
ÉMISSION – Un précurseur de l’écologie politique : « penser global, agir local »
Jeudi 14 août 2025. FRANCE CULTURE
Jacques Ellul propose d’agir collectivement pour protéger l’environnement. Au-delà de ses nombreux écrits théoriques sur le sujet, il s’engage personnellement dans les années 70 contre la bétonnisation du littoral aquitain et s’inscrit dans la logique du « agir local, penser global ».
Avec
- José Bové, militant, cofondateur de la Confédération paysanne, député européen de 2014 à 2019
- Édouard Piely, journaliste
Si l’on vous parle de remise en cause du travail salarié, de fédéralisme politique et d’appel à la sobriété, vous penserez probablement au programme d’un militant écologiste du 21ᵉ siècle ! Pourtant, c’est dans la période de l’entre-deux-guerres que Jacques Ellul, alors âgé de 23 ans, émet ces propositions dans un texte visionnaire daté de 1935 et intitulé Directives pour un manifeste personnaliste, co-écrit avec Bernard Charbonneau.
Comment expliquer un tel engagement chez Jacques Ellul, lui qui avait décidé de se retirer de la vie politique et revendiquait le fait de ne jamais voter ? Pourquoi, selon lui, la seule posture politique pertinente dans nos sociétés modernes, est-elle celle de l’anarchiste ? Qu’aurait-il pensé des actions de sabotage pratiquées par certains mouvements écologistes aujourd’hui ? José Bové et Édouard Piely sont invités pour évoquer ses années d’engagement.
José Bové est militant et cofondateur de la Confédération paysanne. Il a été député européen de 2014 à 2019. Il est l’un des disciples en action de Jacques Ellul et a participé à des groupes animés par Jacques Ellul dans les années 1980. Son action politique a été largement influencée par cette pensée.
Édouard Piely est journaliste indépendant, spécialiste des questions technologiques, auteur d’une biographie parue en 2024 aux éditions de l’Escargot : Jacques Ellul face à la puissance technologique.
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Une pensée personnaliste
Jacques Ellul et Bernard Charbonneau se rencontrent à la fin des années 1920 alors qu’ils sont lycéens. Ensemble, en 1935, ils vont écrire un texte pionnier de l’écologie politique, « Directives pour un manifeste personnaliste ». Ils y plaident pour une cité ascétique (une vision de la décroissance) et un fédéralisme politique prononcé avec une organisation communautaire.
Pour Jacques Ellul, il y a également cette nécessité de la révolution qui partirait de l’individu. Il adhère à un anarchisme, mais dans des circonstances spécifiques du système technicien des sociétés modernes. Édouard Piely explique : « On parle du personnalisme, avant l’anarchisme. Il y a cette idée de redonner à la personne sa capacité de libre arbitre, sa liberté intérieure. C’était très important dans les années 1930, puisqu’on avait les grands systèmes politiques, du communisme, du fascisme, du capitalisme de marché qui se mettaient en place. C’était retrouver dans son rapport intersubjectif et interpersonnel une vraie vision. (…) Le personnalisme, c’était très novateur. »
Une échelle locale pour lutter contre la logique technocratique
Dans les années 1970, Jacques Ellul fait parti du groupe informel de recherche et d’action non-violente de Bordeaux, où il côtoie José Bové. L’association de protection de l’environnement Sepanso lance le mouvement de contestation du projet d’aménagement de la Côte aquitaine. José Bové retrace cette période de lutte : « Ce projet d’urbanisme pour la Côte aquitaine est une véritable planification de la destruction de cette côte, sa transformation en zone touristique et une volonté de faire de la Côte aquitaine une nouvelle Floride. » Le Comité de défense de la Côte aquitaine, présidé par Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, va jouer un rôle de contre-expertise ; le projet de la MIACA sera abandonné. Jacques Ellul s’oppose toute sa vie aux nombreux grands projets techniques portés par l’Etat : celui du programme nucléaire français ou encore la politique du « tout automobile » et du TGV.
Selon José Bové, « il n’y a pas de dogme ellulien. Il y a des pratiques et chacun essaie de se débrouiller avec cela en réfléchissant et sans sortir de l’analyse ». Jacques Ellul était opposé à l’idée que les écologistes s’organisent en parti politique, considérant qu’ils perdraient leur rôle de contre-pouvoir en étant absorbé par un système technicien.
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Extrait de « Directives pour un manifeste personnaliste » de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, 1935 (page 81) :
« Tout ce que nous avons dit jusqu’ici montre que le problème de la révolution se pose non seulement sur le plan politique ou économique, mais sur le plan de la civilisation elle-même. Sur le plan des mœurs, des habitudes, des façons de penser, sur la vie courante de chacun de nous, sur son journal et son repas. La révolution doit se faire par des hommes, pour des hommes et ce qu’ils ont de meilleur en eux. La révolution doit se faire contre la misère et contre la richesse – pour que chaque homme trouve dans une cité volontaire ce qu’il lui est nécessaire de vivre. Fût-ce un minimum de vie pour tous, mais que ce minimum de vie soit équilibré, soit à la fois matériel et spirituel. L’homme crève d’un désir exalté de jouissance matérielle, et pour certains de ne pas avoir cette jouissance. (…) Que tous ceux qui croient avoir un rôle à jouer dans la Révolution qui vient (contre une civilisation qui ne vit que de notre mort), se préparent en eux-mêmes. »
Pour en savoir plus
Bibliographie :
- Jacques Ellul : face à la puissance technologique de Édouard V. Piely paru aux éditions de l’Escargot en 2024.
- Les Racines libertaires de l’écologie politique de Patrick Chastenet paru aux éditions de L’échappée en 2023.
- Nous sommes des révolutionnaires malgré nous : textes pionniers de l’écologie politiquede Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, paru aux éditions du Seuil en 2014 -essai qui contient les « Directives pour un manifeste personnaliste »-.
- La Nature du combat : pour une révolution écologique de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, paru aux éditions de L’Échappée en 2021.
Article : « Ellul, pionnier d’une écologie réactionnaire ? » par Daniel Cérézuelle, Écologie & Politique, 2019/2 N° 59