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ÉTÉ STUDIEUX AVEC METAHODOS : LES LETTRES PERSANES ÉCLAIRENT NOTRE DEVENIR

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Les Lettres persanes ont 300 ans !

Pour fêter ça, en plus d’un dossier de 40 pages à découvrir dans le nouveau numéro de son magazine consacré à l’héritage des Lumières dans le « monde d’après », Usbek & Rica a discuté avec Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française et spécialiste de la vie et l’œuvre de Montesquieu.

ARTICLE

« LES LETTRES PERSANES, C’EST UN FEU D’ARTIFICE ! »

Blaise Mao – 30 mai 2021 USBEK & RICA

Si vous lisez ces lignes, vous êtes probablement déjà au courant. Mais dans le doute, rappelons les faits : ce mois de mai 2021 marque le tricentenaire de la première publication des Lettres persanes, le roman épistolaire de Charles-Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu. Une œuvre essentielle qui est la raison d’être d’Usbek & Rica, le média qui explore le futur. Pour célébrer comme il se doit ce moment d’histoire, nous avons consacré dans le nouveau numéro de notre magazine un dossier de 40 pages à l’héritage des Lumières et la meilleure manière de projeter leur pensée dans le « monde d’après ». 

Pour marquer le coup, nous avons aussi choisi de tendre notre micro à Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française moderne et contemporaine, qui dirige l’édition des Oeuvres complètes de Montesquieu (éd. Classiques Garnier). L’universitaire est également aux manettes d’un Dictionnaire Montesquieu en ligne, du site de ressources pédagogiques « Lire Montesquieu » et des éditions annotées d’œuvres de Montesquieu en libre accès (Société Montesquieu et IHRIM). Autrement dit, la bonne personne pour revenir avec nous sur l’histoire et l’héritage de ce roman épistolaire qu’on peut considérer, à bien des égards, comme le premier grand livre du Siècle des Lumières.

Usbek & Rica : Quand les Lettres persanes sont publiées pour la première fois, en 1721, Montesquieu a 32 ans. Où en est-il alors de son cheminement intellectuel ? Et quelles ont été les conditions d’écriture de cet ouvrage ?

Catherine Volpilhac-Auger : Il n’existe aucun document datant de cette époque permettant de savoir précisément dans quel état d’esprit est Montesquieu lorsqu’il rédige les Lettres persanes. D’ailleurs, de manière générale, Montesquieu a toujours été extrêmement discret sur le contenu de ses œuvres à venir. Ce qu’on sait, c’est que Montesquieu est un notable d’Aquitaine à la tête d’une grosse fortune foncière. Autrement dit, sa position sociale est très élevée même si ses revenus ne sont pas considérables.

« Montesquieu a rencontré à Paris le premier Chinois ayant vécu en France, un dénommé Hoang »

Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française

On sait aussi qu’au cours des quatre années qu’il a passées à Paris, il a fait plusieurs rencontres ayant alimenté sa réflexion. Il a notamment rencontré le premier Chinois ayant vécu en France, un dénommé Hoang, converti à la religion chrétienne dans son enfance et qui a suivi un évêque missionnaire quand ce dernier est rentré en France. À Paris, Hoang était très sollicité. De nombreux érudits sont venus le voir car, à l’époque, on ne connaissait presque rien sur la Chine. Il a notamment rencontré des gens mandatés par le roi en vue de l’écriture d’un dictionnaire sino-français. Un détail amusant à son propos est relaté par Montesquieu dans un de ses recueils de pensées : il raconte que Hoang croyait qu’en France, comme tout le monde était catholique, personne n’accomplissait de mauvaises actions, que si on laissait traîner son chapeau quelque part, quelqu’un vous le rapportait forcément… 

Cette rencontre a pu faire office de déclencheur, mais la véritable source ayant participé au propos des Lettres persanes, c’est la lecture par Montesquieu des Voyages de Monsieur le chevalier de Chardin en Perse et autres lieux d’Orient (1711). Quand vous ouvrez les pages de cet ouvrage, vous trouvez dans les illustrations la trace de nombreux éléments évoqués dans telle ou telle lettre, notamment celles écrites par les femmes d’Usbek.

À l’époque, on ne compte guère que deux ouvrages écrits sous cette forme. Est-ce vraiment les Lettres persanes qui contribuent à faire du roman épistolaire une des formes littéraires les plus emblématiques du Siècle des Lumières ?

Il y a eu deux « précédents », tous deux datant de la deuxième moitié du XVIIe siècle. Le premier, c’est les Lettres portugaises (1669), de Gabriel de Guilleragues, qui prend la forme d’une série de lettres d’amour sans réponses. Le second précédent, plus intéressant pour ce qui nous concerne, c’est L’espion du grand seigneur (1684) de Giovanni-Paolo Marana, réédité douze ans plus tard sous le titre L’espion dans les cours des princes chrétiens et plus connu sous le titre « L’espion turc ». Il s’agit d’une série de lettres, sans rapport les unes avec les autres, mais qui s’appuient sur le principe de la découverte d’une société par un oeil extérieur.

« De toute sa vie, Montesquieu n’écrira jamais rien d’aussi incisif et critique envers la religion que les Lettres persanes »

Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française

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La force de Montesquieu, c’est d’avoir créé une forme de continuité entre certaines de ses lettres. C’est aussi d’avoir trouvé l’idée de l’intrigue du sérail – autrement dit du harem – qui montre les deux faces du personnage Usbek. « L’espion turc », écrit à la fin du XVIIe siècle, n’abordait pas des sujets aussi brûlants, faisant même l’éloge de Richelieu, grande figure de la monarchie. Tandis que Montesquieu, avec les Lettres persanes, attaque frontalement la religion catholique, et plus largement tout ce qui ressemble à une autorité. De toute sa vie, il n’écrira jamais rien d’aussi incisif et critique envers la religion.

Le livre repose sur la notion d’étonnement philosophique à travers le regard faussement naïf des deux principaux protagonistes, les voyageurs persans Usbek et Rica. À tel point que certaines voix n’hésitent pas à présenter Montesquieu comme l’inventeur du relativisme culturel. Cette réputation vous semble-t-elle justifiée ou bien est-ce un raccourci un peu simpliste ?

C’est la notion d’inventeur qui me gêne : dans l’histoire des idées, il n’y a pas d’inventeur. Si Montesquieu invente quelque chose, c’est l’équilibre entre le fait d’amuser le lecteur et de le faire réfléchir. Pourquoi ce livre a-t-il connu un tel succès dès sa première publication ? Parce que même s’il part dans tous les sens, son propos reste cohérent. Pourtant, les Lettres persanes, c’est un feu d’artifice ! Certaines lettres sont incroyablement audacieuses pour l’époque. Par exemple, vous en avez une qui pose cette question : « Est-ce qu’on a le droit au suicide ? ». C’est une question fondamentale puisqu’au début du XVIIIe siècle, le suicide est interdit par l’Eglise. En cas de suicide d’un parent, les héritiers légitimes sont dépossédés des biens. Le suicide est alors très rare car c’est une infamie, dans les familles on le cache. L’interdiction du droit au suicide, ça signifie donc que l’Église s’arroge un droit sur votre manière d’agir et de penser. Et ça c’est insupportable pour Montesquieu. Il va même jusqu’à mettre en doute la question de la création quand il évoque la possible éternité du monde. Il pose la question : n’y a-t-il pas eu un temps avant la création ? Là on est dans l’hétérodoxie la plus pure. En lançant l’idée, Montesquieu sème un germe qui fera réfléchir les gens qui se posaient déjà des questions.

D’autres lettres ciblent plus particulièrement la monarchie, dans une France qui sort tout juste du règne de Louis XIV, mort en 1715…

C’est vrai, même si Montesquieu n’a jamais été un adversaire de la monarchie. Il considère que ce modèle convient très bien à la France. Simplement il pense qu’elle doit être régie par un certain nombre de règles, que le Prince ne doit pas disposer d’un pouvoir démesuré. 

« Contrairement à Voltaire, Montesquieu n’était pas quelqu’un qui agitait le chiffon rouge en criant « Regardez ce que j’ai écrit ! » Il était beaucoup plus habile. »

Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française

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Dans quelle mesure peut-on considérer les Lettres persanes comme le premier « grand » livre du Siècle des Lumières ? En tout cas comme celui qui entrouvre plusieurs portes qui seront ensuite poussées par d’autres grands esprits ?

Ce qui est étonnant avec les Lettres persanes, c’est effectivement leur date de publication, 1721. Trois ans plus tôt, Voltaire a publié sa pièce Oedipe, qui met en scène des dieux punissant des hommes qui n’ont pourtant rien fait de mal. On peut considérer cette pièce comme le premier brûlot du Siècle des Lumières. Mais le deuxième brûlot de Voltaire, ses Lettres philosophiques, ne seront publiées qu’en 1733, douze ans après les Lettres persanes ! C’est assez extraordinaire d’avoir réussi à faire passer ce livre, ces idées, sans s’attirer les foudres du pouvoir. Le livre était interdit en France, bien sûr, et le nom de Montesquieu n’est jamais apparu sur sa couverture de son vivant, mais l’ouvrage a rapidement circulé partout. Contrairement à Voltaire, Montesquieu n’était pas quelqu’un qui agitait le chiffon rouge en criant « Regardez ce que j’ai écrit !  » Il était beaucoup plus habile. 

Un autre aspect essentiel pour comprendre le succès des Lettres persanes, c’est le rapport à l’actualité. Montesquieu y parle de l’effondrement du système de Law, un modèle spéculatif qui n’est pas sans rappeler la crise des subprimes de 2007–2008. Dans cette affaire, les princes de sang et les ducs se sont considérablement enrichis, tandis que la masse des petits épargnants a été ruinée. J’ai trouvé le témoignage d’un « trader » de l’époque qui reconnaît qu’il a retiré ses avoirs au bon moment et ruiné au passage 3000 personnes dans le Minnesota… Eh bien dans l’une de ses lettres, Usbek dit avoir vu quelqu’un qui lui a confié avoir ruiné toute une famille, réduite à la mendicité à cause de l’effondrement du système de Law. Le tout avec le cynisme propre aux individus contents de tirer profit d’une situation humainement terrifiante. Nous sommes en 1721 quand les lecteurs lisent ça, sachant que le système de Law s’est effondré à l’été 1720. Le sujet est donc tout à fait brûlant, c’est d’actualité.

L’étonnement d’Usbek, son étonnement face à certaines absurdités qu’il constate, c’est d’abord celui de Montesquieu. Peut-on aller jusqu’à dire que c’est ce dernier qui parle à travers la plume d’Usbek ?

Non. En travaillant sur l’histoire de la critique de ce livre, on découvre que pendant des années, on a affirmé « Montesquieu, c’est Usbek », et puis plus tard « Montesquieu, c’est Rica »… Il y a même une interprétation selon laquelle l’émerveillement d’Usbek devant la vie parisienne reflète celui du petit provincial qu’était Montesquieu quand il est arrivé à Paris. Montesquieu a étudié 4 ans à Paris, entre 1709 et 1713, et quand il a écrit les Lettres persanes, il connaissait bien la capitale, l’émerveillement était déjà loin derrière lui… Donc l’assimilation de Montesquieu à l’un des deux personnages ne me semble pas pertinente.

Si l’on force le trait – car il ne s’agit pas de véritables personnages de romans, du moins dans l’édition originale de 1721 qui relève plus de l’essai – Usbek est plus âgé, plus méditatif, il a plus de recul sur les choses. Rica, lui, rigole. Les lettres les plus drôles, les plus enlevées, sont attribuées à Rica. En fait, Montesquieu prête différentes idées à différents personnages. L’un d’eux va se permettre de les développer, et un autre va lui répondre : « Non, je ne suis pas d’accord avec toi… ». La parole va se réfracter, se nuancer entre plusieurs personnages.

« Dès le début du XVIIIe siècle, Montesquieu affirme que s’il existe des sociétés, c’est bien pour faire le bonheur des individus. Et le meilleur moyen de faire ce bonheur, c’est la liberté. »

Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française

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Dans quelle mesure ce livre est-il un OVNI dans la bibliographie de Montesquieu ? Peut-on identifier certaines continuités avec ses livres à venir, notamment De l’esprit des lois (1748) ?

On retrouve dans les Lettres persanes les grands thèmes de Montesquieu – qui deviendront d’ailleurs les grands thèmes des Lumières, notamment l’idée selon laquelle la société est faite pour le bonheur des individus. Au XVIIe siècle, ce qui importe avant tout, c’est le salut de l’âme, donc il faut se donner les meilleurs moyens de ne pas brûler en enfer et, pour cela, respecter un certain nombre de valeurs. Dès le début du siècle suivant, Montesquieu affirme l’idée suivante : s’il existe des sociétés, c’est bien pour faire le bonheur des individus. Et le meilleur moyen de faire ce bonheur, c’est la liberté. Sans la liberté, vous ne pourrez jamais faire le bonheur des gens. Et il parle de bonheur ici et maintenant, dans cette vie, pas dans une vie éternelle qu’on se laisse le droit d’imaginer. De l’esprit des lois permettra de réfléchir sur les conditions politiques de cette vie-là. 

Mais revenons à votre question. Dès 1725, quatre ans à peine après les Lettres persanes, Montesquieu publie Le Temple de Gnide. On présente souvent ce livre comme une mythologie galante, a priori sans rapport avec les Lettres persanes. Pourtant, des rapports, il y en a ! Dans Le Temple de Gnide, Montesquieu s’intéresse à une forme d’amour qui se jouerait complètement des conventions mondaines. Au-delà de la jalousie « de passion », il se penche sur la jalousie « de coutume », et on se retrouve là en relation directe avec les Lettres persanes où la question de la polygamie est centrale. Usbek trouve que la liberté européenne est formidable mais il est le maître d’un sérail où ses cinq femmes moisissent en attendant son retour. Ses femmes se révoltent et, quand il apprend qu’il est trahi, Usbek fait régler ça dans le sang, donnant toute autorité aux eunuques du sérail, qui sont ici à la fois les victimes de l’autorité et les figures qui l’exercent. Autrement dit, Usbek, grand défenseur de la liberté européenne, est aussi un maître impitoyable chez lui. Y a-t-il là une contradiction ? Pas du tout : c’est le système qui veut ça, nous dit Montesquieu : le système veut que le mari soit le propriétaire des femmes, sur lesquelles il exerce sa jalousie. Cette jalousie « de coutume » est en quelque sorte obligatoire : ses cinq femmes, Usbek ne les aime plus, il en a marre, c’est trop, et d’ailleurs c’est l’une des raisons de son départ. Eh bien dans Le Temple de Gnide, on retrouve cette revendication très forte : aimez, aimez vraiment, ne vous laissez pas dominer par les conventions.

On fête cette année le tricentenaire des Lettres persanes. Que reste-t-il aujourd’hui de ce livre ? Quel est son héritage ?

L’esprit critique et la liberté de pensée. C’est déjà énorme. Montesquieu n’a pas « inventé » l’esprit critique, mais celui-ci apparaît à chaque page. Avec en plus cette manière si particulière de rendre le lecteur actif. Et à partir du moment où le lecteur a souri en lisant quelque chose, il établit avec lui une connivence – on dirait familièrement que Montesquieu « se met le lecteur dans sa poche » – et l’incite à endosser cet esprit critique, à le relier à ses propres questionnements.

C’est un livre qu’on découvre le plus souvent en classe de première, au lycée. Est-ce le meilleur âge et le meilleur cadre pour découvrir Montesquieu ?

L’avantage, avec les Lettres persanes, c’est que vous pouvez prélever. Certaines lettres sont toujours aussi efficaces, comme celles critiquant les femmes prêtes à toutes les excentricités pour être à la mode. Mais on trouve aussi une série de lettres sur la dépopulation, sur la crainte que l’humanité ne dépérisse. Si vous faisiez étudier ça il y a vingt ans au lycée, vous étiez certain de faire bailler tous vos élèves – à l’exception des quelques enfants de professeurs. Tandis qu’aujourd’hui, à une époque où il est question d’épidémies funestes, d’armes destructrices, de la nature qui s’épuise et de la terre qui ne rend plus, étudier ces mêmes lettres doit parler davantage aux lycéens. Par contre, quand un prof fait étudier à sa classe les lettres sur la visite d’une bibliothèque, les bras m’en tombent ! Ça intéresse sûrement les gens comme moi, qui travaillent sur l’histoire littéraire, mais certainement pas des élèves de 16 ans ! Tout ça pour dire que les bonnes lettres à étudier il y a trente ans ne sont pas forcément celles à étudier aujourd’hui.

« La démarche qui est celle de Montesquieu, c’est précisément la démarche d’un bon chercheur »

Catherine Volpilhac-Auger, professeure émérite de littérature française

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Une question plus personnelle pour finir : comment en êtes-vous arrivée à consacrer votre vie à l’étude de Montesquieu ?

Comme tout le monde, j’avais lu les Lettres persanes au lycée. Quand j’ai préparé l’agrégation, l’Esprit des lois était au programme. Je l’ai ouvert… et je l’ai refermé très vite, en me disant que je passerai sûrement l’agrégation une autre année. Mais il fallait s’accrocher, alors je me suis accrochée, j’ai passé l’agrégation, et ça m’a permis de réaliser à quel point l’écriture de Montesquieu est riche. Vous lisez une première fois ce livre et vous pensez avoir compris. Et puis vous relisez tel ou tel passage et vous comprenez différemment, son propos raisonne différemment en vous. Quand Voltaire commence une phrase, je sais comment celle-ci va se terminer. Le corpus de ses idées est bien déterminé. Avec Montesquieu, il y a encore certaines phrases dont je ne suis pas sûre aujourd’hui de comprendre toutes les implications. Donc si je passe ma vie à étudier Montesquieu, c’est justement parce que je ne suis pas sûr d’avoir tout compris.

En quoi sa pensée est-elle plus riche, plus complexe que celle d’autres philosophes emblématiques des Lumières ?

Montesquieu est capable de changer de hauteur, de se décaler par rapport à son sujet. Il peut aborder un sujet de très près et donner dans la satire, mais il est aussi capable de prendre beaucoup plus de recul, comme dans l’Esprit des lois. Il sait parfaitement varier les points de vue et, surtout, il a en horreur la reprise de lieux communs. Je vais vous donner un exemple. À l’époque traîne partout l’idée que Louis XIV est mort de manière très courageuse – alors qu’à la toute fin de sa vie il était dans un état épouvantable. Dans ses Pensées, Montesquieu en parle. Et qu’écrit-il ? Que « certaines maladies font mourir plus courageusement que d’autres ». C’est brillant : en une seule phrase, il décale le propos et se détache des lieux communs. Autre exemple, ses Considérations sur  les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) : dans le premier chapitre, il réfute quasiment toutes les idées bien établies sur le sujet. Or c’est le principe même de la recherche : vous accumulez des connaissances, vous vous appuyez dessus pour mener vos travaux, et si vous vous apercevez qu’elles ne sont pas si évidentes que cela, vous devez les remettre en cause. La démarche qui est celle de Montesquieu, c’est précisément la démarche d’un bon chercheur.

Blaise Mao

– 30 mai 2021

38 réponses »

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