
UNE JUSTICE QUI ORGANISE L’OMERTA, TOUT EN ANNONÇANT ENQUÊTER
Homayra Sellier, présidente d’Innocence en Danger, parle elle au nom des victimes françaises. Celles à qui la prescription a claqué la porte au nez.
Pourquoi une information judiciaire n’a toujours pas été ouverte, cinq ans après les faits ?
Celles qui se demandent pourquoi une information judiciaire n’a toujours pas été ouverte, cinq ans après les faits. « Personne ne peut se constituer partie civile, dit-elle. Il n’y a aucune visibilité sur ce qui se passe vraiment. »
ARTICLE – L’affaire Epstein : la piste française à écouter dans un podcast inédit
Sept ans après sa mort, aucun procès, aucune mise en examen en France. Pourtant, Jeffrey Epstein avait fait de Paris sa base arrière européenne. Un appartement avenue Foch. Un réseau bien réel. Des victimes qui attendent toujours. Dans ce podcast, Arnaud Wajdzik, qui a enquêté pour Ouest-France sur l’affaire Epstein, explique pourquoi il s’agit aussi et surtout d’une affaire française.
Ouest-France Publié le 22/05/2026
Il y a un détail qui dit tout. Quand la police française a perquisitionné l’appartement d’Epstein avenue Foch, c’était cinq semaines après sa mort. Cinq semaines. Le temps que les vidéos, les photos, les preuves disparaissent. Ou pas. Personne ne le sait vraiment. Parce qu’en France, cette affaire n’a jamais vraiment commencé.
Pendant des années, Jeffrey Epstein a fait de Paris sa base arrière européenne. Un appartement d’un étage entier, 800 mètres carrés à deux pas de l’Arc de Triomphe, tapissé de photos avec des papes et des milliardaires. Un Boeing 727 qui se posait régulièrement au Bourget. Vingt-quatre vols par an entre New York et Paris. Son majordome parisien, auditionné en 2019, a cité parmi ses passagers le prince Andrew, Bill Gates, Woody Allen, Bill Clinton.
Paris était, dans les années 1980 et 1990, la capitale mondiale du mannequinat. Les plus grandes agences. Les plus jeunes recrues. Une plaque tournante d’adolescentes venues d’Europe de l’Est, de Scandinavie, d’Amérique latine, qui transitaient par la France parce qu’il était plus facile d’y obtenir un visa pour les États-Unis. C’est là qu’Epstein avait trouvé ce qu’il cherchait. Et les complices pour l’alimenter.
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Jean-Luc Brunel d’abord. Patron de Karin Models, fondateur de MC2 Model Management. De 2005 à 2012, Epstein lui versait un million de dollars par an. Sept millions au total. Pour identifier des jeunes mannequins, les endetter, confisquer leurs passeports, les conduire vers des hommes que l’agence leur présentait comme « des hommes d’affaires sans lien avec la mode ». Virginia Roberts Giuffre, recrutée à 16 ans et principale accusatrice publique de l’affaire, a déclaré qu’Epstein « se vantait d’avoir couché avec mille filles provenant de Brunel ». Plusieurs avaient moins de 18 ans. Brunel s’est suicidé en février 2022 dans sa cellule de la Santé, en attente de jugement pour viols sur mineurs. Virginia Roberts Giuffre s’est donné la mort en avril 2025.
Un réseau de facilitateurs
Autour d’eux, un réseau de facilitateurs français. Olivier Colom, ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, apparaît dans les mails révélés comme l’un des relais français d’Epstein. Fabrice Aidan, diplomate français et fonctionnaire à l’ONU, échangeait avec le financier et l’aidait, selon plusieurs documents, à accélérer l’obtention de visas pour de jeunes femmes. Daniel Siad, aujourd’hui visé par une enquête ouverte à Paris après de nouvelles plaintes de victimes présumées.
Et puis des noms plus connus. Ariane de Rothschild, qui a signé avec Epstein un contrat de 25 millions de dollars et entretenait avec lui des liens dépassant le cadre professionnel, n’a à ce jour jamais été entendue par les enquêteurs. Jack Lang, cité par le majordome d’Epstein parmi les personnalités véhiculées à Paris, est visé avec sa fille Caroline par une enquête du parquet financier pour un montage financier en cascade qui leur aurait permis de blanchir des oeuvres d’art.
Chez lui, à Paris, un «cabinet des vanités»
Dans notre podcast, le chef d’orchestre Frédéric Chaslin, dont le nom apparaît dans les fichiers déclassifiés de la justice américaine, nous fait entrer là où peu de gens sont allés : dans l’intimité de la résidence parisienne d’Epstein. Ce mélange de mégalomanie, «de cabinet des vanités», de salles de massage et de prédation organisée. Il décrit un homme obsédé par son propre cerveau, par la jeunesse, par l’intelligence artificielle, et capable de se comporter comme un gamin en montant sur un camion de pompiers dans son ranch du Nouveau-Mexique. Un personnage insaisissable, dont la fascination était le premier outil de manipulation.
L’affaire Epstein : la piste française à écouter dans un podcast inédit
La France, terrain de chasse de Jeffrey Epstein
Homayra Sellier, présidente d’Innocence en Danger, parle elle au nom des victimes françaises. Celles à qui la prescription a claqué la porte au nez. Celles qui se demandent pourquoi une information judiciaire n’a toujours pas été ouverte, cinq ans après les faits. « Personne ne peut se constituer partie civile, dit-elle. Il n’y a aucune visibilité sur ce qui se passe vraiment. »
Le 17 mai 2026, la procureure de la République de Paris a annoncé qu’une vingtaine de nouvelles victimes s’étaient manifestées. Les enquêteurs ont ressorti l’ordinateur d’Epstein, sa téléphonie, ses carnets d’adresses. Mais on est toujours en enquête préliminaire. Aucune information judiciaire ouverte. Aucun juge indépendant nommé. Aux États-Unis, les victimes survivantes ont obtenu près de 300 millions de dollars dans le cadre d’une action collective. Elles ont été entendues. Reconnues. Indemnisées. En France, elles attendent encore.