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« FACEBOOK N’EST PAS FIDÈLES À SES UTILISATEURS… ». POINT DE VUE

PRÉSENTATION PAR USBK & RICA

Un autre numérique est-il (encore) possible ?

Nous en avons discuté avec l’activiste Ethan Zuckerman, qui milite depuis des années la fin du modèle publicitaire et une meilleure régulation des réseaux sociaux.

« Je reviendrais probablement sur cette suspension définitive. » Interrogé par le Financial Times sur le sort réservé au compte de Donald Trump, supprimé suite aux émeutes du Capitole en janvier 2021, Elon Musk a une nouvelle fois clamé sa volonté d’en revenir au principe de la « liberté d’expression »… tout en précisant qu’il n’était « pas encore officiellement propriétaire de Twitter » – et donc qu’une telle décision n’était « pas pour demain ».

Reste que, depuis le rachat du réseau social par le milliardaire américain, les débats sur la meilleure manière de réguler et de modérer les réseaux sociaux s’intensifient. À l’occasion de son passage à Paris, où il participait le 10 mai dernier à une conférence sur le « futur des réseaux sociaux » organisée par Sciences Po et le McCourt Institute, nous avons pris le temps d’en discuter avec Ethan Zuckerman, professeur associé à l’université du Massachusetts, ancien directeur du prestigieux MIT Center for Civic Media et créateur du centre de recherche Institute for Digital Public Infrastructure. Depuis les années 1990, celui-ci milite activement pour l’émergence d’un « autre modèle » du numérique.

ENTRETIEN

« Facebook n’est pas fidèle à ses utilisateurs, il est fidèle à lui-même »

Pablo Maillé. 12 mai 2022

Usbek & Rica : En 1994, vous avez participé à la création de l’une des toutes premières sociétés entièrement en ligne, Tripod. Quel est le bouleversement le plus important qu’a connu le paysage global d’Internet depuis cette époque, selon vous ?

Ethan Zuckerman : En 1994, Internet n’était utilisé que par une poignée de personnes. Aujourd’hui, il est présent partout dans nos vies, il est quotidien. Cette transformation a complètement changé la donne en matière de création et de consommation. Les notions de créateur et de consommateur ont été ébranlées. Avant, nous étions tous des consommateurs de contenus et de médias, mais nous n’en étions que rarement les créateurs. Désormais, ce rapport s’est inversé. Ne serait-ce que poster un statut très banal sur Facebook, qui ne sera lu que par quelques amis, c’est déjà créer du contenu. Et ça, nous le faisons constamment.

Aujourd’hui encore, que nous soyions régulateurs, chefs d’entreprises ou citoyens anonymes, nous essayons d’appréhender comme nous pouvons ce changement d’époque. Le fait même qu’on utilise encore le mot « contenu » prouve qu’on est en retard, parce qu’il ne s’agit pas tant d’un acte de consommation que d’un acte de conversation. Prenons l’exemple de Facebook, l’une des plateformes les plus rentables au monde : qu’est-ce qu’on peut y trouver ? Pas grand chose en réalité, si ce n’est les états d’âme de ses amis et les siens. Facebook n’est qu’un intermédiaire à travers lequel nous échangeons. Il nous utilise en exploitant nos données à des fins publicitaires, mais nous en sommes les producteurs. Sans nous, Facebook n’est rien.

Au départ, nous voulions faire de Tripod une plateforme pour aider les gens à savoir quoi faire directement après la fac. Mais ce que nous avons rapidement réalisé, c’est que créer notre propre contenu était très cher : cela nécessitait des éditeurs, de la photo… Et surtout, c’était moins populaire que si nous laissions les utilisateurs créer leur propre contenu ! Ce constat était très troublant pour nous. C’était presque déprimant, nous étions déboussolés. Et puis au fil du temps, nous avons fini par réaliser que c’était un modèle bien plus intéressant qu’il n’y paraissait.

« Sur les sujets technologiques, Elon Musk est souvent du mauvais côté de la barricade »

Ethan Zuckerman, professeur associé à l’université du Massachusetts

Trente ans plus tard, nous voilà plongés dans l’ère des GAFA et des grands monopoles. Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que le milliardaire Elon Musk avait décidé de racheter Twitter ?

Pour être honnête, la première chose qui m’est venue en tête était probablement un gros mot… Le truc, c’est qu’Elon Musk est tellement fort pour capter l’attention qu’on ne sait jamais quand il est sérieux ou pas. On ne sait jamais s’il joue le troll ou non. Bien sûr, il peut parfois utiliser l’attention qu’il génère de façon très positive, par exemple quand il participe à rendre la voiture électrique populaire et accessible aux États-Unis avec Tesla ! Le fait qu’il ait pris cette industrie au sérieux, qu’il ait voulu que les gens s’y intéressent, a été indéniablement positif pour le mouvement climat.

Mais on ne peut pas en dire autant pour toutes ses activités. Sur les sujets technologiques, il est même souvent du mauvais côté de la barricade… Jusqu’à récemment, il était l’un des fervents promoteurs du bitcoin, alors que cette industrie représente un désastre environnemental, par exemple. Pour ce qui est de Twitter, tout ce qu’il a déclaré jusqu’ici paraît très naïf et très daté. Il dit qu’il veut revenir à un système d’authentification grâce au « vrai nom » des gens : c’est le cas pour Facebook depuis sa création, on ne peut pas dire que ça l’ait vraiment aidé. Il dit qu’il veut « plus de liberté d’expression », ce qui est le cas d’à peu n’importe qui n’a pas encore été harcelé au point de vouloir arrêter de parler. Enfin, il dit qu’il veut rendre les algorithmes de Twitter accessibles en open source, ce qui est essentiellement inutile : l’algorithme lui-même n’est pas intéressant, c’est les données extraites à partir de lui qui sont intéressantes ! Récemment, Twitter a réalisé une étude sur son propre algorithme qui démontre l’existence d’un biais contre les sources politiques de gauche. Mais ce n’est pas aussi simple que si Twitter avait décidé volontairement de censurer la gauche… Publier l’algorithme ne suffira pas pour régler le problème.

Bref, toutes ces déclarations suggèrent que Musk n’a pas réfléchi avec sérieux à tous ces enjeux. Le problème est qu’aujourd’hui, posséder plusieurs milliards de dollars suffit à vous faire passer pour un génie – comme si c’était une loi immuable et surtout comme si ce génie s’appliquait à tous les domaines. Personnellement, je pense qu’il y a une part de génie chez Musk : il est particulièrement fort pour attirer l’attention des médias et faire décoller ses entreprises. Mais malheureusement, je ne le pense pas capable de régler les principaux problèmes de Twitter, qui ont surtout à voir avec sa politique de modération et son modèle économique.

En 2014, vous écriviez dans le magazine The Atlantic que le « modèle commercial publicitaire » était le « péché originel » des réseaux sociaux, mais qu’il n’était « pas trop tard pour en changer ». Êtes-vous aussi optimiste aujourd’hui ?

À l’heure où nous nous parlons, des accords sur le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA)[deux textes d’ampleur qui doivent limiter la domination économique des grandes plateformes et la diffusion de contenus et produits illicites en ligne, ndlr] sont en train d’être conclus en Europe. En attendant la publication officielle de ces textes, il semble que le DSA va permettre davantage de transparence ; et que le DMA pourrait nous donner davantage d’interopérabilité.

Si on va réellement vers plus d’interopérabilité, alors c’est un nouveau monde qui s’ouvrira pour les réseaux sociaux. Il sera possible de créer un logiciel interagissant avec Facebook, sans avoir à passer par les clients de Facebook, par exemple. Aujourd’hui, quand on quitte un réseau social, on perd toutes ses interactions et on ne peut pas faire machine arrière. C’est un aller sans retour. Surtout, cette interopérabilité pourrait permettre de créer un nouveau réseau social sur lequel on pourrait maintenir toutes ses interactions passées issues de Twitter et Facebook. Cet espace ne ferait pas de collecte de données, on n’y trouverait aucune publicité, mais il faudrait sans doute payer 5 dollars par mois de la même façon qu’on paye pour Netflix par exemple. Je ne dis pas que tout le monde serait prêt à franchir le pas, mais je pense qu’on s’en rapprochera.

« L’objectif de l’interopérabilité est de retrouver du contrôle et du pouvoir de décision »

Ethan Zuckerman, professeur associé à l’université du Massachusetts

Ce qui est réjouissant, en tout cas, c’est que l’Europe a compris qu’ignorer les GAFA n’était pas une option. Il y a encore quelques années, certains prétendaient vouloir créer le « nouveau Google » sans regarder froidement la situation. Aujourd’hui, on se concentre davantage sur les problèmes à résoudre, ce qu’il faut interdire ou ajuster. Toutes ces politiques de régulation peuvent servir à rendre Facebook moins toxique autant qu’à créer de nouveaux comportements vertueux chez les utilisateurs.

Vous pensez que le futur des réseaux sociaux passera par des « plateformes plus restreintes et plus modestes, à but unique ». Pourquoi ?

Prenons le site de fan fiction Archive of Our Own. Il a été créé en 2008 par une autrice de fan fiction qui se disait fatiguée d’être chassée d’une plateforme à l’autre pour des raisons de droits d’auteur. Elle a donc décidé de créer son propre espace, qui est rapidement devenu très populaire : aujourd’hui, il est utilisé par 5 millions d’utilisateurs uniques par mois, et on y trouve des dizaines de milliers d’histoires originales. Tout le site est alimenté grâce à des bénévoles passionnés, qui ont décidé de créer leurs propres règles du jeu. Les créatrices de cet espace ont bâti des critères de modération précis sur la copie et la reproduction des œuvres originales, mais aussi sur la sensibilité des contenus, par exemple en essayant de faire en sorte que les gens ne tombent jamais sur des contenus qu’ils ne veulent pas voir – sexe, suicide, etc.

Je vais prendre un autre exemple personnel. En tant que diabétique, j’aimerais beaucoup pouvoir me rendre sur un réseau social où je pourrais échanger avec des gens comme moi, pour avoir des conseils pour mes voyages, par exemple. Je n’ai pas envie de le faire sur Facebook, parce que je sais que mes données y seront collectées et que je recevrai des pubs sur le sujet. Mais que se passerait-il s’il existait un espace d’échange anonyme et apaisé, où la politesse serait la règle et où les autres sujets, notamment politiques, seraient bannis ? Ne serait-ce pas mieux pour tout le monde ? À mon sens, c’est à ces besoins que peuvent répondre les réseaux sociaux à but unique.

À compartimenter ainsi chaque tâche, n’y a-t-il pas le risque de se sentir dépassé ? Entre Twitter, Instagram, TikTok ou encore Snapchat, n’avons pas déjà « trop » de réseaux sociaux ?

C’est une très bonne question. Mais la raison pour laquelle on se sent tous dépassés de cette façon n’est pas celle que l’on croit. Prenons l’exemple des mails : aujourd’hui, une plateforme comme Gmail permet de centraliser ses adresses professionnelles, personnelles et universitaires dans un seul espace. Mieux, cet espace est conçu pour être loyal envers son utilisateur : on peut préciser qu’on ne veut pas ce genre de spam, qu’on veut prioriser ce destinataire, etc.

Il faudrait pouvoir faire la même chose avec les réseaux sociaux. Actuellement, quand on utilise Facebook sur son portable, non seulement on ne peut pas transiter vers un autre réseau social mais en plus on déverse une quantité infinie de données à l’entreprise, qu’elle va utiliser pour de la pub. Facebook n’est pas fidèle à ses utilisateurs, il est fidèle à lui-même. Alors que s’il existait un programme fidèle à ses utilisateurs et que Facebook était obligé de coopérer avec ce même programme, on serait dans un monde très différent. De nombreux réseaux sociaux pourraient être mobilisés en même temps, sous une même bannière, sans que l’on doive nécessairement s’inscrire de façon permanente à chacun d’entre eux. On revient ici à la question de l’interopérabilité, dont l’objectif est de retrouver du contrôle et du pouvoir de décision.

Dans le dernier numéro de notre magazine papier, nous nous sommes intéressés à la notion de Web3, cette génération du web que plébiscitent les défenseurs des cryptomonnaies et des NFT, en nous demandant si elle relevait de la révolution ou de l’arnaque. Qu’en pensez-vous ?

Certains de ces réseaux sont dits « décentralisés » au sens où chaque pièce de leurs édifices sont uniques et qu’il n’existe pas de serveur central. C’est ainsi que fonctionnent des crypto-monnaies comme le bitcoin ou l’ethereum, par exemple. Il existe également des réseaux sociaux basés sur ce fonctionnement, comme Planetary : on dispose de son propre répertoire de données et, à chaque fois qu’on tweete ou qu’on publie un post sur Facebook, personne ne peut s’en emparer.

« L’idéologie des avocats du Web3 est purement libertarienne »

Ethan Zuckerman, professeur associé à l’université du Massachusetts

La limite de ce modèle, c’est que si quelqu’un se montre très insultant envers quelqu’un d’autre, il n’y a aucune procédure pour régler le problème. Or la modération est l’un des problèmes majeurs aujourd’hui pour les réseaux sociaux, et je ne suis pas sûr que le Web3 soit en mesure de le résoudre. Les défenseurs du Web3 disent qu’il suffit de tout traiter comme une propriété privée et de faire confiance à chaque « propriétaire ». Mais à qui appartient mon commentaire sous le post de quelqu’un d’autre qui contient le portrait d’une troisième personne, prise par une quatrième ? Le Web3 ne permet pas de répondre à cette question, alors qu’elle est essentielle !

Les espaces à but unique dont je parle, eux aussi décentralisés, sont plus faciles à comprendre et à utiliser. En ce sens, je pense même qu’ils peuvent nous aider à vivre dans une démocratie fonctionnelle, où les gens prennent conscience des conséquences de leurs actes. L’idéologie des avocats du Web3 est purement libertarienne : « Nous faisons confiance au marché, et en rien d’autre. » Selon eux, pas besoin de régulation, le marché va tout régler ! Je suis très sceptique vis-à-vis de cette théorie à la fois d’un point de vue idéologique et d’un point de vue pratique. Le risque est d’aider les plus forts au détriment des plus faibles, et de reproduire les inégalités du modèle qu’on prétend dépasser.

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