de l’état de la fraude dans le monde aujourd’hui ? Est-elle vraiment partout ?

N. Pons : Si « le venin des fraudes a envahi toutes les strates de l’économie mondiale et de la société », c’est bien parce que ces dernières présentent de fortes prédispositions facilitant ce développement. Le Larousse définit la fraude comme un « acte malhonnête fait dans l’intention de tromper en contrevenant à la loi ou aux règlements ». Les fraudeurs disposent d’innombrables points d’accès, ils peuvent affecter tous les systèmes, la pandémie l’a démontré.

La fraude agresse l’impôt en priorité, mais s’attaque à tout type de réglementation légitime, nationale ou internationale, aux processus internes susceptibles de limiter l’appropriation de gains. La criminalité organisée performe dans les attaques externes. La palette des opportunités est sans limite, composante de la vie collective, présente partout où il y a quelque chose à gagner, elle évolue en permanence.

Les organisations qui en ont l’opportunité font de la fraude un véritable centre de profit, dont une partie des montages est qualifiée d’« optimisation ».

La commercialisation des montages s’est professionnalisée et mondialisée. La survie de ces artistes du faux et de l’occulte, de cette organisation parallèle si chère aux criminels et aux « premiers de cordée » dépend de l’utilisation généralisée des montages destinés à dissimuler les origines, les destinations réelles des fonds et leurs propriétaires. Leur lobby exerce par ailleurs une pression exceptionnelle.

De plus, l’écosystème de la fraude ne peut plus être réduit au comportement de tel ou tel, ou au tour de main d’un métier. Il s’est désormais démocratisé, tout le monde dispose de sa boîte à outils adaptée.

La fraude envahit toutes les strates, elle concourt directement ou indirectement aux quatre types de délits que j’ai qualifiés de « cavaliers de l’apocalypse » (1). Le fraudeur et le corrompu doivent blanchir et ont besoin d’argent sale ; le blanchisseur doit frauder et corrompre et le criminel a besoin de frauder, de corrompre et de blanchir l’argent sale. De plus, chacun utilise les mêmes conseils, les mêmes montages et le même type de défense lorsqu’ils sont attaqués. 

La fraude comme la corruption rongent discrètement les fondements de notre démocratie. Ces maux nous concernent tous et se développent grâce à notre manque de réaction. On a ainsi pu dire que « la délinquance financière n’entraîne pas de mort d’homme… alors tout le monde s’en fout ».

Vous décrivez une « mutation à peine croyable » de la place des fraudes dans le système libéral actuel depuis près de cinquante ans. La mondialisation et l’apparition d’Internet sont-elles les principales causes de cette mutation ? Qu’est-ce qui a changé ?

La mondialisation a libéralisé les transferts financiers et les échanges commerciaux. Des montants colossaux ont voyagé sans contrôle et à grande vitesse, du fait des progrès de l’informatique et de l’Internet, sous couvert de fausses factures, de faux contrats, de faux procès, de sociétés écrans. Ils ont été dissimulés et blanchis dans les paradis fiscaux et dans tant d’autres pays non désignés comme tels. Si les typologies des montages n’ont guère changé, la mondialisation et l’Internet ont optimisé leur efficacité par le jeu du saute-frontières, ainsi que leur efficience en découplant le flux financier du flux documentaire. Les manipulations se déclinent à l’infini. Le Meccano des fraudes s’est informatisé, l’Internet lui apporte une réactivité extrême. Il exploite toutes les failles et tous les blocages entre les législations des différents pays. La mondialisation et la dérégulation ont diffusé ces montages urbi et orbi en facilitant le rapprochement avec la grande criminalité afin de faire des affaires, de protéger les flux frauduleux. Celles-ci constituent le facteur multiplicateur de la corruption et ont promu une oligarchie s’estimant au-dessus des lois.

Quid du rôle de la criminalité en col blanc ou du monde politique ? Sont-ils des acteurs incontournables des processus de fraude et de corruption ?

La criminalité en col blanc — entreprises comme dirigeants — utilise méthodiquement tous les moyens susceptibles d’éviter les taxations. Ce comportement était, jusqu’en 2014 (Lux Leaks), connu, mais seuls les spécialistes en discernaient le caractère global. Les listes de fraudeurs transmises aux services de contrôle sur Cd-Rom, les lanceurs d’alerte puis les multiples fuites (leaks) ont démontré l’authenticité de nos soupçons et apporté la preuve de la généralisation de ces pratiques profondément installées dans l’économie. Ainsi, les « tours de main » des secteurs économiques, ceux des « élites » qui en profitent et l’obscure transparence des États facilitateurs ont été portés au grand jour. Les fraudes et les « optimisations » ont été décrites, détaillées et documentées. Neuf « Leaks  » majeures ont été diffusées jusqu’en 2021.

Des avancées ont été constatées au plan international sous l’égide de l’OCDE : la tenue d’un fichier des bénéficiaires effectifs, les accords d’échanges d’informations et une future taxation des multinationales fixée au cours du dernier G20 financier au taux de 15 %, ce qui ne gênera guère les pays qui ont fait métier des baisses d’impôts. Mais les pratiques de contournement sont déjà installées…

Les affairistes et certaines élites politiques — dans des logiques idéologiques, parfois pour des raisons électorales, souvent parce qu’il ne faut jamais insulter l’avenir et qu’on aspire à des postes majeurs ou par crainte qu’une lutte franche dans ce domaine ne puisse affecter des proches ou des membres importants du groupe — ne font pas preuve d’un dynamisme excessif dans ce domaine. Ceux qui s’engagent vigoureusement dans cette lutte relèvent d’un atypisme respectable mais minoritaire. C’est souvent le scandale, parfois la pression extérieure qui préside au vote des textes et aux comportements.

L’affaire Cahuzac a « forcé », mais avec de grandes difficultés, le vote de la « loi panique » qui a enfanté les textes importants sur ces problèmes en France. L’élaboration de ces textes a toujours été laborieuse. Selon le sociologue Pierre Lascoumes, nous disposons de « principes forts et d’une application aléatoire », car une fois le texte voté, un lobbying concerté se développe afin d’en réduire la portée.

Malgré une bonne coordination entre les services, essentielle dans ce secteur, l’exécutif reste à la traîne. Les affectations de magistrats, de greffiers, de policiers, d’agents des impôts, des douanes entre autres ne satisfont pas aux besoins. Les vocations pour « les enquêtes à tiroir » sont faibles, car les évolutions de carrière ne suivent guère. Les moyens restent insuffisants au regard du stock existant et de la grande complexité des affaires.

Par contre, les lobbies utilisent chaque opportunité pour tenter d’éroder ces procédures installées au forceps.

La fameuse loi ASAP [accélération et simplification de l’action publique] a, sous couvert de tests et de simplification, apporté des modifications aux textes qui accroissent les risques d’escroquerie, de favoritisme ou de corruption dans les marchés publics. À l’occasion de la condamnation par des tribunaux de hauts personnages, des « buzz » honteux ont été émis par nombre de politiques et de médias. D’aucuns auraient été condamnés « pour avoir fait ce que tout le monde fait », d’autres pluri-condamnés ont poussé des cris d’orfraie en dénonçant un complot. Le parquet national financier (PNF), serait trop prompt à ouvrir des poursuites contre une élite politique et entrepreneuriale, mais ses enquêtes préliminaires seraient trop longues… 

La limitation de la durée des enquêtes préliminaires a été proposée sans augmentation corrélative de spécialistes de l’investigation, le problème du secret professionnel des avocats a envahi la presse…

Le projet de réforme de la police pourrait bien porter atteinte à la poursuite de la criminalité et de la corruption. Le rattachement à une direction centrale et à des directions locales placerait les spécialistes des enquêtes complexes sous l’autorité des directeurs départementaux, eux-mêmes sous l’autorité des préfets, ce qui pourrait ralentir les enquêtes concernant les élus locaux et des personnalités locales. Les investigations touchant à la grande criminalité et aux réseaux pourraient en être affectées du fait de la complexité des affaires et de leur durée.

Les amendements proposés tout récemment par le Sénat peuvent fragiliser considérablement le régime des lanceurs d’alerte.

Tous ces éléments montrent que la lutte contre la corruption est un combat de tous les instants, car finalement « elle emmerde tout le monde » — puisque c’est un terme à la mode.

Dans quelle mesure les organisations criminelles, mafias ou cartels, jouent-elles un rôle dans ces activités ? Comment cela se traduit-il concrètement ?

Concrètement, cela dépend de la situation du pays dans lequel ces organisations agissent. Un très grand nombre de pays sont criminalisés soit parce qu’ils n’ont pas les moyens juridiques et personnels de contrer les groupes criminels et les mafias, soit parce qu’ils se complaisent dans l’auge criminelle, et on constate que les pays dictatoriaux présentent une organisation similaire.

Le monde criminel ne fonctionne pas en marge de la société. Au pire, les comportements s’installent au cœur de l’activité économique, au mieux ils s’ancrent au monde « propre » par des liens et des canaux parallèles. Les pratiques criminelles ont, depuis la chute du mur de Berlin, intégré l’économie qui, du fait de la mondialisation, est devenue incontrôlable.

L’exemple des marchés publics en apporte la preuve, tout comme celui du travail clandestin, de la fraude fiscale ou de l’escroquerie aux subventions. Ainsi, de nombreux secteurs fragiles sont gangrénés, en particulier le secteur touristique et immobilier, tout en développant leur business historique. Les criminels ont besoin d’entreprises officielles à des fins stratégiques, organisationnelles, financières et surtout dans leur approche des pouvoirs. L’exemple de la Brise de Mer le démontre : la plupart des gains étaient réintégrés dans des entreprises propres. Quant au système bancaire, il facilite le blanchiment des gains illégaux. Souvenons-nous de la « parenthèse divine » pour le crime, autour de la crise de 2008 : les plus grandes banques, sanctionnées depuis, ont facilité le blanchiment des flux illégitimes pour se refinancer. Ces organisations n’hésitent pas non plus à créer des entreprises déconnectées du crime (2), car parfois les activités criminelles et économiques sont complémentaires.

Ces groupes se sont opportunément impliqués dans la cybercriminalité, elle pourrait désormais devenir une source majeure de revenus. Ils ont surfé sur la pandémie en développant les opportunités de fraude et de corruption partout où c’était rentable : masques, respirateurs, détournements de subventions, agressions par rançongiciel, faux ordres de virement… Ils ont investi le monde du « Darknet » dans lequel les contenus illégaux sont légion. Ils semblent en majorité dédiés à la pornographie et à la pédophilie, à des ventes illégales, drogue, négationnisme, vente de codes de carte bancaire, vente de données personnelles, vente de données professionnelles, ventes d’armes et fournitures d’explosifs…

L’afflux de fonds à blanchir a nécessité l’installation de systèmes encore plus complexes, rendant les contrôles laborieux et interminables du fait de l’assemblage des diverses spécialités œuvrant de manière coordonnée dans le détournement de données comme dans le blanchiment des flux qui en sont tirés et qui sécurisent les montages. Le fractionnement, l’internationalisation, la sous-traitance en cascade et la fluidité de gestion de ces montages sont érigés en principe de gestion ralentissant de fait les poursuites.

Quel est le rôle des paradis fiscaux, que vous appelez une « tumeur au cœur de l’économie et de la finance » ? Comment expliquer qu’ils continuent à exister malgré la multiplication des scandales comme celui des Panama Papers ?

Le paradis fiscal est l’une des pièces maîtresses du dispositif frauduleux. Il fournit, clés en main, les moyens aux privilégiés de contourner les règles, les lois et les réglementations édictées dans d’autres pays. Il monétarise les moyens d’échapper à ce qui constitue l’essence même de la vie en société.

Les scandales n’ont que peu d’effets sur la survie des paradis fiscaux, car la « globalisation économique », développée de concert avec la création des grandes entreprises internationales, a généralisé l’utilisation de ces derniers. Les principes de souveraineté exclusive de chaque État sur son territoire et le soutien des pays industrialisés à leurs entreprises phares et à leur internationalisation se sont imposés. Il s’en est suivi la création d’une sorte de droit international économique plus ou moins écrit traitant de la réalisation des contrats hors juridiction, du règlement des litiges entre entreprises et de la création d’espaces fictifs appelés « offshore  ».

De plus, ils sont porteurs de très forts enjeux géopolitiques, car installés dans les zones d’influence des États. Les grandes puissances utilisent les territoires qui sont sous leur dépendance, certaines les contrôlent indirectement. D’autres se défendent seuls. Les Îles Caïmans seraient un important créancier des États-Unis. En fait, l’apparence des moyens utilisés dans la lutte contre les paradis fiscaux est souvent le sabre de bois. Pourtant, quelques avancées sont constatées, mais leur efficacité est faible.

Vous écrivez que le secteur des marchés publics est particulièrement sensible à la fraude et à la corruption. Comment expliquer cela ? Quelle est l’ampleur du phénomène ?

Les marchés publics ont toujours présenté une forte réceptivité aux atteintes à la probité et aux détournements de fonds publics, ils en constituent l’un des supports privilégiés. Ce constat s’explique aisément : l’argent de l’État c’est de l’argent public et, on l’a constaté en matière de fraude, « qui vole l’État ne vole personne » ; de plus, les victimes ne sont pas individuellement identifiables. Les marchés sont Camusiens : ce qui ne peut être nommé n’existe pas !

Les typologies de montages sont bien connues et se perpétuent, déclinant les mêmes pratiques à chacune des phases des marchés. Ainsi, au fil du temps et de l’évolution technique, un type de montage est parfaitement conçu et adapté à la procédure et au cycle de contrôle. Les manipulations ont été réfléchies, les artifices huilés et agencés dans leurs moindres détails dans le but de ponctionner aisément les caisses publiques. Chaque fraudeur sait exactement quoi faire pour contourner les contrôles, désespérément légers et souvent inopérants. Depuis les études effectuées en amont de la passation du marché jusqu’aux contentieux engagés ou pas lors de leur conclusion, les manipulations sont ajustées. Les artifices mis en place aux divers stades de la procédure présentent une apparente régularité : c’est du bon travail de professionnel.

On doit reconnaître une carence de sanctions effectives, malgré un cadre bien conçu. Pourtant, nombreux sont ceux qui pensent que le Code des marchés et le Code pénal génèrent beaucoup de « paperasse » et d’opposition et que finalement, un « bon » clientélisme serait profitable à tous. Je ne partage évidemment pas cette opinion, car lorsque les bornes sont franchies, il n’y a plus de barrières solides et on entre aisément dans la corruption. N’oublions pas non plus que la corruption dans les marchés publics et le détournement des subventions constituent les jeux préférés des groupes mafieux.

À quoi sert tout cet argent détourné ?

Ces masses d’argent détourné concourent à l’augmentation de la richesse individuelle, à l’enrichissement des mafias et à l’augmentation du nombre de milliardaires, ce qui n’apporte pas grand-chose à la collectivité. Ces fonds manquent aux investissements publics, qui seraient tellement utiles.

Outre le train de vie qu’il n’est pas nécessaire de détailler, les sommes s’investissent dans l’immobilier. Les acquisitions peuvent être légitimes, provenir de biens « mal acquis », être effectuées sous couvert d’hommes de paille ou encore payées avec des cryptomonnaies. Les grandes avenues des plus grandes villes en apportent la preuve, ainsi que quelques domaines remarquables en province.

Elles sont utilisées au financement d’opérations criminelles en cours, d’opérations d’assurance et d’investissements en actions ou en apports en compte courant dans des entreprises censément propres ou en devenir. Finalement rien de très étonnant.

L’argent ne dormant jamais, ces sommes peuvent aussi être investies à l’intérieur des paradis fiscaux dans certains fonds spéculatifs (hedge funds) qui constituent, avec le « private equity  » et l’investissement immobilier, les piliers de la gestion alternative. Leurs stratégies d’investissement reposent sur des prises de risques élevés et sur des espérances de gains considérables et court-termistes. Ces entités peu ou pas réglementées peuvent développer des activités de marché interdites aux banques, et sont devenues autant de boîtes noires.

Elles contribuent au développement de la « finance de l’ombre » («  shadow banking »), assemblage disparate et à géométrie variable qui regroupe les acteurs dont les activités se rapprochent de celles des banques, mais qui ne sont pas des banques et ne sont pas soumises aux mêmes contraintes réglementaires. C’est une masse immense, évaluée à environ 92 000 milliards de dollars par le Conseil de stabilité financière (FSB).

Ces produits recèlent, outre la problématique du mélange avec des fonds criminels, un risque systémique.

Comme chaque année, le rapport de Transparency International sur la perception de la corruption montre que l’Afrique est le continent le plus touché par le phénomène. Comment expliquer cette situation ?

Le rapport de Transparency International mesure le sentiment qui ressort des individus du niveau de corruption dans leur propre pays. L’évaluation n’est pas particulièrement objective, cependant les opinions sont cohérentes avec ce qui se voit et ce qu’on peut ressentir. Par contre, je ne pense pas que dans certains pays mieux notés les situations soient plus brillantes. Il est plus difficile d’y obtenir des informations, les montages peuvent être mieux organisés, mieux cachés et souvent les contrôles ne sont pas ou peu opérants et les scandales y sont rares. Ainsi, la multiplication des poursuites de hauts personnages politiques qui se sont multipliées en France ne donnent pas une lecture trop optimiste du comportement du pays, pourtant les poursuites et les sanctions sont réelles.

Par ailleurs, comment expliquer que les pays du Nord de l’Europe soient moins sensibles à la corruption ?

En effet, dans ces pays, les hommes politiques sont particulièrement contrôlés et font preuve d’une certaine probité. Tout récemment, le mandat de la Première ministre suédoise a duré huit heures. Elle avait utilisé une femme de ménage en situation irrégulière. L’activité des politiques là-bas est transparente et exclut tout charme particulier. Chez nous, des ministres poursuivis restent au gouvernement pendant de longues périodes et les condamnations parfois non définitives font se lever scandaleusement le ban et l’arrière-ban de l’élite politique, même ou surtout pour des multi-poursuivis qui sont réélus.

Il faut cependant relever, à titre d’exemple, le fait que l’OCDE a constaté en 2017 que « la Suède n’avait pas encore adopté la législation requise pour donner suite aux recommandations en suspens visant à réformer ses lois relatives à la responsabilité des entreprises pour corruption d’agents publics étrangers. Le Groupe de travail s’inquiétait du fait qu’en pratique, les sociétés ne peuvent être tenues responsables d’actes de corruption transnationale que si des personnes physiques sont poursuivies et condamnées. En outre, la législation contenait des lacunes potentielles que les entreprises suédoises pourraient exploiter pour se soustraire à leur responsabilité en faisant appel à des ressortissants étrangers pour se livrer à la corruption ».

L’un des plus importants scandales bancaires en Europe, qui a éclaté en 2019, a affecté les banques nordiques. Elles auraient facilité le blanchiment de centaines de milliards d’euros d’origine russe. Les banques en cause, toujours poursuivies à ce jour, auraient utilisé leur réputation de transparence pour devenir des machines à blanchir. En 2016, les « Panama Papers » ont révélé que nombre de contribuables et d’entreprises nordiques avaient placé leurs fonds dans des paradis fiscaux. Ces situations montrent que la réalité des affaires et l’attrait des gains par une élite peuvent présenter quelques divergences avec le discours communément répandu !

Toujours selon Transparency International, l’année 2020 a été mauvaise en matière de lutte contre la corruption, en grande partie à cause de la pandémie de Covid-19. Dans quelle mesure cette crise sanitaire a-t-elle pu favoriser la corruption ?

Les grandes épidémies comme les grandes guerres s’accompagnent d’une multiplication des fraudes, internes, externes, criminelles et de la corruption. La pandémie actuelle, loin d’en réduire le potentiel, a multiplié les opportunités de ce qu’on a pu qualifier de « coronafraudes ».

Les filouteries en pleine pandémie se sont multipliées. Les escroqueries traditionnelles s’attaquant aux particuliers ont profité de la baisse de surveillance relationnelle causée par le confinement et l’angoisse. Les escroqueries flambent sur Internet, elles jouent sur la peur, la faible vigilance des personnes parfois âgées et le rejet des solutions d’État. L’effet de masse permet de récupérer des fonds sans grande fatigue. La criminalité est bien présente dans les combines afférentes aux fournitures de contrefaçons de masques, de gel, de produits miracles et aux escroqueries.

La criminalité a multiplié les cyberattaques, les entreprises constituant les cibles les plus recherchées car les prises sont conséquentes.

Les fraudes comptables se multiplient, les montages relèvent des typologies internes comme externes et surfent sur les périodes de crise et dans l’urgence. Dans ces périodes, les processus classiques de contrôle se dégradent et peuvent aisément être contournés.

À l’occasion du « quoiqu’il en coûte », en l’absence de contrôle préalable, les fraudes se sont multipliées sur la base de faux documentaires de toute nature.

Enfin pour vous, la corruption fait encourir un risque majeur à la démocratie. Pourquoi ? Et comment y faire face ?

La corruption constitue bien une atteinte majeure au système démocratique. Les élites corrompues n’ont que faire de l’environnement juridique, de l’ensemble de la population, pas plus que de l’image et de la situation de leur pays. Seul compte leur enrichissement personnel et celui de leur entourage. On a pu qualifier la corruption « d’abus de pouvoir à des fins personnelles ». Le lien essentiel entre la prise de décision collective et la capacité du peuple à influencer par le vote et la participation ces décisions est alors rompu.

La corruption, lorsqu’elle s’incruste dans un pays, se matérialise par une exécrable répartition des ressources, les kleptocrates se souciant de leur intérêt personnel en priorité. Ce détournement de ressources, de subventions ou d’aides génère un abandon des services publics, soit parce que le financement de ces derniers fait l’objet d’une appropriation par le parti au pouvoir, soit parce qu’il n’est pas financé. Il devient alors lui-même source de corruptions. Pourtant, il est essentiel de disposer d’un système éducatif suffisant, d’une bonne situation sanitaire, d’un environnement interne et externe relativement sécurisé.

C’est aussi la culture de la démocratie qui disparaît, car on constate une perte de confiance dans la politique et envers les fonctionnaires. Une partie de la population se sent méprisée par les élites, et dès lors ne participe plus au vote, ni aux débats publics, considérés comme manipulables.

Les dirigeants corrompus, après avoir mis la main sur l’État, forcent les clivages poussant le citoyen vers des appréciations morales, utilisent souvent la violence en isolant le pays pour se maintenir. Ce n’est pas un hasard si la corruption est devenue le dénominateur commun de la plupart des soulèvements populaires depuis une dizaine d’années.

Alors que faire ? La corruption était déjà là lors de la construction des pyramides, en Grèce ; à Rome, Cicéron en fut l’un des meilleurs opposants, en Europe, bien que poursuivie elle s’est toujours régénérée sous des formes diverses. C’est le point d’entrée de la criminalité dans la politique et l’économie. Elle enrichit les pouvoirs et écrase les opposants des pays illibéraux et dictatoriaux. Ailleurs, elle est considérée comme l’outil de l’occidentalisme.

Penser l’éradiquer est une improbable gageure, trop d’intérêts sont en jeu, trop d’habitudes se sont installées, trop de pays refusent ou désorganisent les contrôles. Dès lors, il reste l’espoir : depuis les pays constituant un groupe d’intégrité et de transparence, il faut poursuivre la lutte en documentant chaque pratique, en communiquant chaque fois que c’est nécessaire, en poursuivant les auteurs et en aidant ceux qui sont de bonne foi.

Mais sachons-le : c’est l’espérance qui supplante l’expérience.

Propos recueillis par Thomas Delage le 20 janvier 2022.

La corruption dans le monde

Notes

(1) Il s’agit du regroupement de délits relatifs à la fraude fiscale, au blanchiment, aux délits d’atteinte à la probité (la corruption, la prise illégale d’intérêt, le trafic d’influence, le favoritisme et la concussion) on peut y joindre le détournement de fonds publics.

(2) Un cartel mexicain a réalisé plus de 60 % de son chiffre d’affaires dans des activités classiques en s’appuyant sur seulement 23 sociétés. Ces dernières éliminaient la concurrence par leur haut degré de capitalisation et d’apports de fonds.

Pour aller plus loin…

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°66, « Géopolitique de la criminalité », Février- Mars 2022.

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