
« Les gouvernements successifs n’ont cessé d’envelopper la réalité migratoire dans un coton de mythes rassurants »
TITRE MARIANNE – Propos recueillis par Etienne Campion Publié le 15/04/2026
Dans son livre « Immigration, mythes et réalités », le directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID), Nicolas Pouvreau-Monti, réplique, chiffres à l’appui, à ce qu’il considère comme des décennies de déni politique sur le sujet.
Marianne : Pourquoi ce livre ?
Nicolas Pouvreau-Monti : Lorsque nous avons créé l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, il y a cinq ans, nous partagions une déploration profonde quant à l’état du débat public sur les sujets migratoires. Celui-ci nous paraissait enfermé entre des formules simplistes, souvent outrancières, d’une part, et les partisans d’un « grand déni » d’autre part – ceux pour qui l’immigration ne pouvait être qu’une chance quasi sacralisée. Notre ambition était simple : éclairer ces enjeux décisifs pour l’avenir du pays, en les abordant de manière rigoureuse et en les rendant intelligibles au plus grand nombre, décideurs comme citoyens, sans aucune dépendance partisane ou idéologique.
J’ai écrit ce livre en constatant que l’immigration restait un sujet brûlant, sans doute même le sujet clivant « par excellence » dans le champ politique et médiatique. Cela me semble devoir beaucoup au flou sur les faits, entretenu pendant des décennies par les gouvernements successifs, qui n’ont cessé d’envelopper la réalité dans un coton de mythes rassurants : « Il n’y a pas plus d’immigration en France aujourd’hui qu’hier », « l’État contrôle toujours les nouvelles arrivées », « l’immigration n’a pas d’impact sur la vie quotidienne des Français »…
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1. ARTICLE – Immigration : comment la France est devenue un eldorado
L’explosion des chiffres de l’immigration, régulière comme clandestine, interroge les conditions d’accueil dans le pays. La France se distingue par une politique d’une ampleur inédite en Europe : soins gratuits, hébergement sans condition et droit d’asile extensif alimentent de nouvelles filières.
Victor Lefebvre 15/04/2026 JDD
Parmi les nombreux enseignements du livre de Nicolas Pouvreau-Monti, Immigration, mythes et réalités, l’un s’impose nettement : les conditions d’accueil, d’hébergement et de prise en charge extrêmement favorables dont disposent les immigrés en France, comparées à celles de nos voisins européens. D’abord en matière de santé. L’AME (Aide médicale d’État), dispositif de soins gratuits, désormais connu du grand public et accessible aux clandestins dès trois mois de présence sur le territoire, a vu le nombre de bénéficiaires tripler en l’espace de vingt ans, passant de 155 000 en 2004 à 465 000 en 2024.
La France, terre de générosité
« Ce dispositif français est le plus généreux d’Europe, en combinant une gratuité totale avec son très large éventail de soins couverts », relève le directeur de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie (OID). Et pour cause : l’AME donne accès au même panier de soins que celui des « nationaux », à l’exception des cures thermales et de la procréation médicalement assistée (PMA), pour un coût de 1,3 milliard d’euros dans le budget de l’État – soit deux fois plus qu’en 2012. L’AME n’est pourtant en rien une contrainte supranationale imposée par l’Union européenne…
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2. EXTRAITS – L’immigration en France : mythes et réalités
- Par Maxime Tandonnet Pages 145 à 151
- Un phénomène de grande ampleur
- Les capacités d’accueil, une notion fondamentale
- La dimension politique des mouvements migratoires
- Pour une immigration de mobilité
Un phénomène de grande ampleur
La diversité des sources statistiques a longtemps entretenu l’incertitude sur l’impact quantitatif de l’immigration en France : chiffres du ministère de l’Intérieur issus du décompte automatisé des “premiers titres de séjour délivrés”, chiffres du ministère des Affaires sociales calculés sur la base des visites médicales auxquelles sont soumis les primo-arrivants, chiffres du ministère des Affaires étrangères (visas, statistiques sur l’asile). En outre, l’insee [1] procède à ses propres estimations sur la base des recensements périodiques de la population.
Toutefois, depuis 2005, le Secrétariat général du comité inter-ministériel de contrôle de l’immigration, sous l’égide du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur, assure la cohérence de ces statistiques et publie chaque année un rapport sur les orientations de la politique française d’immigration. Ce document démontre, en dehors de tout jugement de valeur, et pour éviter le mot “massif”, controversé, que l’immigration est en tout état de cause un phénomène de grande ampleur aujourd’hui en France.
En 2003, la France a ainsi reçu 250 000 migrants réguliers [2] — regroupement familial, régularisations et étudiants pour l’essentiel — et 82 000 demandeurs d’asile. Dans ces chiffres, les enfants mineurs (de 10 % à 20 % du total) ne sont pas compris. Certes, les erreurs, les doubles comptages sont possibles, mais sur une année comme 2003, sommet de la courbe après un doublement des chiffres depuis 1996, l’ordre de grandeur de 300 000 entrées régulières au total, en incluant l’asile, peut sembler raisonnable.
Dès lors, sur le plan quantitatif, le niveau des flux migratoires reste comparable à celui des années 60 : en moyenne 200 000 à 300 000 entrées chaque année. Ce qui a changé, c’est le type d’immigration : arrivées de travailleurs dans les années 60 ; entrées pour motif familial ou d’étude aujourd’hui.
Quant aux comparaisons européennes, elles ne doivent leurrer personne. Certes, en Allemagne le flux migratoire annoncé atteint environ 600 000 entrées annuelles. Cependant ce chiffre inclut plusieurs centaines de milliers de travailleurs saisonniers venus d’Europe de l’Est qui résident en Allemagne pour quelques mois avant de repartir (mouvements “circulatoires”). L’immigration annuelle de 400 000 personnes au Royaume-Uni se compose pour l’essentiel d’étudiants et de professionnels de haut niveau, venus d’anciens pays du Commonwealth [3].
L’Italie et l’Espagne atteignent il est vrai des niveaux d’immigration plus élevés que celui de la France, qui s’expliquent par les régularisations de centaines de milliers de personnes en situation irrégulière tous les deux ou trois ans, provoquant, par “appel d’air”, des vagues d’arrivées toujours plus amples. Mais ces deux exemples d’immigration non maîtrisée suffisent-ils pour estimer, comme le fait François Héran, directeur de l’ined [4], que « la France n’est plus un pays d’immigration massive » [5] ?
Certains démographes se fondent sur l’estimation du solde migratoire de la France pour minimiser l’impact de l’immigration. Selon le directeur de l’ined, « 1,7 ‰ de solde migratoire c’est peu ». Or, nul ne connaît aujourd’hui avec certitude et précision le solde migratoire de la France (solde des entrées et des sorties de migrants), dans la mesure où le chiffre des sorties est inconnu.
En 2003, l’insee évaluait le solde migratoire à 60 000 migrants. En janvier 2004, François Héran lui-même parlait de 65 000 migrants [6]. Dans une autre étude d’août 2006, l’insee porte le solde migratoire à 120 000 [7]. Patrick Weil, historien des migrations, l’estime à 150 000 [8]. Plus vraisemblablement, en appliquant un mode de calcul utilisé par quelques démographes — deux entrées pour une sortie — sur la base de l’année 2003, on aurait un solde de 200 000 migrants.
De fait, un seul chiffre clair et précis suffit pour infirmer l’idée selon laquelle la France ne figurerait plus parmi les principaux pays d’immigration dans le monde : après les États-Unis et le Canada, la France était le troisième pays en 2004 pour ce qui est du nombre de naturalisations (acquisitions de la nationalité française) — 170 000 — loin devant le Royaume-Uni et l’Allemagne [9].
Les capacités d’accueil, une notion fondamentale
Mais pourquoi s’intéresser aux chiffres de l’immigration ? Pourquoi ne pas tout simplement fermer les yeux et ignorer ces phénomènes?
La notion de “capacités d’accueil” d’un pays constitue bel et bien une variable essentielle de toute politique de l’immigration responsable.
Un certain volume d’immigration est indispensable pour des raisons de dynamisme économique ou démographique, et parce qu’il est impossible dans un monde ouvert de fermer ses frontières à tout courant migratoire. Cependant, le nombre des nouveaux arrivants doit impérativement s’accorder aux capacités d’accueil des États. La politique d’immigration doit tenir compte de la situation de l’emploi : le taux de chômage des étrangers en France est de 20 % et de plus de 30 % pour les populations en provenance du Maghreb et d’Afrique [10]. Par ailleurs, il manque dans notre pays 800 000 logements sociaux. Est-il responsable d’autoriser ou de favoriser l’arrivée de migrants quand on sait pertinemment qu’ils auront toutes les difficultés à trouver un logement et un emploi légal ?
Les filières criminelles, l’essor de l’habitat dans des squats sordides ou chez les marchands de sommeil, l’esclavagisme du travail au noir sont des réalités dans l’Europe contemporaine et en France. On ne peut se contenter de parler de l’immigration par le seul biais de l’abstraction, de l’utopie et des bons sentiments. Il faut aussi voir la réalité dans toutes ses dimensions. « Le brassage des populations est en marche et rien ne l’arrêtera », prophétise le directeur de l’ined dans son livre [11]. D’autres auteurs parlent du métissage, de « recomposition du paysage humain » [12]. Mais quel brassage, quel métissage, quel nouveau « paysage humain » ?
De très nombreux migrants réussissent admirablement en France, par le travail, l’éducation de leurs enfants, l’accès à la classe moyenne. Ceux-là se confondent à la nation française, l’enrichissent, disparaissent en tant que migrants, bien plus qu’ils ne recomposent « le paysage humain ».
Mais pourquoi fermer les yeux sur l’autre facette de la réalité ? Le fait migratoire, en France, produit le meilleur comme le pire. Depuis quatre décennies de migrations Sud-Nord, les populations se juxtaposent plutôt qu’elles ne se mélangent : au niveau de l’habitat — d’où les 630 cités sensibles, peuplées à 80 % d’immigrés et de leurs descendants — de l’école et même du travail. Ce n’est pas en s’aveuglant que l’on résoudra les problèmes ! Depuis 40 ans, la France accueille chaque année des centaines de milliers de migrants au titre du travail, du droit d’asile ou de l’immigration familiale. Certes, mais qu’a-t-elle fait, tout au long de ces décennies, pour assurer l’insertion des migrants dans la société française par le travail, le logement, l’éducation ?
Dans leur grande majorité, les élites françaises, universitaires, scientifiques, administratives, médiatiques, les milieux privilégiés et intellectuels encouragent cette ouverture au nom de la libre circulation et des droits de l’homme, tout en s’aveuglant sur les difficultés d’une partie de l’immigration. D’ailleurs, la même “France d’en haut” se préserve dans sa quiétude, son homogénéité, en raison de la ghettoïsation des migrants et de leurs descendants. Les bons sentiments, oui ; la promiscuité, non… L’immigration, oui ; les immigrés, non. Le résultat est là : phénomènes de banlieues, collèges à la dérive, discriminations en tout genre.
L’école est le symptôme de cette grande hypocrisie. Dans le discours, l’école républicaine aurait une vocation universelle à accueillir tous les enfants sans aucune considération de nationalité, de résidence ou de droit au séjour. D’où la campagne en faveur de la régularisation inconditionnelle des familles d’enfants scolarisés. Mais en parallèle, les élites françaises déploient des trésors d’énergie et d’imagination pour éviter la scolarisation de leurs propres enfants dans les établissements scolaires en difficulté, ceux qui justement accueillent une majorité d’enfants issus de l’immigration : fraude massive à la carte scolaire, recours au secteur privé, résidence ou domiciliation dans les “beaux quartiers”. Dès lors, un véritable « apartheid scolaire » [13] est en train de surgir : 10 % des collèges scolarisent 40 % des enfants issus de l’immigration ! Dans ces conditions, comment parler de brassage ou de métissage ?
Ce phénomène “d’ouverture excluante”, de décennie en décennie, a peu à peu installé une sorte d’apartheid de fait, un climat de déchirement dont les émeutes d’octobre 2005 dans les quartiers sensibles n’auront peut-être été que les prémices. L’immigration, qui aurait dû être « une chance pour la France » [14], qui devrait encore l’être, se présente dès lors comme une source de déchirement.
La dimension politique des mouvements migratoires
« On ne peut rien faire », prétendent beaucoup d’experts : l’immigration est une donnée purement démographique, quasi mécanique qui s’impose et ne saurait ni s’organiser ni se maîtriser. Or l’immigration, bien au contraire, dépend en grande partie des choix politiques, des événements militaires, économiques, d’évolutions mentales. L’immigration est un phénomène de nature politique, bien plus qu’arithmétique.
Les politiques d’immigration appliquées par les pays de destination ont un impact extrêmement sensible sur le volume des flux migratoires. Ainsi, la politique d’ouverture du gouvernement Jospin, en particulier en matière d’asile et de régularisations, a favorisé une forte augmentation des chiffres entre 1996 et 2003. Les politiques de rigueur de l’Allemagne et du Royaume-Uni, de la France depuis 2003, leur ont permis de diviser par quatre ou cinq en trois ans le nombre de leurs demandeurs d’asile. Sur plusieurs années, on voit bien que les courbes des flux migratoires fluctuent et dépendent d’événements, de décisions politiques, et non de données simplement démographiques telles que la baisse du taux de fécondité en Europe…
Caricaturée, déformée, la loi n° 2006-911 du 24 juillet 2006 relative à l’immigration et à l’intégration vise essentiellement à conditionner le regroupement familial à l’existence d’un logement et de ressources d’un travail permettant l’accueil d’une famille dans des conditions favorables à l’intégration des nouveaux arrivants. Son adoption exprime une rupture avec la conception française traditionnelle de l’immigration, jusqu’alors moins regardante sur les conditions d’entrée sur le territoire national.
Mais peut-on réellement parler de l’immigration sans parler de l’émigration, de la situation des pays d’origine ? Les mouvements de populations découlent la plupart du temps des grands événements planétaires. Ainsi, les guerres d’ex-Yougoslavie ont entraîné une hausse considérable des flux migratoires vers l’Allemagne au début des années 90. La déstabilisation de l’Irak, de l’Afghanistan, de l’Afrique centrale ont produit des mouvements massifs de populations vers l’Europe.
La plupart des analyses sur l’immigration développent une thèse typiquement ethnocentrique. L’immigration serait un phénomène inéluctable parce que, à l’avenir, l’Europe, dont la France, aura besoin de l’immigration pour compenser le déclin de sa fécondité. Or, ce lien de cause à effet est sans fondement. Ce n’est pas la crise démographique qui explique, à titre principal, l’immigration en Europe ou en France. Les mouvements de départ résultent avant tout de la situation des pays d’origine : chômage, corruption, misère, conflits armés, “envie d’ailleurs”. Il est donc impossible d’établir des pronostics sur l’avenir de l’immigration sans s’intéresser au premier chef à l’environnement international.
Ainsi, plus de la moitié des flux migratoires vers la France proviennent aujourd’hui du Maghreb. Si cette région du monde poursuit sa révolution démographique (deux enfants par femme aujourd’hui, contre sept il y a 20 ans), son rattrapage économique dans le cadre d’un grand marché euro-maghrébin, sa stabilisation politique — loin d’être acquise — il est clair que la position de la France face à l’immigration se trouvera profondément transformée…
Pour une immigration de mobilité
La question de l’impact des migrations sur le développement devrait être au cœur du débat : soit les mouvements migratoires favorisent le rattrapage économique des pays démunis et dans ce cas ils joueraient comme un facteur d’équilibre de la société internationale et produiraient un effet auto-stabilisateur (en réduisant les écarts de développement, ils atténueraient les migrations futures), soit ils contribuent, par leur effet sur la fuite des cerveaux, à creuser le fossé planétaire, aggravant les inégalités et alimentant une spirale paupérisation/départs.
À première vue, les migrations constituent un formidable atout en faveur des États victimes de la pauvreté. Selon un rapport de la Banque mondiale d’octobre 2005 intitulé Migrations internationales, transferts de fonds et fuite des cerveaux, les transferts de fonds des migrants vers les pays en développement ont atteint 180 milliards de dollars en 2005, auxquels il faudrait ajouter 50 % correspondant à des mouvements monétaires informels (en espèces). Les transferts de fonds des migrants vers leur pays — 260 milliards de dollars — atteignent ainsi plus du triple de l’aide publique au développement : 80 milliards de dollars en 2004.
Les transferts de fonds constituent la ressource financière essentielle de nombreux États parmi les plus pauvres du monde : plus de 60 % du produit intérieur brut du Mali ou du Bangladesh… En l’absence de l’argent des migrants, les 40 pays les plus pauvres du monde, où le revenu moyen ne dépasse pas un dollar par jour, seraient à l’évidence condamnés à un désastre humanitaire.
Cependant, 80 % des sommes ainsi transférées servent à des fins de consommation, bien souvent de produits importés. Les transferts de fonds contribuent peu à l’investissement productif dans le pays d’origine.
Le même rapport de la Banque mondiale montre en outre l’effet dévastateur de la fuite des cerveaux pour les pays les plus démunis : « Les petits pays à faible revenu, tels que Haïti et la Jamaïque, ont perdu 80 % de leurs diplômés qui vivent à l’étranger ». Le développement économique de ces États est totalement bloqué par le départ des créateurs d’entreprises et d’emplois, des ingénieurs, des informaticiens et des professionnels médicaux, la fuite de la matière grise.
Pour ces pays, le court terme s’oppose ainsi au long terme. À brève échéance, l’émigration constitue un véritable enjeu de survie pour eux. Mais sur une longue période, elle contribue à l’aggravation de la misère et à l’amplification des mouvements de départ.
Comment sortir de ce dilemme ? En développant, dans le cadre du dialogue entre les pays d’origine et les pays d’accueil, de nouvelles migrations fondées sur la mobilité, la circulation, les mouvements d’aller et de retour, et ne débouchant pas systématiquement sur une intégration définitive dans le pays de destination. C’est tout le contraire de ce qui se fait aujourd’hui. Une véritable “révolution migratoire” reste à inventer.